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noblesse de son royaume en l'invitant à payer les journées de ceux qui travaillent aux chemins de leurs terres, le roi a répondu : « J'ai » l'honneur d'être gentilhomme aussi; je paierai dans mes domaines » la confection des chemins, et je ne me crois point dégradé pour » cela (1). »

Tous les yeux étaient fixés sur le roi. Voltaire, à sa façon, essaya de le gagner à la cause des réformes, de le maintenir dans le droit chemin. Il écrivit le conte de Sésostris, allégorie transparente, renouvelée de la fable d'Hercule entre le Vice et la Vertu. Sésostris (Louis XVI), conduit par son génie ou son ange gardien (Turgot), se trouve en présence de deux déesses : la Volupté (la cour, ses plaisirs, ses conseils perfides), et la Sagesse (la philosophie et les réformes). Après avoir considéré l'une un instant, le roi s'approche de l'autre, et s'adressant à son guide :

.... Ami, dit-il, veuillez m'apprendre
Quelle est plus loin cette autre déité (la Sagesse)
Qui me paraît moins facile et moins tendre,
Mais dont l'air noble et la sérénité
Me plaît assez. Je vois à sou côté
Un sceptre d'or, une sphère, une épée,
Une balance; elle tient dans sa main
Des manuscrits dont elle est occupée;
Tout l'ornement qui pare son beau sein
Est une égide. Un temple magnifique
S'ouvre à sa voix, tout brillant de clarté;
Sur le fronton de l'auguste portique
Je lis ces mots : A l'immortalité!
Y puis-je entrer? — L'entreprise est pénible,
Répartit l'ange, on a souvent tenté
D'y parvenir, mais on s'est rebute

Il faut, pour plaire à la fière immortelle
Un esprit juste, un cœur pur et fidèle.
C'est la Sagesse : et ce brillant séjour
Qu'on vient d'ouvrir, est celui de la gloire.
Le bien qu'on fait y vit dans la mémoire;
Votre beau nom y doit paraître un jour (°).

Inutile d'ajouter que Sésostris choisit la Sagesse pour compagne. Malheureusement ce n'était qu'un conte. Louis XVI ne se laisserait-il pas « rebuter » dans la voie où il s'était engagé? Irait-il jusqu'au bout de cette « pénible entreprise » qui devait lui assurer l'immortalité? Les adversaires de Turgot d'épargnaient rien pour l'effrayer et le décourager. Toutes les armes étaient bonnes contre « l'ange gardien » de « Sésostris »,

(1) Volt. à Audibert, 28 fév. 1776.

(3) Sésostris, Contes du Voltaire.

« Pour mieux juger, dit Mairobert, de la fermentation qui règne dans le Parlement contre le ministre des finances, et du discrédit où l'on cherche à le mettre, en répandant sur lui, sur son ministère et sur ses principes, ce ridicule si cruel en France, on cite une anecdote puérile en elle-même, mais curieuse sous ce point de vue. Dans une assemblée de Paris, comme M. le prince de Conti était à prendre du thé auprès de la cheminée, un chien qui s'était introduit dans ce lieu, fit ses ordures en présence de Son Altesse Sérénissime, et sans aucun respect pour l'auguste compagnie. Un huissier veut le battre, le chasser à coups de baguette : « Arrêtez, lui dit le prince, liberté, liberté, liberté toute entière; persiflant par ce mot favori des économistes leur secte et leur système (1). »

Dans la presse (les brochures tenaient alors lieu de nos journaux), la lutte était des plus ardentes de part et d'autre.

L'auteur d'un ouvrage sur les Finances excitait les plaintes les plus vives des fermiers généraux. On assurait (ce qui est bien peu vraisemblable) que cette diatribe avait été « composée, imprimée et répandue sous les auspices du ministère ». C'était un dialogue entre un malheureux ruiné par la Ferme et son curé. Celui-ci flétrissait les chambres ardentes établies à Reims, Saumur, Valence, Caen, – véritables tribunaux d'inquisition pour la répression des délits en matière d'impôts. Il espérait que sous Louis XVI ces tribunaux d'exception seraient renversés. Il proposait, pour obvier aux abus financiers, l'assiette des contributions au moyen d'un cadastre et la division du territoire français en portions carrées (?).

