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payer les 30,000 fr. d'indemnité pour ce sel. Je demande si les gros cabaretiers qui gagnent encore plus... ne doivent pas aider aussi les pauvres possesseurs d'un détestable terrain. » — On connaît déjà ce dernier développement. Dans les formules de politesse dont Voltaire l'accompagne, toujours mêmes protestations de reconnaissance et de dévouement (1). Dans l'intimité cependant, Voltaire était moins respectueux. En écrivant sur un ton familier à Fabry, il qualifiait ironiquement de « pièce d'éloquence » l'avis officiel que celui-ci avait reçu au sujet des 30,000 fr. « A l'égard de notre sel bernois, disait-il aussi, je n'ai pas encore bien compris les sens profonds de la sublime lettre qu'on vous a écrite en style d'apocalypse (TM). »

Le ton du « vieux malade » changea tout à coup. Il apprit les persécutions dirigées contre de Lisle, contre Boncerf, la violente opposition du Parlement contre Turgot; une édition de ses æuvres, fort compromettante par les écrits nouveaux qu'elle renfermait, venait de paraître à Genève. Il craignit pour lui-même, parla de s'expatrier, de se réfugier en Allemagne. Il ne songea plus à plaider pour sa colonie. Mais cet accès de misanthropie dura peu : un mois ne s'était pas écoulé qu'il avait déjà repris confiance, courage, et qu'il sollicitait de nouveau.

L'impôt des 30,000 fr. n'était toujours point réparti. Il l'était d'autant moins que l'abolition des corvées et leur remplacement par une contribution en argent avait augmenté d'autant la somme que les États devaient payer. Voltaire prit sur lui de prévenir l'effet de la loi. Le grand chemin de Gex à Genève était impraticable en plusieurs endroits : ce n'était plus « qu'une longue fondrière ». Il fit rassembler la colonie de Ferney. Chacun offrit un peu d'argent ou sa peine; on donna depuis un écu jusqu'à trois sous. Il fournit ses chariots, ses bæufs, ses domestiques, ses manœuvres, sa contribution. En six jours le chemin fut solidement réparé. Alors il écrivit à Dupont de Nemours ce qu'il avait fait, et il attendit.

Il n'eut la patience d'attendre que... deux jours, avant de lui écrire de nouveau : « Dites-moi donc, je vous prie, Monsieur, si ce beau siècle sera pour nous le siècle du sel, et s'il est vrai que nous aurons deux mille huit cents minots de Peccais. » En un mois les minots de sel demandés s'étaient accrus de huit cents autres. – Tout en insistant pour le sel, il ne renonçait pas à la liberté de ses serfs du Jura : « Je me trompe fort, ou le père de la nation (Turgot] ne souffrira pas longtemps que des moines aient des sujets du roi pour esclaves. Je vous prierai quelque jour de coopérer à cette bonne @uvre, et de m'avertir quand il sera temps de présenter requête au libérateur de la nation (). »

(1) Volt, à Farzès, 25 fév. 1776. (2) Voll. à Fabry, 27 fév. 1776.

(3) Voll. à Dup. de lem., lettres du mars 1776.

vis do

Le 3 avril, nouvelle lettre à Dupont, et nouveau plaidoyer en faveur des serfs : « Je crois bien, Monsieur, que le fruit de l'arbre de - la liberté n'est pas assez mûr pour être mangé par les habitants de

Chézery, et qu'ils auront la consolation d'aller au ciel en mourant de faim dans l'esclavage des moines Bernardins. — Vous savez qu'ils ne sont pas seuls, et que nous avons encore en France plus de 80,000 esclaves de moines; mais il existe un homme amoureux de la justice, qui sera assez mauvais chrétien pour briser ces fers, si pesants et si infâmes, quand il en sera temps. » Puis, un mot sur le sel et les 30,000 fr. : « Tout le monde a gagné au marché que M. le contrôleur général a daigné faire. La Ferme générale y a gagné plus que nous, puisque la recette de son bureau nommé Longerey, sur la frontière, a triplé. - Si nous avons les 2,800 minots de sel de Peccais qu'on dit nous être promis (c'est Voltaire qui le dit), nous serons aussi contents que la Ferme générale doit l'être... »

