صور الصفحة
PDF
النشر الإلكتروني

« Un homme voit de loin un arbre, et s'en croit bien sûr. Qu'un autre lui dise que ce pourrait bien être un moulin à vept, il en rira d'abord; mais quand deux, trois personnes lui soutiendront que c'est un moulin, son ton deviendra moins assuré, il doutera, et si les témoins sont en assez grand nombre, il ne doutera plus, il croira voir lui-même ce que les autres voient, et il dira : « Je m'étais trompé; effectivement, je vois bien que c'est un moulin à vent. »

« Certaines gens... s'irritent sans cesse contre tout ce qu'ils voient au-dessus d'eux, parce que, intérieurement convaincus de leur propre faiblesse, ils ne peuvent se persuader qu'elle échappe à des yeux clairvoyants. Ces gens-là croient toujours lire le mépris dans l'âme des autres, et les haïssent, aussi injustes que ce bossu qui, renfermé dans un cabinet de glaces, les brisait avec fureur en mille morceaux (1). »

Le style de Turgot manque de relief. Il a cependant des images et quelque couleur. Mais ces images ne sont pas toujours spontanées et naturelles. Elles sentent l'effort.

«On peut regarder, dit Turgot, le taux de l'intérêt comme une espèce de niveau, au-dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée; les sommets des montagnes s'élèvent au-dessus des eaux, et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons, paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que l'eau monte ou s'abaisse d’un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plaines immenses (*). »

Il parle ailleurs de « cette présomption aveugle qui rapporte tout ce qu'elle ignore au peu qu'elle connaît; qui, éblouie d'une idée ou d'un principe, le voit partout, comme l'æil, fatigué par la vue fixe du soleil, en promène l'image sur tous les objets vers lesquels il se dirige (TM). »

« Les traits délicats, dit-il encore, se perdent dans le récit de l'histoire, comme la fleur du teint et la finesse de la physioncmie s'évanouissent sous les couleurs du peintre ("). »

A propos des figures de rhétorique:

« Une flèche tirée juste s'élève jusqu'au but, et s'y attache; lancée plus haut, elle retombe, image d'une figure naturelle et d'une figure outrée (S). »

Assurément on ne reprochera pas aux images que nous venons de

(1) (Eurres ro T. Ed. Daire, II, 777.

(2) Sur la form, et la distrib, des rich.; (Eurres de T. Ed. Daire, I, 59.

(3) El.de Gournay; Evv.de T. Ed. Daire, 1, 287.

(6) Eloge de Gournay; Euv. de T. Ed. Daire, I, 290. "5 Disc. sur T Hist. univ.; Env. de T. Ed. Dairo, II, 659.

citer d'être outrées. Elles ont plutôt de l'élégance, sinon de la grâce; elles sont ingénieuses et fortes.

Turgot, ne l'oublions pas, est logicien en toutes choses. Au séminaire et en Sorbonne, il s'était rompu aux exercices et aux disputes théologiques. Il en eût remontré à plus d'un docteur sur la Somme de saint Thomas et l'interprétation des Pères de l'Eglise. Les questions ardues de la grâce, de la prédestination et du libre arbitre l'avaient particulièrement intéressé; il avait entrepris d'écrire l'histoire du Jansénisme (1).

Il avait lu, en partie au moins, l'Augustinus, énorme in-folio de Jansénius. Or, parmi les plus ardents polémistes de son temps, aucun, à sa connaissance, et il l'affirme, n'avait eu le courage d'y jeter les yeux (9).

Quelle avait été sur le développement de son esprit l'influence de ces études théologiques ? Quel souvenir, quelle opinion en avait-il conservés ! C'est ce que nous apprend l'abbé Morellet, qui avait été son condisciple en Sorbonne:

