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sur la frontière occidentale de ce petit pays, et si elle ne lui faisait plus payer de gabelles, elle frappait de droits de douane tous les objets qu'il recevait de France. Ce n'est pas là ce qu'avait attendu Voltaire. Il voulait bien que Gex fût réputé pays étranger quand il s'agissait de l'affranchir de la gabelle; il n'entendait point qu'il le restât, du moment que cette qualité pouvait l'astreindre à payer quelque impôt. Si on l'eût laissé faire, Gex fût devenu une terre à part, absolument privilégiée, étrangère à toute douane, à tonte charge, bientôt même peut-être à tout gouvernement. C'était là un trop beau rêve pour qu'il devint jamais une réalité (1).

Mais rien ne pouvait lasser l'inventive activité de Voltaire. En même temps que ce second mémoire, Turgot reçut de lui une requête au nom des serfs de Chézery et de Lellex, réclamant eux aussi leur affranchissement. Il disait : « Les habitants de la vallée de Chézery et de Lellex au mont Jura, frontière du royaume, représentent très humblement qu'ils sont serfs des moines Bernardins établis à Chézery; – que leur pays appartenait à la Savoie avant l'échange de 1760; — que le duc de Savoie, roi de Sardaigne, abolit la servitude en 1762, et qu'ils ne sont aujourd'hui esclaves de moines que parce qu'ils sont devenus Français. — Ils informent Monseigneur que tandis qu'il abolit les corvées en France, le couvent des Bernardins de Chézery leur ordonne de travailler par corvées aux embellissements de cette seigneurie, et leur impose des travaux qui surpassent leurs forces et qui ruinent leur santé. — Ils se jettent aux pieds du père du peuple (?). »

Malheureusement Turgot avait alors mille autre soucis, et par surcroît il avait un nouvel accès de goutte. Voltaire attendait en vain une réponse, lorsqu'il apprit la maladie du ministre. Il s'empressa de s'adresser à Trudaine, pour lui expliquer sa pétition en faveur des serfs de Lellex: «Nous avons au revers du mont Jura, à trois ou quatre cents pieds sous neige, juste au bout du chemin de la Faucille, un abîme qu'on appelle Lellex, peuplé d'environ deux cents malheureux que la nature a placés dans le pays de Gex, et que M. l'abbé Terray en a détachés. Ils étaient nos compatriotes de temps immémorial. Ils prenaient leur sel à Gex. M. Fabry, notre subdélégué, les faisait travailler aux corvées de Gex. Ils grimpaient l'abominable Faucille de Gex avec leurs outils, pour venir perdre leur temps aux chemins de Gex. Ces pauvres malheureux croient que vous pouvez défaire ce que M. l'abbé Terray a fait, et rendre à la nature ce qu'on a voulu lui ôter. Ils crient : Rendez-nous à Gex! » Voltaire envoyait en même temps à Trudaine « un petit croquis topographique » destiné à lui faire « voir d'un coup d'æil que M. l'abbé Terray n'était pas

(1) Volt. à Turgot, 13 janv. 1776.

(2) Volt, à Turgot, 13 janv. 1776.

géographe ». Puis, il ajoutait : « J'ose encore vous supplier de daigner protéger nos tanneries, notre bois de chauffage, notre charbon, notre beurre, notre fromage. Nous avons compte que tous ces objets, de première nécessité, ne paieraient aucun droit, en vertu de nos trente mille livres. Ces trente mille livres que nous donnons tous les ans (elles n'avaient pas encore été payées une fois!) prouvent assez que nous ne sommes point province étrangère (c'était justement le titre que le pays de Gex avait obtenu; et nos tanneurs croient surtout que nous ne devons rien à la Compagnie des cuirs, attendu qu'ils ont été déclarés exempts de cet impôt par Henri IV. Ils prétendent, Monsieur, que les volontés de Henri IV doivent vous être chères, à . vous et à M. Turgot, plus qu'à personne. » Ce n'est pas tout : Voltaire avait d'autres suppliques encore à présenter. Il se borna cette fois à demander qu’un poste de receveur des tailles, vingtièmes et capitation fût créé à Gex, et qu'il fût confié à un de ses protégés, ce même receveur du grenier à sel qui avait pris parti dans les États pour la franchise de la province contre les intérêts de l'administration de la Ferme dont il dépendait (1).

La même lettre, presque dans les mêmes termes, fut adressée par lui le même jour à l'intendant du commerce Fargès. Il venait d'apprendre que le Parlement de Dijon s'était enfin décidé à enregistrer les franchises du pays de Gex, tout en se réservant d'adresser à ce sujet des remontrances au roi. Malgré cette restriction, c'était un nouveau succès, c'est-à-dire un encouragedient à persévérer dans ses réclamations (?).

Cependant la réponse de Fargès ne fut pas de tous points favorable. Il autorisa les États de Gex à acheter à la Ferme les 2,000 minots de sel dont le pays avait besoin pour sa consommation immédiate; mais il déclara que les tanneries n'étaient point de son ressort, et il ne se prononça pas davantage sur les autres articles de la requête de Voltaire (*).