Un autre ouvrage intitulé : Essai sur la liberté du commerce et de. l'industrie, dont l'apparition avait précédé de peu l'édit des jurandes, excitait l'indignation des corps de métiers. L'auteur, le président Bigot de Sainte-Croix, était mort depuis peu. Un avocat, Me Lacroix, prit la défense des jurandes dans un écrit intitulé : Mémoire à consulter sur l'existence actuelle des Six Corps et la conservation de leurs priviléges. « L'auteur, homme d'esprit, dit Mairobert, y résume en peu de mots divers écrits publiés depuis six mois et particulièrement l’Essai sur la liberté du commerce et de l'industrie, qui semble avoir été composé pour préparer les esprits à la révolution que méditait le ministère. Son objet est de dissiper les idées fausses et déshonorantes que des écrivains séduits par l'enthousiasme du bien général, éblouis par la chimère d'une liberté illimitée, ont répandues sur les commerçants; de prouver aux magistrats conservateurs des priviléges et des propriétés, que l'on ne peut pas porter atteinte à l'existence actuelle des Six Corps, et adopter le système de destruction

(1) Bachaumont, Mémoires secrets. IX, 50; 18 fév. 1776.

(2) Bach., Mém. secr., IX, 73-75; 13 mars 1776. Voir aussi P. Clement, Silhouette, 209.

dont on les épouvante, sans que le public ne soit livré à la mauvaise foi et que les arts ne soient dégradés par l'ignorance, sans que la fortune des plus honnêtes familles de la capitale ne soit ébranlée, sans que des états consolidés depuis des siècles par des édits, par des lettres-patentes enregistrées dans les cours souveraines, ne deviennent tout à coup incertains et précaires (1). »

Voltaire, quelques jours plus tard, écrivant à de Vaines, appréciait en ces termes cet ouvrage : « Je viens de lire un factum de Mo Lacroix, de l'ordre des avocats. Voilà donc M. Turgot qui a un procés au Parlement, tandis que le roi en a un autre au sujet des Remontrances. Les voilà tous deux bien payés d'avoir rétabli leurs juges! Tous deux doivent être charmés de la reconnaissance qu'on leur témoigne. — Ce factum de Me Lacroix paraît très insidieux : il écarte toujours avec adresse le fond de la question, et le principal objet de M. Turgot, qui est le soulagement du peuple. Il est bien clair que toutes ces maîtrises et toutes ces jurandes n'ont été inventées que pour tirer de l'argent des pauvres ouvriers, pour enrichir les traitants, et pour écraser la nation. Voilà la première fois qu'on a vu un roi prendre le parti de son peuple contre Messieurs. — C'est le mémoire de M. Bigot, imprimé, dit-on, il y a cinq ou six mois, que j'ai une extrême impatience de lire. C'est contre ce M. Bigot que ce maître Lacroix présente requête au Parlement. Heureusement M. Bigot, qui était président de je ne sais où, est mort : mais le corps du délit subsiste.

– J'ose vous supplier, Monsieur, de vouloir bien m'envoyer ce corps du délit. Je suis curieux de voir comment on a eu l'insolence de soutenir qu'un homme pourrait, à toute force, raccommoder des souliers ou recoudre des culottes, sans avoir payé cent écus aux maîtres-jurés... J'apprends que les prêtres se joignent à Messieurs : Dieu soit béni (9) ! »

A en croire Me Lacroix, c'était donc un crime de toucher aux corporations. Cette opinion fut soutenue également par l'avocat Linguet dans ses Réflexions des Six Corps de la ville de Paris, sur la suppression des jurandes (*). Il avait divisé son mémoire en trois

(1) Bach., Mém. secr., IX, 46-47; 16 fóv. 1876. - Me Lacroix, dans son mémoire, disait que Louis XVI était comme un enfant, qui, faute (l'expérience, se laisse séduire par l'attrait de la nouveaulé. Dans un mémoire particulier en faveur de la communauté des couturières, il prédisait la ruine des meurs, si cette communauté venait à disparaître. « Les mains grossières de l'hommo, disait-il, presseront la taille délicate de la femme, pour en prendre la mesure et la couvrir des plus riches vêtements; la pudeur sera forcée de souffrir l'eil curieux qui prolongera ses observations sous le prétexte d'une exactitude plus scrupuleuse... Non... le souverain n'autorisera point des femmes à habiller des hommes, ni des hommes à couvrir la nudité des femmes,

(Cité par la Corr. Métr., II, 426.) Me Lacroix oubliait que, dès son temps, le tailleur pour dames était inventé, en dépit de la communauté des couturières; le plus en vogue était alors Cigli.