« Le cours d'études du Séminaire et de la Licence, dit-il, n'était pas aussi mauvais que le disent et le pensent les gens du monde et les gens de lettres qui n'ont point passé par là. En effet, au travers des futilités dont les livres de théologie sont remplis, on trouve discutées les plus grandes questions de la métaphysique, de la morale, et même de la politique... Le cours des études de la Sorbonne se retrouve dans l'ensemble des thèses que les étudiants étaient obligés de soutenir à diverses époques avant d'arriver au doctorat... Chacune de ces thèses exigeait des études dont quelques-unes peuvent bien être regardées comme fort inutiles et peu dignes d'occuper les hommes. Mais d'abord, toutes exerçaient l'esprit. Pour soutenir avec distinction ces exercices, il fallait quelque talent de parler, quelque adresse à démêler l'objection et à y répondre. L'usage de l'argumentation est une pratique excellente pour former l'esprit et lui donner de la justesse, lorsqu'il en est susceptible. M. Turgot me disait souvent... « Mon cher abbé, il n'y a que nous qui avons fait notre licence, qui » sachions raisonner exactement. » Et lui et moi nous en pensions bien quelque chose. Il ne faut pas croire que les absurdités théologi. ques nous échappassent. La raison, obscurcie par l'éducation des colléges et des séminaires, reprend bien vite ses droits sur des esprits justes. Je me souviens qu'en nous avouant, M. Turgot et moi, notre embarras, nos doutes, ou plutôt notre mépris pour les soitises dont notre jeunesse avait été bercée, le nom de sophismes donné par les théologiens aux raisonnements par lesquels le socinien Crellius prouve que un et un et un font trois, nous faisait pâmer de rire (3). »

(1) Cuv. de T. Ed. Daire, II, 703.

(2) Eur. de T. Ed. Daire, II, 709.

) Norellet, Mém., I, 29-30.

Destiné à l'état ecclésiastique par sa famille, Turgot ne s'en était pas senti la vocation. Il l'avait écrit à son père, qui s'était rendu à ses raisons. Mais ses camarades, les abbés de Boisgelin, de Cicé, de Brienne, de Véry, l'en avaient fortement blâmé.

« Nous sommes unanimes à penser, lui avaient-ils dit, que tu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et ne peut obtenir aucun avancement. Ton père a joui d'une grande renommée; tes parents ont du crédit, et en ne sortant point de la carrière où ils t'ont placé, tu es assuré d'avoir d'excellentes abbayes et d'être évêque de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché du Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration, et sans cesser d'être homme d'Eglise, tu seras homme d'État à ton loisir, tu pourras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective. Vois qu'il ne tient qu'à toi de te rendre très utile à ton pays, d'acquérir une haute réputation, et peut-être de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que si toi-même tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès; tu faneras, tu épuiseras, à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. »

Turgot avait répondu : « Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis l'exprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations. Prenez pour vous le conseil que vous me donnez, puisque vous pouvez le suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi, il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage (TM). »

C'est ainsi que Turgot avait quitté l'habit ecclésiastique. Seul, de tous ses amis, il avait préféré aux séductions de la richesse, des honneurs, d'une ambition légitime même, le soin de sa dignité et le respect de sa conscience. Il est hors de doute que Turgot fut croyant dans ses jeunes années. Il le fut même assez tard. Il n'y a aucune raison de penser qu'il n'ait pas écrit sincèrement ses deux discours en Sorbonne. Il avait alors vingt-trois ans. Il s'y montre chrétien convaincu. Il parle avec respect des livres saints, du déluge, de la confusion des langues, du passage de la mer Rouge, etc.... Mais déjà il s'efforce d'accorder la raison avec la foi. Il discute, avec les abbés de Brienne et Morellet, la question de la tolérance. C'est aussi

(1) Dup. Nem., Mém., 1, 15.

à cette période de sa vie que se rapporte sa conversation avec ses condisciples, et la lettre qu'il écrivit à son père pour obtenir la permission de ne pas entrer dans les ordres (1750). Sa lettre à Mme de Graffigny est tout entière celle d'un rationaliste pur. Il n'y est plus question de surnaturel et de miracles, mais seulement de la Providence et des lois de la nature, de la religion naturelle (1751). Ses rapports avec les philosophes avaient commencé dès la Sorbonne, et l'indépendance de sa pensée s'était peu à peu aguerrie au milieu d'eux. Il écrivit bientôt pour l'Encyclopédie. Il fit la connaissance de Voltaire et devint son ami (1760). D'Alembert, annonçant sa visite prochaine à Ferney, écrivait à Voltaire : « M. Turgot, plein de philosophie, de lumières et de connaissances, est fort de mes amis; il veut aller vous voir en bonne fortune, car, propter metum Judæorum, il ne faut pas qu'il s'en vante trop, ni vous non plus (-). » On ne s'étonnera point que Turgot ait approuvé la suppression de l'ordre des Jésuites (?). Du reste, il ne saurait être confondu avec Voltaire et les autres philosophes de l'époque. Il haïssait l'esprit de secte, il avait une manière sérieuse et grave de penser sur toutes choses. Sincèrement incrédule, voici en quels termes il s'exprime sur la Bible à propos d'un commentaire dont lui avait parlé Condorcet : « Ce serait une chose intéressante qu'un pareil commentaire; mais je le voudrais fait sans passion, et de façon à tirer aussi du texte tout ce qu'on peut en tirer d'utile, comme monument historique, précieux à beaucoup d'égards. L'envie d'y trouver des absurdités et des ridicules, qui quelquefois n'y sont pas, diminue l'effet des absurdités qui y sont réellement, en assez grand nombre pour qu'on n'en cherche pas plus qu'il y en a, » (1772) (). Turgot garda jusqu'à la mort les mêmes sentiments. Sa scur Mme de Saint-Aignan était « dévote, mais d'une dévotion douce et éclairée. Au moment où elle vit son frère en danger, on lui proposa de porter les sacrements à M. Turgot qui, n'en avait pas paru jusque-là fort occupé. Elle répondit : «S'il n'avait pas » toute sa tête, je prendrais sur moi d'agir avec lui selon mes » principes; mais puisqu'il a conservé sa raison, je n'ai pas de » conseils à lui donner (*). »