L'infatigable vieillard ne se tint pas pour battu. Il insista auprès de Fargés pour que le contrôleur général voulật bien abandonner aux États de Gex le soin de répartir les 30,000 francs. Il avait, nous l'avons vu (TM), pleinement raison contre les principes trop absolus de l'école. «Un gros marchand horloger, disait-il, peut gagner trente mille francs par an. N'est-il pas juste qu'il contribue un peu à soulager le pays qui le protége? Tout vient de la terre sans doute; elle produit les métaux comme les blés; mais cet horloger n’emploie pas pour trente sous de cuivre et de fer au mouvement d'une montre qu'il vend cinquante louis d'or; et ce cuivre, et ce fer changé en acier fin,

(1) Volt, à Trudaine, 13 janv. 1776. (2) Volt. à Fargès, 13 janv. 1776.

(3) Fargès à Volt., 30 janv. 1776.
(9) V. p. 471.

il le tire de l'étranger. A l'égard de l'or dont la boîte est formée, et des diamants dont elle est souvent ornée, on sait que notre agriculture ne produit pas de ces misères. » Ce qui voulait dire : il y a une richesse réelle, enfantée par le travail de l'homme, et dans laquelle les productions de la terre n'entrent que pour de minimes éléments. Pourquoi l'impôt épargnerait-il cette richesse? Pourquoi le négociant et le marchand ne paieraient-ils rien ? Pourquoi le propriétaire paierait-il tout? On serait bien curieux de savoir ce que Turgot aurait répondu à l'objection de Voltaire s'il l'avait connue ou s'il avait eu le loisir de l'entendre. – Pour faciliter une transaction entre sa proposition et l'inflexible logique des économistes, Voltaire proposait de ne jamais taxer les marchands et locataires à plus de six francs par tête dans la répartition de l'impôt (1).

Sur ces entrefaites, il reçut de Dupont de Nemours des réponses (9) aux questions qu'il avait adressées quinze jours avant au ministre. Ces réponses n'étaient pas telles que Voltaire les attendait. Car, en remerciant Dupont de Nemours le 14, il insista « sur le droit qu'ont tous les pays d'états d'asseoir l'imposition », et il reprit avec plus de détails les raisonnements contenus dans ses lettres précédentes. Il s'efforça de représenter l'imposition répartie par les États comme une contribution volontaire des habitants du pays. « Nos maîtres horlogers dunnaient par exemple six louis d'or aux commis d'un bureau de Saconay pour n'être pas fouillés en allant acheter à Genève leur nécessaire, et nous n'acceptons d'eux que six écus de six francs pour leur part de la subvention qu'ils nous offrent (on remarquera que Voltaire avait parlé d'abord d'une imposition de six francs par tête au plus; il s'agit maintenant de six écus de six francs). Nous comptons ne prendre qu'un écu de trois livres de tout autre fabricant non possessionné. M. le contrôleur général ne permettra-t-il pas que nos États arrêtent le tarif de cette légère contribution, qui est fort au-dessous de ce qu'on nous offre et que nous n'augmenterons jamais? Nos fabricants étrangers offrent de nous soulager; le ministère s'y opposera-t-il ?... — En général, la terre doit tout payer, parce que tout vient de la terre; mais un horloger qui emploie pour trente sous d'acier et de cuivre formés dans la terre, et qui, avec cent écus d'or venus du Pérou et cent écus de carats venus de Golconde, fait une montre de soixante louis, n'est-il pas plus en état de payer un petit impôt qu'un cultivateur, dont le terrain lui rend trois épis pour un?» Il termina en priant Dupont de Nemours d'insister auprès du contrôleur général : « Permettez que je demande encore ses ordres; j'aime à les recevoir de votre main (). »

Mais voici qu'une nouvelle inquiétante vint le surprendre. Il parait

(1) Volt. å Fargès, 9 fév. 1776.

(2) En date du 1er fév. 1776.

(3) Volt. à Dup., 11 fév. 1776. '

que les Etats de Gex avaient dédaigné l'autorisation qui leur avait été accordée d'acheter du sel à la Ferme. Ils avaient trouvé plus économique de s'en procurer à Genève et à Nyon, dans le canton de Neufchâtel. On avait assez mal accueilli à Paris la licence prise par les États de Gex, et le curé de Ferney venait d'avertir Voltaire que l'administration était mécontente.

