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pourrons le faire sans croire blesser les règles. Au surplus nous ne pouvons pas leur dissimuler que si le Sacré Collége venait à être instruit d'une pareille proposition, nous serions infailliblement abandonnés par les voix qui forment notre exclusive que nous avons eu tant de peine à réunir et à assurer, et qu'on nous donnerait malgré nous un pape, un secrétaire d'État et un dataire à la volonté des fanatiques.

Dans la bouche d'un prince de l'Église, qui, le 18 avril 1769, disait en parlant de lui-même ; « Je ne suis point dévot; je suis décent et j'aime à remplir ma place d'évêque. J'ai éteint le fanatisme dans mon diocèse et rétabli la décence extérieure de mon clergé; » ce langage n'est que trop intelligible. Le mot de fanatiques qui revient à chaque phrase, s'applique aux Cardinaux voulant la sincérité des suffrages du Sacré-Collége. On était fanatique par celą seul qu'on ne se prêtait pas aux importunités de l'hypocrisie ou aux calculs de la bassesse. Quelques années auparavant, d'Alembert avait mis, après Voltaire, cette accusation à la mode : « Il faut être juste, disait-il dans une brochure (1), le fanatisme n'a aujourd'hui que trop de sujets de montrer de l'humeur dans l'état de détresse et d'avilissement où il se trouve. Le triomphe de la raison s'approche, non sur le christianisme, qu'elle respecte et qui n'a rien à craindre, mais sur la superstition et l'esprit persécuteur, qu'elle combat avec avantage et qu'elle est près de terrasser. »

Les cardinaux dévoués à la maison de Bourbon et qui se faisaient par courtisanerie, par frivolité ou par ambition les ennemis de la Compagnie de Jésus n'étaient pas encore aussi avancés ; mais, sous la main de fer qui les étreignait et les poussait à immoler leurs droits, ils

(1) Lettre à M. ***, conseiller au Parlement de ***, pour servir de supplément à l'ouvrage qui a pour titre : Sur la destruction des Jésuites en France.

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sentaient de temps à autre la honte de leur position. Ils pålissaient de colère, ils s'effrayaient, ils menaçaient d'être équitables enfin, et, le 3 mai, Bernis fait part au duc de Choiseul de ce singulier état de choses ; il se plaint de l'ostracisme que les exclusives trop nombreuses font peser sur le conclave.

La proscription, dit-il dans sa dépêche, a été trop forte : nous exerçons ici un ministère de rigueur qui ne nous sauvera de rien, parceque les sujets sont à peu près également médiocres. On nous reprochera longtemps notre tyrannie, qui n'est adoucie ni par des bienfaits ni par des espérances; il faudra finir enfin, et l'on s'arrêtera sur un partisan secret des Jésuites, ou sur un homme faible à qui les amis de la Société, dominant dans le Sacré Collége, feront peur. Je crois devoir parler au Roi et à son conseil avec cette vérité; malgré tous nos ménagements et la douceur que nous mettons, nous ne pouvons manquer de devenir odieux en attentant d'une manière trop forte et trop générale à l'indépendance et à la liberté du Sacré Collége. Nous avons beau lui dire que l'indifférence que les autres Princes marquent pour l'élection d'un Pape prouve qu'ils ne seraient pas fâchés qu'on fît un mauvais choix pour profiter comme ils font de la brouillerie des cours de la maison de France avec celle de Rome. Cette raison qui est vraie ne fait qu'effleurer des esprits attachés à l'idée de la liberté et de la souveraineté. Je sais bien, M. le Duc, que ce n'est pas la France qui est la plus rigoureuse des trois cours, mais il est à craindre que cette rigueur ne jette dans le désespoir au lieu de conduire'à la complaisance et à la conciliation ; il est aussi à craindre qu'à force de proscription, nous ne perdions les voix qui forment notre exclusive. »

Bernis voulait triompher à tout prix. Les deux Cardinaux français se sont opposés autant que leur faiblesse le leur a permis, à ce pacte que l'honneur avait fait repousser. De guerre lasse, ils l'acceptent enfin. Les Cardinaux de Solis et de La Cerda n'auront plus qu'à chercher au nom de leur maître, Charles III d'Espagne, celui qui osera transiger avec eux. Le 4 mai, ils sont dans les cellules du Vatican; tout aussitôt l'intrigue, qui n'a cessé de rouler sur elle-même, prend une consistance plus déterminée. Ce jour-là même Bernis mande à d'Aubeterre :

« Nous avons coulé à fond l'affaire de la promesse, et nous avons délibéré, 10 que nous croyons la destruction de la Société de Jésus nécessaire; 2° que nous n'avions aucun ordre particulier sur ce moyen ni votre excellence non plus; 3o que nous avions supplié le Roi de ne pas vous en donner, parceque nous ne pourrions les exécuter contre les règles de l'Église ; 4° que nous ne prétendions gêner le sentiment de personne, encore moins de nos confrères, si respectables à tous égards, et qu'ainsi après avoir pesé les inconvénients de toute espèce que nous avons démontrés, si MM. les Cardinaux espagnols persistaient à employer ce moyen, nous ne nous y opposerions pas, mais que nous y participerions encore moins. »