Turgot était philosophe comme sa seur était dévote. Il n'attaqua jamais la religion. Il ne renia point ses anciens condisciples de la Sorbonne. Il s'efforça, dans son Intendance, de gagner les curés à sa cause et de faire tourner l'influence qu'ils exerçaient dans les campagnes au profit de son administration. Il ménagea le clergé. Il sembla même croire qu'il était possible de l'associer à ses plans de réformes. Nous verrons combien il se trompait.

(0) D'Alembert å Voll.: Euv. de Volt., Cor- . (3) Turgot à Condorcet, 21 juin 1772. – Euv. resp. Ed. Beuchot, IX, 156.

de Cond. Ed. Arago, I, 203. (2) V. sa lettre à Vulture, du 24 août 1761. - (*) Laharpe, Cor. esp litt., un. 1781, lett. CXLIV, Eur. de T, Ed. Daire, II, 794.

II, 367.

La théologie l'avait conduit à la métaphysique. Il s'en occupa avec la constance qu'il apportait en toutes choses. Il prit la peine de réfuter le système de Berkeley (). Il écrivit pour l'Encyclopédie l'article Existence ().

Bien qu'il ait subi l'influence évidente de la philosophie de Locke (3), il se rattacha fortement à la tradition cartésienne, et il a pu être réclamé par les spiritualistes modernes comme un de leurs précurseurs. Ajoutons que de leur côté les positivistes ont avec raison trouvé dans son deuxième discours de Sorbonne le germe d'une des idées principales d'Auguste Comte : la succession dans l'ordre des temps de trois grands systèmes pour l'explication de toutes choses : la religion, la philosophie, la science (TM).

Turgot eut le respect de toutes les opinions. A peine échappé de la Sorbonne, il écrivit sur la tolérance des lettres remarquables, et un petit ouvrage très ferme: le Conciliateur. Il reconnaissait au clergé le droit de repousser « par toute la puissance ecclésiastique les erreurs qu'il désapprouve »; mais il réclamait en même temps le droit des citoyens à jouir de la tolérance civile pour leurs opinions religieuses, et il n'admettait pas que l'État intervỉnt dans les querelles de foi et de dogme (*). Nous reviendrons sur cet important sujet (6).

Bien qu'il n'ait écrit précisément aucun ouvrage d'éducation ou de morale, il avait sur ces matières des opinions très nettes et très arrêtées.

Ce qu'il a dit de l'instruction du premier âge est encore en grande partie malheureusement vrai de nos jours.

« On nous apprend tout à rebours de la nature. Voyez le rudiment: on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants une foule d'idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne dans une place; on les occupe de mots qui ne peuvent leur offrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu'avec les idées, et puisque ces idées ne sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles. Mais encore on veut qu'ils les acquièrent sans avoir les secours que nous avons eus, nous que l'âge et l'expérience ont formés. On tient leur imagination captive; on leur dérobe la vue des objets par laquelle la nature donne aux sauvages les premières notions de toutes les choses, de toutes les sciences même, de l'astronomie, de la géométrie, des commencements de l'histoire naturelle.

» Un homme, après une très longue éducation, ignore le cours des saisons, ne sait pas s'orienter, ne connaît ni les animaux, ni les

(1) Eu. de T. Ed. Diire, II, 770. (2) Id., II, 756.

3) v. sun lliscours en Sorbonne, Cur. do T. Ed. Daire, II, 601 : « Les sens sont l'unique source des idées,

() (Ew. de T. Ed. Daire, II, 675. 15 Id., II, 688. (6) V. iv. ll, chap. ix, Ménioire au Roi sur la Tolérance et notre Conclusion sur les opinions du Turgut.

« السابقةمتابعة »