Voltaire prit aussitôt la plume pour se disculper et excuser les États auprès de Turgot. Sa lettre, datée du 18 février, est vraiment curieuse par le mal qu'il s'y donne pour tourner l'affaire en plaisanterie. Une inexactitude de détail lui fournit ses premiers traits : « On trouve mauvais que nos États aient traité avec Berne pour saler notre pot. Je vous assure que nos Etats n'ont fait aucun traité avec Berne; ils ne sont point du corps diplomatique. » Cependant le sel a été acheté. S'il ne l'a pas été à Berne, il l'a été sûrement à Genève et à Nyon. Comment le nier ? Il l'avoue donc. « Nous manquions absolument de sel dès la fin de décembre dernier. » Voilà une première excuse. « J'en ai acheté pour ma part huit quintaux; car si le sel s'évanouissait, avec quoi salerait-on? » Voilà une seconde excuse. La troisième est moins mauvaise : « J'ose vous représenter qu'il nous faudrait environ cinq mille minots, parce que nous comptons en donner prodigieusement à tous nos bestiaux, dans la crainte trop bien fondée de l'épizootie. » Mais que dire de la quatrième ? « et parce je compte en semer sur mes champs avec mon blé, pour détruire l'ancien préjugé qui faisait autrefois répandre du sel sur les terrains qu'on voulait frapper de stérilité. » La dernière enfin peut passer, à la grande rigueur : « Un peu de sel versé sur les terres glaiseuses est un des meilleurs engrais possibles : c'est une expérience de physique et de labourage. » Ces derniers mots étaient destinés à flatter les goûts de Turgot, son amour pour l'agriculture et pour les expériences scientifiques (TM).

Cet incident ne faisait pourtant pas oublier à Voltaire ses protégés du mont Jura. Il revint à eux le 23 février, dans une lettre à Dupont de Nemours. « Je sais bien, Monsieur, que je prends mal mon temps et que notre digne ministre a autre chose à faire qu'à répondre aux hurlements de quelques bipèdes ensevelis sous cinq cents pieds de neige, et dépecés par des moines et par des commis des Fermes, au milieu des rochers et des précipices; mais c'est le cas où M. Turgot dira : IIomo sum, nihil a me alienum puto. » Il décrit ensuite, en termes moins outrés, la condition légale de ces malheureux. « Tous les habitants sont esclaves de l'abbaye, et esclaves de corps et de biens. Si j'achetais une toise de terrain dans la censive de monseigneur l'abbé, je deviendrais serf de monseigneur, et tout mon bien lui appartiendrait sans difficulté, fût-il situé à Pondichéry. – Le

(1) Volt, à Turgot, 18 fév. 1776.

couvent commence, à ma mort, par mettre le scellé sur tous mes effets, prend pour lui les meilleures vaches et chasse mes parents de la maison. – Les habitants de ce pays les plus favorisés sément un peu d'orge et d'avoine dont ils se nourrissent; ils paient la dîme, sur le pied de la sixième gerbe, à monseigneur l'abbé; et on a excommunié ceux qui ont eu l'insolence de prétendre qu'ils ne devaient que la dixième gerbe... » Ce tableau réveillant l'indignation du vieux philosophe, il s'écrie : « M. le contrôleur général peut s'attendre que si Dieu me prête vie, je viendrai me jeter à ses pieds avec tous les habitants de Chézery, et lui dire : Domine, perimus, salva nos. » – A la fin, il glisse un mot sur les affaires du pays de Gex: « Ayez la bonté, je vous en conjure, de m'envoyer les ordres de M. le contrôleur général en marge de mon mémoire, dès que vous le pourrez; » puis, en post-scriptum cette phrase négligemment jetée : « Je ne sais ce que c'est qu'un reproche qu’on a fait à nos petits États d'avoir traité de couronne à couronne avec la République de Berne, pour saler notre pot (1). »

Il savait bien quel était ce reproche; on l'a lu plus haut. Mais quand il s'agit du pays de Gex, tous les moyens lui semblent bons : finesse et ténacité, ironie et éloquence, flatterie, sophisme, mensonge, il use de tout pour défendre les intérêts de ce coin de terre. Il semble que ce soit son bien, sa chose même. Les lettres ne lui coûtent point, il écrirait plutôt des volumes.

Voici qu'il revient maintenant à Fargès. Pour la troisième ou la quatrième fois, il reprend son argumentation contre les principes économiques, et réclame au nom des États le droit de répartir librement l'imposition des 30,000 livres. Ces 30,000 livres, dont aucun écu n'est payé encore, on les retrouve à chaque lettre, à chaque page, il les fait sonner si bien qu'on croirait avoir affaire à des millions. « Nous pensons comme vous, dit-il, qu'auprès de Paris, de Milan et de Naples, la terre peut supporter tous les impôts, parce que la terre est bonne; mais chez nous il n'en est pas de même, elle rend trois pour un dans les meilleures années, souvent deux et quelquefois rien... Vous me demandez de quoi nous subsistons : Je réponds de pain noir et de pommes de terre, et surtout de la vente des bois que nos paysans coupent dans les forêts, et qu'ils portent à Genève. » Mais les bois disparaissent. La France même en manquera bientôt. « Comme il faut tout dire, j'avoue que nous faisons quelques fromages. [Mais] notre principal avantage est au bout de nos doigts... Nous ne vivons que d'industrie. Or, je demande si le fabricant de montres, qui aura gagné dix mille francs par an, qui jouit du bénéfice du sel bien plus que le cultivateur, ne peut aider ces cultivateurs à

(1) Volt. à Dup. Nem., 23 fév. 1776.

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