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beaucoup, sans en être ébloui; Montyon, bien que contraint de rendre hommage à sa vertu, haïssait ses idées.

Dès ses premières années, Turgot avait donné des preuves de cette extrême timidité physique dont parlent ses biographes. « Il avait passé toute son enfance, dit Morellet, rebuté, non pas de son père, qui était un homme de sens, mais de sa mère, qui le trouvait maussade parce qu'il ne faisait pas la révérence de bonne grâce et qu'il était sauvage et taciturne. Il fuyait la compagnie qui venait chez elle; et j'ai ouï dire à Mme Dupré de Saint-Maur, qui voyait Mme Turgot, qu'il se cachait quelquefois sous un canapé ou derrière un paravent, où il restait pendant toute la durée d'une visite, et d'où l'on était obligé de le tirer pour le produire. » Au séminaire, « sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune fille. Il était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet, sans le faire rougir jusqu'aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras ('). »

Il s'exprimait difficilement, au moins en public, « Son élocution, dit Montyon, était pénible, diffuse, obscure (°). » Il souffrait lui-même de la difficulté de sa parole. Il avait essayé d'en triompher, et c'est pour ce motif qu'à son début dans la magistrature, il avait un instant recherché une place d'avocat (3). Son défaut d'éloquence ne tenait point, comme chez tant d'autres, au vide de l'esprit, à l'incohérence ou à la confusion des idées. Devant ses amis, dans un cercle intime, il parlait volontiers, parfois avec une singulière chaleur, et il laissait échapper de temps en temps des pensées profondes et des idées lumineuses (*). Toutefois, « sa conversation tournait presque toujours en dissertation. Il était rare qu'il plaisantåt, et s'il se permettait une ironie, elle était plus pensée que gaie (). »

La goutte était héréditaire dans sa famille ; son père et son frère en moururent. Il avait ressenti lui-même les premières atteintes de ce mal à l'âge de trente-trois ans. Il est possible que cette infirmité dont il souffrit cruellement, ait contribué à rendre son humeur mélancolique, bien que, dans sa jeunesse, il est vrai, il se montrât d’une gaîté franche en mainte occasion (6), comme l'atteste Morellet. On prétend que la goutte favorise le travail intellectuel. Si la vérité de cette assertion était démontrée, Turgot pourrait être invoqué comme exemple. · Il était sérieux. Le sérieux semble avoir été de tradition chez les Turgot. Ce furent pour la plupart de graves personnages, magistrats ou intendants. « Avide de connaissances et laborieux, dit Sénac de Meilhan, il ne fut jamais distrait de l'étude par les plaisirs, ni par le

(1) Morellet, Mém., 1, 12.
(2) Mont., Part. sur 19. Min. des Fin., 175.
(3) Dup. de Nem., Mém., I, 25.

(9) Mme du Hausset, Mém., 114.
(5) Mal., Part. s. 99. Min. des Fin., 175.
6 Morell., Mém., 1, 12.

soin de sa fortune (1). » - « Il avait une mémoire prodigieuse, dit Morellet, et je l'ai vu retenir des pièces de cent quatre-vingts vers après les avoir entendues deux ou même une seule fois. Il savait par cæur la plupart des pièces fugitives de Voltaire, et beaucoup de morceaux de ses poëmes et de ses tragédies (TM). » Nous verrons qu'il fut presque universel.

L'étendue de ses connaissances n'était égalée que par sa fureur de travail. « Vous travaillez trop, lui disait Condorcet, et vous croyez que votre corps ne cherchera pas à se venger de la préférence que vous accordez à la tête ? Les corps ne sont point accoutumés à être ainsi négligés (3). » Si beaucoup d'écrivains ont produit des auvres plus vastes, il est peu d'hommes qui aient embrassé des travaux aussi divers et aussi étendus ().

Dès le collége, il avait été initié par l'abbé Sigorgne à la physique nouvelle, aux découvertes de Newton (TM). A vingt et un ans, il avait adressé à Buffon, qui venait de publier sa Théorie de la terre, une lettre anonyme remplie de critiques très sérieuses et très sensées (6). Plus tard, il avait appris la chimie avec Rouelle (). Il était allé en Suisse faire des observations géologiques (8). Il avait écrit pour l'Encyclopédie l'article Expansibilité (o). Il n'avait cessé de s'intéresser aux progrès des sciences, de fréquenter les savants, de leur écrire, de se livrer lui-même à des observations et à des expériences scientifiques (10). Il n'avait pourtant jamais eu beaucoup de goût pour les mathématiques (11)

Il avait reçu dans sa jeunesse une éducation littéraire aussi éclairée que solide, qui joignait la connaissance des chefs-d'æuvre de l'antiquité à celle des classiques français et des ouvrages de Fénelon, de Vauvenargues, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau ("?).

Il avait le don des langues. Il écrivait l'anglais avec facilité et correction. Il savait l'allemand, l'italien, le grec, le latin. Il étudia

(1) Sén. de Meilh., Du Gour., 147.

(2) Morell., Mém., Í, 12.- Puur obtenir l'exacte vérité, il faut sans doule faire la part de quelque exagération dans l'assertion du bon Morellet.

(3) Lettre de Condorcet à Turgot, 28 juin 1770. - Cond. Eur. Ed. Arago, I, 168.