(2) Volt. å de Vaines, 1er mars 1776.

(3) Linguet avait rédigé un memoire particulier on faveur de la communauté des lingères. On y lisait : « Dans un moment où toutes les communautés d'hommes s'agitent, courent, parlent, pour éviter leur destruction, on n'exigera pas sans doute d'une communaute de femmes menacées de la même catastrophe, qu'elle se taise... Après les crises de l'invasion des Anglais... Charles VII regarda la conservation des lingères comme une de ses plus importantes, de ses plus salutaires opéra

paragraphes. Il parlait, dans le premier, des corporations dans tous les pays du monde, en Égypte, en Chine, etc.; dans le second, il inontrait l'illusion des avantages qu'on attendait de leur suppression; dans le troisième, il énumérait tous les inconvénients qui naîtraient de la ruine de cette antique institution (1). — Ces mémoires, dit Mairobert, « faisaient beaucoup de bruit et occasionnaient une grande fermentation dans les sociétés, divisées en économistes et anti-économistes, ou colbertistes (?). »

Que pensait exactement Turgot de la polémique engagée entre ses partisans et ses ennemis ? Les affaires de la librairie n'étant point de son ressort, on n'en peut rien savoir. Quoi qu'il en soit, le Conseil ne toléra pas longtemps les attaques des colbertistes. Il n'était permis, paraît-il, aux avocats d'imprimer des Mémoires que dans les affaires contentieuses, et le droit d'adresser des remontrances sur les lois n'appartenait qu'aux cours souveraines. Se fondant sur cette double considération, le Conseil sévit contre les publicistes qui avaient critiqué les édits, et le 22 février il supprima leurs ouvrages (*).

Cette mesure de répression compromit Turgot et ses amis. On disait : « Messieurs les économistes, prêchant la liberté pour tout ce qui les concerne, ne se soucient pas que leurs adversaires en usent; en conséquence, ils ont provoqué un arrêt du Conseil qui supprime les mémoires... en faveur des six corps, et plusieurs autres publiés par diverses communautés, quoique signés d'avocats (6). » La Correspondance Métra, indulgente d'ordinaire, devenait frondeuse, en

tions... » Il continuait en déclarant que les maitresses lingères étaient les gardiennes de la vertu de leurs jeunes ouvrières; il prophétisail, comme Me Lacroix, lo triomphe des mauvaises passions, si les communautés étaient detruites, et surtout si celle des lingères subissait la loi cruelle et générale. a Qui remplacera, s'écriait-il, ces sentinelles vigilantes, incorruptibles (les maîtresses de lingerie), dès qu'une loi aura ouvert un large passage à l'indépendance et à son tristo cortege? Leurs magasins aujourd'hui sont distingués par un extérieur modeste et favorable à la sagesse. Les rayons, charges d'objets utiles, y sont autant de lecons d'économie; on n'y voit point d'autres ornements que l'ordre et la propreté. Parecs des seules gråces de la nature, les physionomies qu'on y remarque n'y sont animees que d'un empressement décent. Leur pudeur ingenue intimiderait une curiosité frivole. Ne verra-l-on pas s'elever sur leurs debris des boutiques brillantes qui seinbleront appeler les spectateurs plus que les acheteurs, où les altributs du plaisir eclipseront ceux du travail, où le commerca se fera plus avec les veux qu'avec la bouche: parades dangereuses ou le vice ne se masquera sous les apparences de l'industrie que pour déguiser le scandale et s'assurer l'impunite. (Cité par la Corr. Métr., II, 428-429; 16 mars 1876.) On a peine à croire, en lisant ces passages de Mes Lacroix et Linguet, qu'ils ne se soient pas moques quelque peu de leurs clientes.

