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comme le successeur désigné de Maurepas, de Vergennes ou de Turgot. En attendant son avénement, ils soutenaient avec passion contre une cabale adverse, celle du duc d'Aiguillon, la cause de l'un des leurs, le comte de Guines. Ce personnage fort suspect, ambassadeur en Angleterre, était alors compromis dans un procés scandaleux. Son secrétaire, Tort de La Sonde, lui réclamait des sommes considérables; il lui reprochait d'avoir abusé des secrets d'État dont il pouvait avoir connaissance grâce à ses fonctions, pour jouer à la Bourse, à Londres; il affirmait lui avoir servi de mandataire et de prête-nom dans ses spéculations; il l'accusait de l'avoir ensuite désavoué pour se dispenser de payer ses dettes. Le comte de Guines, pour se justifier, avait demandé la permission d'insérer dans son Méinoire certains passages de ses anciennes correspondances ministérielles. Vergennes et tous les ministres s'étaient vivement opposés à cette prétention. Si on l'admettait, en effet, le secret nécessaire aux affaires de l'État était violé, et aucun ministre étranger n'oserait plus faire de communication confidentielle aux ministres de France. Mais la reine protégeait le comte de Guines, et malgré le vote du Conseil, le roi, cédant à des instances réitérées, accorda à l'ambassadeur la permission qu'il demandait (1).

Maurepas se trouva déconcerté par cette victoire incroyable de Marie-Antoinette. Elle lui réservait bien d'autres surprises. Elle fit nommer maréchal le duc de Fitz-James, malgré Muy, le Conseil, et le roi lui-même, qui fut contraint de revenir sur une parole donnée (?). Elle fit exiler le duc d'Aiguillon, propre neveu de Mme de Maurepas. Cette fois le vieillard qui prétendait gouverner Louis XVI et la France, s'avoua vaincu; il se rapprocha de la reine; ses affidés allèrent trouver l'abbé de Vermond, lui firent des ouvertures, proposèrent à la reine son amitié (3). Dès lors une sorte de pacte fut conclu tacitement entre Marie-Antoinette et Maurepas. Il fut convenu qu'elle protégerait le ministre, à condition que celui-ci exécuterait ponctuellement toutes ses volontés. Cette alliance était une menace directe pour Turgot; car le jour où Maurepas s'apercevrait que l'austère contrôleur général commençait à déplaire, on pouvait en être certain, il s'empresserait de faire sa cour à ses dépens, et håterait sa chute pour se rendre agréable. Quand on y réfléchit, il est surprenant que pendant un an encore les circonstances aient retardé ce dénouement fatal (“).

(1) D'Arn. et Gefl., Marie-Antoin., II, 311; 18 inars 1775.

(2) Corr. Métr., I, 298 et suiv.; 3 avril 1775.

(3) D'Arn. et Gell., Marie-Antoin., II, 323; 30 avril 1775.

(9) Si Muurepas avait pu s'intéresser à quelqu'un el si Turgot avait su Ilalter quelqu'un, de vieux minisire aurait peut-être éprouve quelque scrupule à se délire du conirolour

général. Mais celui-ci n'élait pas homme à courliser les puissants. « Il rendait bien bommagu å la vieillesse de M. de Maurepas, dit Georgel ; mais, voulant élre le maitre dans son département, et avoir seul la gloire d'en élre le reforinateur, il ne presenlait qu'au roi et au Conseil assemblé ses plans el ses syslèmes, . (Avril 1775; Georgel, Mém., 1, 406.) Sauf le mot du gloire, cette assertion parait exacte. (0) Le marquis de Bièvre, qui avait la monomanie des calembours, voyant Miroménil et Turgol incommodés de la goutle, et voulant

En résumé, pendant les premiers mois de l'année 1775, Turgot soutenu par les économistes, mais quelquefois compromis par eux, avait à se défier du Parlement et du clergé, aussi bien que de la faction Choiseul, de la reine et même de Maurepas. La maladie, en le tenant continuellement enfermé dans son cabinet de travail, l'exposait d'ailleurs désarmé à toutes les intrigues. Il ne pouvait même pas marcher; on le portait dans un fauteuil jusque dans la chambre du roi, toutes les fois qu'il devait travailler avec lui (1). Un contemporain généralement favorable à Turgot traçait en ces termes comme le tableau de sa situation vers le milieu du mois de mars : «Les financiers le craignent; les gens à affaires le trouvent inébranlable; les courtisans, inflexible, et ses amis même un peu trop sévère dans ses principes d'administration. On ne pourra le juger que d'après ses opérations. Le désordre extrême des finances les rendra fort lentes; malgré sa rigide probité, il se fera sans doute bien des injustices particulières qu'il ignorera, parce que la vue d'un seul homme ne peut tout embrasser, et que M. Turgot ne peut tout d'un coup purger la finance de tous les coquins qu'on lui a laissés. C'est, pour ainsi dire, une génération à renouveler. En attendant, les mécontents auront beau jeu; mais les gens honnêtes et impartiaux jugent à la tournure qu'ils voient prendre à ce ministre que l'État peut retirer de grands biens de ses travaux, pourvu qu'on le laisse faire. Jusqu'à présent il a toute la confiance du roi (*). »

