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confondait avec la règle; car partout, et jusque dans le Parlement, la justice se trouvait mêlée à la politique et à l'administration, parfois même plus compromise encore (1).

S 4. — Instruction publique. « La première et la plus importante de toutes les institutions que je croirais nécessaire, disait Turgot à Louis XVI dans son mémoire sur les municipalités, celle qui me semble la plus propre à immortaliser le règne de Votre Majesté, celle qui doit influer le plus sur la totalité du royaume, serait, Sire, la formation d'un conseil de l'instruction nationale, sous la direction duquel seraient les académies, les universités, les colléges, les petites écoles. Le premier lien des nations est les meurs; la première base des mœurs est l'instruction prise dès l'enfance sur tous les devoirs de l'homme en société. Il est étonnant que cette science soit si peu avancée. Il y a des méthodes et des établissements pour former des géomètres, des physiciens, des peintres. Il n'y en a pas pour former des citoyens. Il y en aurait, si l'instruction nationale était dirigée par un de vos conseils, dans des vues publiques, d'après des principes uniformes. Ce conseil n'aurait pas besoin d'être très nombreux, car il est à désirer qu'il ne puisse à voir lui-même qu'un seul esprit. Il ferait composer dans cet esprit des livres classiques, d'après un plan suivi, de manière que l'un conduisît à l'autre, et que l'étude des devoirs du citoyen, membre d'une famille et de l'Etat, fût le fondement de toutes les autres études, qui seraient rangées dans l'ordre d'utilité dont elles peuvent être à la patrie. – Il veillerait à toute la police de l'éducation; il y pourrait rendre utiles tous les corps littéraires. Leurs efforts à présent ne tendent qu'à former des savants, des gens d'esprit et de goût: ceux qui ne sauraient parvenir à ce terme restent abandonnés, et ne sont rien. Un nouveau système d'éducation qui ne peut s'établir que par toute l'autorité de Votre Majesté, secondée d'un conseil très bien choisi, conduirait à former dans toutes les classes de la Société des hommes vertueux et utiles, des âmes justes, des cours purs, des citoyens zélés... — Il n'y a présentement qu'une seule instruction qui ait quelque uniformité : c'est l'instruction religieuse. Encore cette uniformité n'est-elle pas complète... Celle que ferait donner votre conseil de l'instruction n'aurait pas cet inconvénient. Elle serait d'autant plus nécessaire que l'instruction religieuse est particulièrement bornée aux choses du ciel. La preuve qu'elle ne suffit pas pour la morale à observer entre les citoyens et surtout entre les différentes associations de citoyens, est dans la multitude de questions

(1) La justice ridicule de certains baillis seigneuriaux, par exemple, dont on se moquait ouvertement au theatre.

qui s'élèvent tous les jours, où Votre Majesté voit une partie de ses sujets demander à vexer l'autre par des priviléges exclusifs; de sorte que votre Conseil est forcé de réprimer ces demandes, de proscrire comme injustes les prétextes dont elles se colorent. — Votre royaume, Sire, est de ce monde; et c'est à la conduite que vos sujets y tiennent les uns envers les autres et envers l'État, que Votre Majesté est obligée de veiller pour l'acquit de sa conscience et pour l'intérêt de sa couronne. Sans mettre aucun obstacle (et bien au contraire) aux instructions dont l'objet s'élève plus haut, et qui ont déjà leurs règles et leurs ministres, je crois donc ne pouvoir rien vous proposer de plus avantageux pour votre peuple, de plus propre à maintenir la paix et le bon ordre, à donner de l'activité à tous les travaux utiles, à faire chérir votre autorité, et à vous attacher chaque jour de plus en plus le cæur de vos sujets, que de leur faire donner à tous une instruction qui leur manifeste bien les obligations qu'ils ont à la société et à votre pouvoir qui la protége, les devoirs que ces obligations leur imposent, l'intérêt qu'ils ont à remplir ces devoirs pour le bien public et pour le leur propre. Cette instruction morale et sociale exige des livres faits exprès, au concours, avec beaucoup de soin, et un maître d'école dans chaque paroisse, qui les enseigne aux enfants avec l'art d’écrire, de lire, de compter, de toiser, et les principes de la mécanique. L'instruction plus savante, et qui embrasserait progressivement les connaissances nécessaires aux citoyens dont l'État exige des lumières plus étendues, serait donnée dans des colléges; mais toujours d'après les mêmes principes, plus développés selon les fonctions que le rang des élèves les met à portée de remplir dans la société (1). »

Nous avons laissé la parole à Turgot, pour qu'on pût juger plus exactement de l'importance et de la hardiesse de ses opinions sur l'organisation de l'instruction nationale. Il réclamait un véritable ministère de l'instruction publique dirigé par un conseil [notre Conseil supérieur de l'Université], animé d'un seul et même esprit, agissant « dans des vues publiques », c'est-à-dire « patriotiques », et « d'après des principes uniformes ». Il pensait que l'éducation des colléges de son temps [notre enseignement secondaire classique] ne pouvait former que « des savants, des gens d'esprit et de goût ». Il voulait une éducation moyenne (notre enseignement secondaire spécial] pour ceux « qui ne sauraient parvenir à ce terme »; il voulait une instruction primaire pour tous, « un maître d'école dans chaque paroisse » (. Il demandait enfin qu'en dehors de toute foi particulière, la morale fut enseignée aux jeunes citoyens.