(1) Bach., Mém. secr., IX, 53.
(2) Id.

(8) Les livres supprimés étaient, outre les deux mémoires procités, «un... iinprime ayant pour titre : Reflexions des maitres tailleurs de Paris sur le projet de supprimer les jurandes, signé de Me Dureau, avocat, et suivi d'une consultation, du 17 février, signée Saulnier; entiu un autre imprimé, ayant pour titre, Observations présentées par les maitres composant la communauté des graceurs-ciscleurs de la ville et faubourgs de Paris, su l'édit de suppression des corps de marchands et des communautés des arts et métiers, signe Ve Le Roi de Monteoli; ils furent supprimes comme contraires au respect dû à l'autorité de S. M., en se permettant de discuter d'avance l'objet ou Ics dispositions de ses lois, d'opposer, pour ainsi dire, 10 sentiment isolé à l'autorité do S. M. et de chercher à prevenir ses sujets contre des lois emanees de sa sagesse, de sa justice et de son amour pour ses peuples. » (Buchauinoni, Min. secr., IX, 63.)

L'arrêt du Conseil n'effraya personne. Quatre jours après, Mairobert'annonçait de nouvelles publications. « Chaque jour, disaitil, voit éclore de nouvelles représentations de la part des arts et métiers. Un plaisant a parodié toutes ces requêtes dans une preten. duo (sic) adressée au roi par les lapins, à l'ocusion de l'arrêt du Conseil qui permet et ordonne leur destruction. (Bachaum., Ném. secr., IX, 61.)

enregistrant l'arrêt de suppression. On y lisait : « Le Parlement continue de contrarier M. Turgot... Les mauvais plaisants vont leur train. Ils ont peint ainsi nos ministres :

M. de Malesherbes fait tout.
M. de Sartines doute de tout.
M. Turgot brouille tout.
M. de Saint-Germain renverse tout.
M. de Maurepas rit de tout.

» Le projet de suppression des jurandes, auquel Turgot tient fortement, a donné lieu à une foule de mémoires. Le ministre voulant épargner au public l'ennui de leur lecture, en empêche la circulation, autant qu'il le peut. Le protecteur et l'apôtre de la liberté ne dédaigne pas d'employer les prohibitions et les rigueurs de l'autorité arbitraire, quand ses intérêts ou plutôt celui de ses opinions le lui conseillent (1). » C'est ainsi que le zèle excessif des économistes, leur irascibilité et l'esprit autoritaire du Conseil compromettaient la renommée de tolérance et de justice que Turgot avait acquise. On le rendait responsable d'arrêts dont il n'était pas l'auteur. Comme si les faux bruits, les pamphlets et l'opposition du Parlement de Paris n'avaient pas suffi à contrarier ses plans, il eut vers la même époque un différend avec le Parlement de Besançon. Les membres de cette cour se prétendaient exempts de la taille, en vertu d'un privilége ancien confirmé lors de la cession de la Franche-Comté à la France sous Louis XIV. Turgot, ayant passé outre, ordonna à l'intendant La Corée de comprendre les revenus des magistrats de Besançon dans le rôle des tailles de l'année. La Corée, n'osant exécuter ses ordres, lui présenta des observations. Le contrôleur général répliqua que toute objection était inutile, et menaça La Corée d'envoyer à sa place un autre intendant. Celui-ci n'eut le courage ni de résister ni d'obéir. Il alla trouver le premier président, lui montra les instructions

qu'il avait reçues : par 'un étrange compromis, il fut convenu que . l'intendant signifierait au Parlement les ordres du ministre, puis s'empresserait de quitter la province et de gagner Paris, pour échapper au mandat d'amener que la cour ne manquerait pas de lancer contre lui. Les choses se passèrent comme il était convenu. A défaut de l'intendant, la cour fit emprisonner son subdélégué et protesta hautement contre un ministre qui osait l'assujettir à l'impôt. Turgot se plaignit au roi et le pria de mander à Versailles les magistrats récalcitrants, pour leur donner une leçon (?). Nous ne savons quelle suite eut cette affaire; mais c'est un indice de plus de l'animosité des deux partis. De Paris, l'opposition parlementaire

(1) Corr. Métr., II, 405.

(2) Corr. Métr., II, 383.

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