prédire leur chute prochaine, disait : « Nos ministres s'en vont goutte à goulle. »

(2) Corr. Métr., I, 267-268; 15 mars 1775.

CHAPITRE IV

Suite de l'Administration. – Émeute de Dijon.

Arrêts concernant la Corse.

(Mars et avril 1775.)

Nous avons laissé à la fin du mois de février l'administration de Turgot. Le mois de mars est assez stérile en détails administratifs.

On se rappelle que Turgot avait recommandé aux villes l'ordre et l'économie dans l'emploi de leurs deniers (1). S'il n'était pas toujours aisé de faire entendre raison sur ce point aux municipalités, il fallait souvent aussi modérer le zèle impérieux des intendants. Celui de Bordeaux avait constaté publiquement, dans un arrêt du 11 décembre 1774, le mauvais état des finances de cette importante cité. « Je crois que vous auriez pu vous dispenser de faire imprimer l'arrêt du 11 décembre, lui écrivit confidentiellement Turgot; cela ne sert qu'à aigrir. La fermeté est nécessaire; mais la circonspection l'est toujours (*). » Ces sages paroles méritent d'être retenues.

L'arrêt du 11 décembre irrita d'ailleurs les jurats bordelais, comme Turgot l'avait prévu. Ils se plaignirent même en termes si peu mesurés que, le 8 mars 1775, il fut obligé de leur adresser une véritable semonce. On verra aux Pièces justificatives la suite de cette affaire (3).

Les garçons faiseurs de bas de la ville de Revel réclamaient l'exécution des règlements qui défendaient l'exportation des métiers à bas. Ils craignaient que l'introduction de ces métiers en Espagne ne leur créât une concurrence fâcheuse en ce pays. Turgot écrivit à l'intendant de Saint-Priest (Languedoc) qu'il ne pouvait accéder à cette demande. Les métiers à bas, disait-il, sont connus à l'étranger; une prohibition ne pourrait que nuire aux fabricants de métiers français; elle ne serait en rien utile aux fabricants de bas (6).

Un arrêt du 24 mars accorda une diminution d'impôt à la ville de Paris. Parmi les charges fiscales que supportait la capitale était une imposition dissimulée sous le nom de Don gratuit, et une autre connue sous le nom de Droits réservés (1). Le prévôt des marchands et les échevins étaient chargés de surveiller la perception de cette dernière contribution, consistant en taxes établies sur diverses marchandises et denrées. Des arrêts avaient fixé le minimum de la somme totale que ces taxes devaient fournir au Trésor, et le tarif d'après lequel on devait les appliquer. Or, la somme demandée à la ville par l'État eat été de beaucoup dépassée, si l'on se fût exactement conformé au tarif. Mais la municipalité s'était empressée de le diminuer, dès qu'elle avait aperçu un excédant, dont le Trésor se trouvait ainsi frustré. Le contrôleur général aurait pu rappeler la ville à l'exécution des ordonnances, et exiger le versement d'une indemnité égale à l'augmentation de revenu qui n'avait pas été payée à l'État. Non seulement il ne fit rien de pareil, mais il décida qu'à l'avenir l'adoucissement de tarifs adopté par le prévôt et les échevins serait maintenu. En revanche, il rappela que les taxes étaient exigibles de tout le monde dans Paris, « de toutes sortes de personnes, de quelque état, qualité et condition qu'elles fussent, exemptes et non exemptes, privilégiées et non privilégiées, même par les ecclésiastiques, les nobles et les communautés religieuses, séculières et régulières. » Il n'y avait d'exception que pour les hôpitaux, et pour les bourgeois introduisant des denrées de leur crũ uniquement destinées à leur consommation (').

(1) Voir principalement liv. I, chap. VII.

(2) Lettre autographe de Turgot que notre ami M. H. Barckhausen a bien voulu nous communiquer.