(1) Evo, de T. Ed. Daire, II, 506-507. — Déjà en 1768, le président Rolland avait proposé au Parlement la création, dans l'Universiié, d'un comité ou bureau, qui aurait eu la haute

direction de l'enseignement et eût servi de
lien aux universités du royaume. (Jourdain,
Hist. de l'Univ., 440.)
(2) Cond., Vié le 7., 189 et suiv.

S 5. – Cultes.

« M. Turgot, dit Condorcet, pensait que le culte est le résultat des opinions religieuses, sur lesquelles chaque citoyen ne peut avoir de juge légitime que sa conscience. Il paraît donc que les dépenses du culte doivent être faites volontairement par ceux qui croient les opinions sur lesquelles le culte est fondé. » Quant à l'instruction morale du peuple (c'est toujours Condorcet qui parle d'après Turgot), elle devrait être absolument séparée des dogmes, qui ne servent qu'à la compromettre. Mais Turgot croyait aussi que dans l'état de la société de son temps, il y aurait danger à choquer l'opinion, en cessant de prendre sur les fonds publics l'entretien du culte et à supprimer l'enseignement du clergé. En tout cas, la suppression des religieux et des ecclésiastiques inutiles et la vente de leurs biens lui paraissaient choses excellentes. «On pourrait, ajoute Condorcet, interprète de son opinion, faire payer des appointements aux évêques et aux curés par les diocèses et les communautés. Le soin de ces opérations serait confié aux assemblées provinciales et municipales; seules elles pourraient bien vendre les terres du clergé (1). »

Si Turgot avait appartenu à l'Assemblée constituante, il aurait donc voté la vente des biens du clergé. Il se serait également associé à la plupart des lois qui réglèrent en 1789 les rapports de l'Église et de l'État. Il souhaitait l'établissement de registres de l'état civil. « Je ne prétends pas, disait-il, obliger les évêques à donner un sacrement malgré eux; c'est un bien dont je leur laisserai toujours l'administration; mais je voudrais que ce ne fût ni le sacrement du baptême ni celui du mariage qui fixât l'état des citoyens (?). »

Sur les sépultures, voici ce qu'il a écrit : «L'inhumation du corps, le plus ou moins de pompe (je ne parle pas de pompe sacrée), voilà ce qui regarde le magistrat. Les prières, les cérémonies, le lieu saint où doivent reposer les os des morts, voilà le patrimoine de l'Église; il faut donc la laisser maîtresse d'en disposer; elle ne peut accorder la sépulture qu'à ceux qu'elle regarde comme ses enfants; vouloir la forcer à le faire, c'est l'obliger à traiter comme un des siens celui qu'elle a toujours proscrit; c'est envier au véritable fidèle un droit que lui seul peut avoir sur les prières des ministres de sa religion. Mais pourquoi ce refus de sépulture ecclésiastique serait-il déshonorant? Il ne prouve rien autre chose, sinon que celui dont on ne veut pas enterrer le cadavre ne pensait pas comme celui qui le refuse; et peut-on être déshonoré pour avoir eu une opinion différente? Ce déshonneur ne vient donc que de ce que la sépulture a été confiée

(1) Cond., Vie de 7., 180 et suir.

(2) Euv. de T. Ed. Daire, II, 698.

aux seuls prêtres; le refus de sépulture ecclésiastique entraîne donc nécessairement le refus de sépulture civile. Celui qui ne pense pas comme son curé est traité comme celui que l'État a proscrit; l'hérétique, comme le voleur qui meurt sur la potence. Voilà la seule source de l'atteinte que les refus de sépulture donnent à la réputation. Pour en préserver les sujets, il n'est pas nécessaire de forcer les ecclésiastiques à enterrer les cadavres de tous ceux qui n'auront pas pensé comme eux : ce serait une injustice de plus. La source du mal vient de ce que la sépulture civile et la sépulture ecclésiastique sont confondues; le remède est donc de les séparer (1). »

$ 6. Travaux publics. Turgot ne négligea point cette branche de l'administration. Il y introduisit plus d'ordre et plus d'équité. Il répartit sur toutes les provinces les fonds nécessaires aux travaux des canaux de Picardie et de Bourgogne, à l'amélioration de la navigation de la Charente, etc.; il diminua la largeur des routes, qui était exagérée; il supprima la corvée, on sait après quelle longue et pénible enquête, et au prix de quelle lutte! Efforts dépensés en pure perte, puisque l'un des premiers actes de son successeur fut de rétablir la corvée un instant abolie.