La Ferme générale n'était pas aussi contente que Voltaire l'affirmait, et c'est de Voltaire justement et des siens qu'elle ne l'était pas. Le 13 avril, dans sa lettre à de Vaines, il était forcé d'en convenir : « J'ai quelques petites discussions avec MM. les fermiers généraux. Un particulier n'a pas beau jeu contre soixante souverains. Je me garde bien d'interrompre M. Turgot, et de l'importuner de mes affaires particulières avec ces Messieurs. Je frémis quand je songe au prodigieux fardeau dont ce ministre est chargé; mais je frémis bien davantage en voyant l'obstination de ceux qui veulent avoir l'honneur d'être ses ennemis, et qui abjurent leurs propres sentiments pour combattre le bien qu'il veut faire (1). »

Il avait, en effet, cessé depuis quelque temps de s'adresser directement à Turgot pour le règlement des affaires de sa colonie. Depuis plus longtemps encore il n'avait pas réclamé l'intercession de Mme de Saint-Julien. Celle-ci s'en plaignit, et le 17, il dut la rassurer, implorer son pardon. « Je ne vous avais point importunée, lui dit-il, pour de nouvelles grâces, parce qu'il ne s'agissait plus que de petits détails... J'ai écrit, à la vérité, à M. Fargès, mais c'était pour des marchands de cuirs, pour des tanneurs, pour des papetiers. Il est intendant de commerce, et il faut bien qu'il entre dans ces minuties, qui sont de son département, tout indignes qu'elles sont de l'occuper... » Il accordait pourtant à ces minuties plus d'importance qu'il ne voulait bien l'avouer (*).

Turgot, qui, de son côté, ne dédaignait aucun détail, écrivit à Voltaire, quinze jours au plus avant sa chute, pour lui promettre qu'il règlerait très prochainement l'affaire du sel. Celui-ci l'en remercia : « Quant à notre sel, Monseigneur, je ne vous en importunerai plus,

(1) Volt. à de Vaines, 13 avril 1776.

(2) Volt. à Mme de Saint-Julien, 17 avril 1776.

puisque je vois que vous n'oubliez rien. » Ce fut la dernière fois, en effet, qu'il entretint le contrôleur général des affaires de sa colonie.

On était au commencement de mai. Trudaine, Mme Trudaine, Mme d'Invau étaient venus rendre visite au patriarche de Ferney. Voltaire semblait avoir rajeuni. Il construisait une salle de théâtre; il obtenait de Trudaine que son hameau, devenu ville, serait pavé; il recommençait devant ses hôtes le plaidoyer de toutes les causes dont il s'était constitué le défenseur; il leur parlait des serfs du mont Jura, de cette main-morte qu'il qualifiait de « gothe, wisigothe et vandale », de tous les abus que les deux grands ministres Turgot et Malesherbes devaient certainement abolir. Tout à coup, tandis que Trudaine avait fait à Lyon un petit voyage « pour y consommer l'affaire des jurandes et des corvées », un courrier extraordinaire arriva : Turgot et Malesherbes n'étaient plus ministres. On verra quelle douleur cette nouvelle causa à Voltaire; toutefois, dans le malheur de la France, qu'il ressentit plus que personne, il ne pouvait s'empêcher de considérer le malheur particulier de sa chère colonie, qui venait de perdre ses plus puissants et ses meilleurs protecteurs (1).

(1) Volt., Corr. Gén., mi-juin 1776.

XIII

CHAPITRE XIII

Décroissance de l'Épizootie (1). — Mesures diverses concernant

la Médecine.

Les mois succédaient aux mois, et l'épizootie durait encore. Dans le Midi elle continuait ses ravages, dans le Nord elle n'avait pas disparu.

Turgot apprit que dans l'Ardrésis une patrouille de dragons avait surpris des « particuliers » écorchant des vaches mortes de maladie, qu'ils avaient déterrées. « Il faut nécessairement, pour l'exemple, les en punir, écrivit Turgot à l'intendant Dagay. L'amende est cependant la seule peine qu'on puisse leur faire subir, et j'approuve que vous rendiez une ordonnance pour les y condamner, en les faisant garder en prison jusqu'à ce qu'ils aient payé (). »

En Flandre maritime, la maladie un instant repoussée avait reparu; en Calaisis, elle continuait (); aux environs de Guise, elle avait cessé (TM).

En Guienne, la répression du fléau était fort lente. Un atelier de salaisons avait été établi à Grenade, c'était le seul; l'autre ne fonctionnait point encore (5).