(3) Pièc just. pos 21, 22, 23 el 21. La querelle

survenue entre l'intendant et les jurats avait ou pour motif principal le règlement des dépenses entrainées par la construction du Grand-Théâtro.

(*) Arch. Dal., F. 12, 151; 14 mars 1775.

Ce rappel à l'égalité de tous devant l'impôt n'avait pas plus de chances de plaire aux privilégiés que l'arrêt du mois précédent qui soumettait leurs carrosses à la visite des commis des barrières ().

Le 25 mars, Turgot, à qui aucune branche de son administration n'était étraugère, publia un règlement qu'il avait rédigé pour la bibliothèque du collége royal de La Flèche. Ce règlement portait, entre autres choses, que « la place de bibliothécaire serait incompatible avec toute autre place ayant des fonctions dans le collége » (*).

Il était question de nommer définitivement Fargés intendant du commerce, charge qu'il remplissait jusque-là sans titre régulier, par une commission extraordinaire du Conseil (6). Trudaine s'opposait à cette nomination. Il craignait que le nouveau venu ne fût mal accueilli par les autres intendants. Turgot lui écrivit le 27 pour le rassurer et lui donner ses raisons. La principale était que Fargès n'aurait pu se concerter avec les commissaires du bureau des affaires du commerce et n'aurait pu entrer comme rapporteur dans ce bureau s'il n'avait été investi d'un titre régulier (6).

(1) Voir liv. I, chap. v..

(2) Buo. de T. Ed. Daire, II, 383. – Cette dernière exception donnait lieu à des fraudes.

() Voir liv. II, chup. I, p 162.

(4) Anc. l. fr., XXIII, 148. – Dup. Nem., Mém., VII, 208.

(5) Voir 'liv. I, chap. iv.
(6) Pièc. just. no 25.

Le 28, Turgot écrivit à l'astronome Fouchy, de l'Académie des Sciences, pour le prier de soumettre à l'examen de la compagnie une machine nouvellement imaginée. Elle pouvait moudre par jour assez de farine pour faire 720 livres de pain, disaient ses inventeurs Laugel, Schmist et Pfister, de Strasbourg. Le ministre désirait avoir l'avis de l'Académie sur l'utilité et les mérites réels de cette sorte de moulin (1).

Le mois d'avril trouva Turgot toujours malade, mais toujours au travail.

Le 4, par une lettre adressée à l'intendant de Limoges, d'Aine, il accorda au directeur de la manufacture de cotonnades de cette ville, Pierre La Forest, une gratification annuelle de 6,000 fr. pendant dix ans. Comme cet industriel était déjà propriétaire d'une moitié des bâtiments de sa fabrique, ce secours devait lui permettre d'acheter l'autre. Turgot vantait d'ailleurs l'intelligence, la bonne conduite, le zèle de La Forest, qui le rendaient parfaitement digne, disait-il, de la protection du gouvernement (*).

Une compagnie très protégée sollicitait auprès du ministre Bertin un privilége exclusif pour le transport de toutes les marchandises destinées à passer de Marseille dans l'intérieur du royaume. Des négociants, à cette nouvelle, s'étaient plaints à Turgot. Le ll, il écrivit à Bertin pour lui représenter combien une pareille concession serait préjudiciable au bien du commerce. « Je ne doute pas de vos principes sur une matière aussi importante, ajoutait-il, mais je vous serai bien obligé de vouloir me mettre, par votre réponse, en état de rassurer les négociants qui se sont adressés à moi (*). » On ne pouvait rappeler plus fermement un ministre, un collègue, au respect de la liberté commerciale.

L'exécution de l'édit sur la liberté du commerce des grains portait ses fruits. Des blés étrangers étaient importés à Marseille, à Bordeaux, à La Rochelle et à Nantes, précieuse ressource pour l'alimentation publique. On murmurait pourtant, on commençait à s'inquiéter. La nation française avait été pendant des siècles si bien dressée à ne pouvoir faire un pas sans lisières, qu'elle ne savait plus marcher seule. On prononçait chaque jour les mots de libertés publiques, mais on craignait la réalité d'une liberté quelconque. Un des esprits les plus mobiles et les moins profonds de ce temps, mais qui représente assez bien, par cela même, l'opinion courante, Marmontel, parlant de la liberté du commerce des grains, dit sérieusement dans ses Mémoires que « le risque de laisser tarir pour tout un peuple les sources de la vie n'était point un hasard à courir sans inquiétude »,

(1) Arch. nat., F. 12, 151.

(2) Arch. nat., F. 12, 151.

(3) Pièc. just, no 26.

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