Le 6 mai, le Cardinal écrit encore :

« Je suis averti que le parti de Pozzobonelli grossit. Il faut se décider sur cela. Nous ne pouvons sans un ordre exprès lui donner l'exclusion. Ce qui le sert, c'est qu'on voit bien que nous n'en voulons pas. Au surplus vous voyez que nous lui faisons faire tant que nous pouvons les fonctions d'un ministre de la cour de Vienne concerté avec les trois Couronnes. Il est de maxime de ne pas choisir un Pape ministre, et nous ne manquerons pas d'en faire ressouvenir. >>

D'Aubeterre et Azpuru avaient besoin d'intimider le Sacré Collége; ils feignent de vouloir se retirer de Rome,

si le Conclave n'obtempère pas à leurs ordres. D'Aubeterre pousse Bernis à agir dans son système de terreur, et le 7 mai il lui répond : « Que Votre Éminence parle haut. La plus sûre façon, pour qu'il n'y ait pas de schisme, est d'en parler souvent et avec assurance. Qu'elle se mette en colère, s'il est nécessaire. Il faut les épouvanter. »

Cette contrainte morale, surgissant à chaque mot de la volumineuse correspondance qui est sous nos yeux, ne laisse plus aucune incertitude à l'histoire. Jusqu'alors on avait douté; maintenant les faits sont irrécusables. Les ministres de France, d'Espagne et de Naples conspirèrent contre la liberté de l'Église; par des moyens que la Religion réprouvera toujours autant que l'honnêteté, ils ont tâché d'égarer le Conclave et de le rendre injuste, afin de pouvoir faire amnistier l'iniquité de leurs cours. Dans les pays catholiques, on a jugé et proscrit ainsi les Jésuites; on espère que le Saint-Siége, gagné d'avance ou intimidé, ne pourra pas refuser sa sanction à l'oeuvre des Bourbons.

Les jours se passaient en stériles efforts ou en intrigues qui n'aboutissaient pas toutes à la porte du Conclave. Les ambassadeurs s'agitaient au dehors; l'empereur Joseph II et Léopold de Toscane, son frère, prenaient au dedans une déplorable revanche. On les avait vus braver et humilier, plutôt par leur attitude que par leur langage, ces électeurs de l'Église, qui résistèrent si souvent aux væux et aux empiétements des monarques germaniques. Le Conclave éprouvait le besoin de mettre fin à ces agitations se produisant à Rome sous mille aspects divers. Le marquis d'Aubeterre demandait à haute voix un Pape qui ne fût que le docile instrument de la Philosophie; on parlait dans la ville de ses arrogances concertées avec Joseph II et Choiseul, arrogances qui allaient jusqu'à l'intimidation et à la vénalité, Bernis avait épuisé touteş les ressources de sa politique de bons mots et de vaniteuses séductions; il n'obtenait aucun résultat. On avait décimé le Sacré Collége par de continuelles exclusions; mais quand les deux Cardinaux espagnols, qui semblaient retarder leur arrivée à Rome, pour trouver le Conclave fatigué, se présentèrent enfin, les choses changèrent subitement de face. Il ne resta plus à Bernis que les apparences du pouvoir. Solis l'effaça par l'élasticité de sa conscience et par son audace dans les moyens à mettre en jeu.

Le cardinal de Solis, archevêque de Séville, était le confident de Charles III et du comte d'Aranda. Ami des Jésuites jusqu'au moment où le roi d'Espagne leur fut hostile, on l'avait vu écrire, le 19 juin 1759, à Clément XIII pour le supplier de soutenir l'innocence de la Compagnie dans la tourmente (1). Puis, renonçant à la fermeté sacerdotale pour s'improviser le courtisan d'une haine dont personne n'avait le secret, Solis abandonna ses anciens protecteurs. Il se fit l'organe de son maître contre eux. Ce prince de l'Église n'était pas homme à s'enivrer comme Bernis de flatteries étudiées. Sa taciturnité espagnole ne lui permettait pas de consacrer son temps à des correspondances aussi futiles alors qu'instructives pour nous; il avait mission de faire nommer un Pape s'engageant d'avance et par écrit à la destruction des Jésuites. Cette mission, il était dans son caractère de la remplir sans égards et sans pitié. Mais il arrivait à Rome sous le poids de ses actes passés, et, le 8 avril, d'Aubeterre prévenait Bernis contre lui, en l'accusant de Jésuitisme, imputation qui alors tuait un homme philosophiquement et diplomatiquement. « Je n'ai jamais connu le cardinal de Solis, mandait l'ambassadeur; j'ai ouï dire que lui et son confrère étaient très peu de

(1) Dizionario di erudizione, del cavaliere Moroni, t. XIX, p. 145.

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