Pour couper toute communication à l'épizootie, des rives de la Garonne vers les pays de l'intérieur situés au nord de ce fleuve, l'intendant de Montauban Terray proposa d'interdire la navigation et de saisir tous les bateaux sur le Tarn et sur l'Aveyron. Mais ces bateaux appartenaient à des pêcheurs, et beaucoup de ces pauvres gens n'avaient pas d'autres moyens de subsistance; il demanda que le gouvernement consentît à leur accorder une indemnité de 15 à 12 sous par jour. Turgot approuva cette précaution, avec des réserves toutefois. « Prenez cette mesure, dit-il à l'intendant, si elle est absolument nécessaire. » Quant à l'indemnité, il ordonna de ne l'accorder qu'aux pêcheurs ayant véritablement besoin de secours (©).

Il était justement effrayé des dépenses qu'entraînait l'épizootie. La mauvaise administration de l'intendant d’Auch Journet avait naguère grandement contribué à les accroître. Il écrivait à ce sujet

(1) De janvier à mai 1776. – Voir précédemment, liv. II, ch. xv, p. 316.

(2) Arch. nat., F. 12, 152; 14 janv. 1776.
(3) Id.; Turg. à Caumartin, 17 janv. 1776.

() Id.; Turg. à Le Peletier, 17 janv. 1776.

(5) Id.; Turgot à Clugny et Saint-Priest, 17 janv. 1776.

(6) Id.; 2) janv. 1776.

à Clugny le 27 janvier : « Je vois, Monsieur... quel est l'excès des abus qui ont été commis dans les procès-verbaux d'assommement... des bestiaux; le tableau que vous me présentez de la dépense à faire excède de beaucoup tout ce que j'avais pu me figurer, et ce qu'il y a de plus affligeant, c'est que rien de cette dépense n'ait été utile au pays dans lequel elle a été faite, c'est la négligence employée dans l'exécution des ordres du roi... Je suis bien éloigné d'attaquer la mémoire de M. Journet. Je crois, comme tout le monde, que sa probité est intacte; mais ce fait prouve qu'une administration négligente et incapable peut faire autant et plus de mal que celui qui serait capable de se livrer aux excès les plus condamnables. » Il ordonnait donc une nouvelle vérification des dépenses par une commission; il priait Clugny de la composer « de juges intègres, les plus intelligents et les plus actifs qu'il serait possible de trouver ». Il n'ignorait pas que cette vérification retarderait encore l'acquittement des indemnités. Il autorisait l'intendant à avancer d'office aux paysans les plus pauvres les sommes qui leur étaient dues. C'était à ses yeux une question d'humanité (TM).

Dans le Languedoc proprement dit, la maladie paraissait deroir cesser o. Mais en Guienne, et surtout en Gascogne, elle tenait bon, et Clugny employait pour la réduire les moyens les plus énergiques. Il obtint de Turgot la permission d'assommer partout dans les étables infectés les animaux sains aussi bien que les animaux malades (*).

A l'Est, le fléau menaçait de s'introduire par l'Alsace; il sévissait dans le Palatinat et inspirait de ce côté à Turgot de sérieuses inquiétudes (*). Il commençait à régner aussi dans les environs de Bayard (près de Joinville) (“). Bien qu'il eût été banni des Pays-Bas autrichiens, de la Picardie et du Hainaut, il subsistait encore en Flandre (6).

Une des principales causes de sa durée dans le Midi était la violation continuelle des règlements. Le commerce frauduleux des cuirs avait lieu presque au grand jour. On achetait en secret des cuirs infectés : on les revendait ensuite publiquement. La contagion se propageait ainsi partout, en dépit de toutes les précautions (1). L'intendant Clugny proposa au ministre de punir les contrevenants de peines afflictives ordonnées par simple arrêt du Conseil. Turgot, à cette proposition, se trouva embarrassé, et demanda le temps de réfléchir. Il ne connaissait pas d'exemple, disait-il, d'arrêts du Conseil ordonnant des peines afflictives, telles que celles des galères; il craignait, en autorisant cette innovation, de donner plus de poids

(1) Pièc. just. no 62.

(2) Arrh. nat.. F. 12, 152; Turgot à SaintPriest, 27 janr. 1776.

(3) Id.; 6 fév. 1776. — Il fallait en venir ainsi à ce que Vicq d'Azyr reclamait dès le debut.

(6) Arch. nat., F. 12, 152; Turgot à Blair., 22 ianv. 1776.

(5) Id.; T. à Bouillé d'Orfeuil, 14 fév. 1776.
(6) Id., T. à Caumartin, 4 fév. 1776.
) Id.; T. au baron de Cadignan, 4 fév. 1776.

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