Les municipalités devaient être chargées, dans son plan de réorganisation administrative, de pourvoir elles-mêmes, sauf appréciation du gouvernement, à l'étude, à la confection et aux frais des travaux publics. Il espérait que les villes seraient retenues dans leur propension déjà exagérée aux embellissements coûteux, par la sagesse de leurs assemblées (4). Il aurait voulu vendre, comme inutiles désormais, les hôpitaux et les greniers d'abondance : les hôpitaux, pour une raison que nous dirons plus loin; les greniers d'abondance, parce qu'il avait supprimé toute ingérence du gouvernement dans le commerce des blés (3). Les étangs, très nombreux alors, et qui causaient souvent des fièvres, avaient appelé son attention. Ils devaient en grande partie leur existence à des retenues d'eau faites par les seigneurs, qui n'en retiraient cependant qu'un maigre produit ou des droits minimes. Il se proposait de racheter ces droits et d'entreprendre le dessèchement de tous ces étangs, dont les terres auraient été rendues ainsi avec grand avantage à l'agriculture (4).

S7. — Assistance et hygiène publiques. L'administration monarchique s'efforçait depuis longtemps de soulager la misère et de séculariser pour ainsi dire le service de l'assistance et de l'hygiène publiques. Nul ne s'apitoya plus que

(1) Euo. de T. Ed. Daire, II, 699-700. (2) Id., 532 : Mém. S. les municip.

: (3) Ewo. de T. Ed. Daire, II, 532-533.

~ Cond., Vie de T., 183-184.

Turgot sur le sort des malheureux. On peut dire qu'il ne cessa jamais de gouverner dans l'intérêt du plus grand nombre, c'est-à-dire dans l'intérêt des citoyens les plus pauvres. C'est pour eux qu'il établit la liberté du commerce des grains, seul moyen, pensait-il, « d'empêcher la misère » (“). C'est pour eux qu'il écrivit son mémoire « sur les moyens de procurer, par une augmentation de travail, des ressources au peuple de Paris », et son instruction « pour l'établissement et la régie des ateliers de charité ». C'est inspiré également par des vues toutes philanthropiques qu'il créa un hospice dans les écoles de chirurgie de Paris; qu'il assura un logement convenable, provisoirement au moins, à la Faculté de médecine; qu'il augmenta le nombre des boîtes de remèdes qui devaient « être distribuées gratuitement aux pauvres habitants des campagnes »; qu'il régla les précautions à prendre pour l'acquisition aux frais de l'État et la conservation des remèdes possédés par des particuliers; qu'il établit enfin à Paris une commission de médecins « pour tenir une correspondance avec les médecins des provinces sur tout ce qui peut être relatif aux maladies épidémiques et épizootiques ».

Il a donné en quelques lignes une théorie remarquable de l'assistance publique; il aurait voulu qu'elle fût l'un des objets essentiels de l'attention de ses municipalités. « Chacun, dit-il, doit, autant que cela n'est pas impossible, pourvoir à ses propres besoins par ses propres forces. L'individu qui peut travailler, et peut trouver du travail, n'a rien à demander à personne. — S'il tombe dans un besoin qui excède réellement ses facultés, c'est à ses plus proches, à ses parents, à ses amis, auxquels sa situation et ses meurs sont bien connues, qu'il doit s'adresser avant de recourir à toute autre assistance; et ses parents, ses amis ne doivent être autorisés à invoquer le public qu'après avoir fait eux-mêmes ce qu'ils peuvent en sa faveur. — Cette marche, Sire, doit être suivie depuis le plus simple particulier jusqu'aux provinces demandant vos bienfaits ou ceux de l'État... — Ainsi le pauvre et l'infirme seront présentés à leur commune par des amis ou des protecteurs qui leur auront déjà donné quelque soulagement, et s'engageront à fournir leur quote-part de ce que la municipalité accordera de surplus. — Il en sera de même de la paroisse demandant l'appui de son arrondissement..., d'un arrondissement qui voudra s'adresser à la province..., enfin d'une province qui sollicitera les autres. -- Le besoin doit arriver à la puissance suprême, affaibli de tous les efforts que les intéressés ont faits afin d'y subvenir, et accompagné de leur soumission expresse de concourir avec les autres, et dans la inême proportion, au complément du secours réclamé (*). »

(1) Eur. de T. Ed. Daire, I, 233 : Lett. s. la lib. du com, des gr.

(2) @wo. de T. Ed. Daire, II, 541 ; Mém. s. les municip.

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