Lettre d'Alembert sur les spectacles

Garnier frres, 1889 - 333
 

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201 - Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui entra jamais dans l'esprit humain, savoir, que tous les devoirs de la socit sont suppls par la bravoure; qu'un homme n'est plus fourbe, fripon, calomniateur ; qu'il est civil, humain, poli, quand il sait se battre ; que le mensonge se change en vrit, que le vol devient lgitime, la perfidie honnte, l'infidlit louable, sitt qu'on soutient tout cela le fer la main ; qu'un affront est toujours bien rpar par un coup...
148 - Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble tout l'ordre de la socit ; avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrs sur lesquels elle est fonde; comment il tourne en drision les respectables droits des pres sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des matres sur leurs serviteurs!
154 - ... qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intrt que rien n'aille mieux; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on dclame en faveur des pauvres ; qui, de leur maison bien ferme, verraient voler, piller, gorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a dous...
124 - Qu'on n'attribue donc pas au thtre le pouvoir de changer des sentiments ni des murs qu'il ne peut que suivre et embellir. Un auteur qui voudrait heurter le got gnral composerait bientt pour lui seul. Quand Molire corrigea la scne comique, il attaqua des modes, des ridicules ; mais il ne choqua pas pour cela le got du public1 ; il le suivit ou le dveloppa, comme fit aussi Corneille de son ct. C'tait l'ancien thtre qui commenait choquer ce got, parce que, dans...
148 - J'entends dire qu'il attaque les vices ; mais je voudrais bien que l'on compart ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blmable d'un bourgeois sans esprit et vain qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pice dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnte homme? N'at-il pas pour lui l'intrt? et le public n'applaudit-il pas tous les tours qu'il fait l'autre?
131 - Quant moi, dt-on me traiter de mchant encore pour oser soutenir que l'homme est n bon, je le pense et crois l'avoir prouv: la source de l'intrt qui nous attache ce qui est honnte, et nous inspire de l'aversion pour le mal, est en nous et non dans les pices.
154 - Ce Philinte est le sage de la pice; un de ces honntes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup celles des fripons ; de ces gens si doux, si modrs, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intrt que rien n'aille mieux...
203 - En commenant par observer les faits avant de raisonner sur les causes, je vois en gnral que l'tat de comdien est un tat de licence et de mauvaises murs ; que les hommes y sont livrs au dsordre ; que les femmes y mnent une vie scandaleuse; que les uns et les autres, avares et prodigues tout...
268 - MAIS quels seront enfin les objets de ces Spectacles ? Qu'y montrera-t-on ? Rien, si l'on veut. Avec la libert, partout o rgne l'affluence, le bientre y rgne aussi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronn de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fte. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mmes ; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis.
49 - En second lieu, les mmes causes qui ont corrompu les peuples servent quelquefois prvenir une plus grande corruption : c'est ainsi que celui qui s'est gt le temprament par un usage indiscret de la mdecine est forc de recourir encore aux mdecins pour se conserver en vie. Et c'est ainsi que les arts et les sciences, aprs avoir fait clore les vices, sont ncessaires pour les empcher de se tourner en crimes...