(") Le goût des sciences et des lettres semble avoir éie héréditaire dans la famillo de Turgot : Turgot de Monville, proviseur du college d'Harcourt, à la fin du xvre siècle, fut un savant homine; - Jacques-Elienne Turgot de Soumont, intendant de Metz à la fin du xvje siècle, a écrit des mémoires historiques sur la Lorraine et les Trois-Evéchés; - Jacques Turgot de Saint-Clair, président à mortier an Parlement de Rouen, mort en 1659, était l'ami de l'orientaliste Bochart, et comptait parmi ses ancêtres par les femmes le célèbro Pierre Pithou; - Michel-Etienne Turgot, prévôt des marchands de Paris, fut de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; il avait été élevó par son aïeul maternel, Lepeletier de Souzy, qui recevait dans sa maison Boileau, Massieu,

Tourreil, M. et Mme Dacier; – un des frères de Turgót fut membre de la Société d'Agriculture, associe libre de l'Académie des Sciences; il a laissé quelques écrits. (Eloge histor. de Turgot, le prérôt des marchands, par Bougainville.- Histoire de l'Ac.des Inscrip., XXV, 213.)

Une fois pour toutes, pour ce qui concerne la généalogie de Turgoi, voir l'Histoire du canton d'Athis, par le comte de La Ferrière, Nous devons personnellement des remerci. monts à M. Eug. Chatel, archiviste du Calvados, à M. le docteur Olive, de Bayeux, et à M. Lo Hardy de Rols, pour leurs bien veillanles communications relatives aux ancêtres de Turgol. (5) Morell., Mém., 1, 12. 6 Euvres de T. Ed. Daire, II, 782. 17 Dap. Nem., Mém., 1, 39. (8) Id., I, 10-17. (9) Euvres de T. Ed. Dun. Nem., I, 155. (10) Dup. Nem., Mém.. I, 10. (11 Morell., Mém., 1, 12. 12) Morell., Mém., 1, 14.

l'hébreu et l'espagnol. Il fit connaître à la France les poésies de Macpherson. Il traduisit des morceaux détachés de Shakspeare, de Hume, de Tucker, de Pope, une partie de la Messiade de Klopstock, le premier livre des Idylles de Gessner, quelques scènes du Pastor Fido, le commencement de l'Iliade, une multitude de fragments de Cicéron, de César, d'Ovide, de Tacite, d’Horace, de Tibulle, de Virgile, la plus grande partie du Cantique des Cantiques. Il se moquait des traductions libres, et leur refusait le titre de traductions, pensant « qu'on pouvait à la fois traduire très littéralement et avec beaucoup d'élégance. » Il disait quelquefois : « Si je veux vous montrer comment on s'habille en Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la française. Vous n'en connaîtriez que l'étoffe. Il faut que je mette l'habit turc sur mes épaules, et que je marche devant vous (1), ».

Comme s'il avait pressenti l'importance prochaine de la Linguistique, il avait cherché et trouvé en partie la méthode qui permet de remonter à l'origine des mots. Il avait rédigé pour l’Encyclopédie l'article Étymologie (9), résumé très net et très intéressant de ses recherches philologiques. A uparavant déjà, sur les bancs de la Sorbonne, il avait analysé et commenté pour son instruction personnelle les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues ().

Ainsi, l'étude des lettres l'attirait parce qu'elles ont de plus extérieur et pour ainsi dire de moins littéraire, mais aussi de plus positif: la formation et la signification des mots. Les traductions avaient pour lui plus d'attrait que la libre composition, que l'art d'écrire proprement dit. Ce puissant esprit cherchait d'instinct la difficulté et l'effort. Il avait moins le génie de l'invention que celui de la critique, entendue dans le sens élevé que lui a donné notre époque.

L'imagination ne lui faisait pas absolument défaut. Mais ce n'était pas celle des vrais poètes, des grands écrivains ou des inventeurs de génie. C'était une imagination réfléchie et voulue.

Il était bien près pourtant de se croire poète, quoi qu'il ait toujours mis un soin jaloux à cacher au public ses æuvres poétiques. Mais le goût de la grammaire, la préoccupation de la précision pour ainsi dire scientifique, l'avait entraîné à un écart singulier. Reprenant une tentative du XVIe siècle, il prétendait assujétir la poésie française au rhythme des anciens, et scander les alexandrins comme les hexamètres d'Homère ou de Virgile. Il essaya même, sous un nom d'emprunt, d'obtenir l'assentiment de Voltaire pour cette innovation, qu'il n'est pas d'ailleurs le seul à avoir tentée. C'est à

(1) Dup Nem., Mém., 1, 14-15; - Eurres de T. Ed."Dup. Nem., IX, 1.

(2) Euvres de T. Ed. Daire, II, 756.
(3) Id., II, 709.

peine si Voltaire prit garde à ses vers métriques, innocent péché d'un grand esprit (1).

Il s'occupa aussi de poésie proprement dite (?). « M. Turgot, dit Sénac de Meilhan, avait un talent supérieur pour la poésie, qui fut pendant sa vie un secret, révélé seulement à quelques amis intimes (). » Nous ne sommes pas forcés de croire Sénac de Meilhan sur parole. Il paraît au moins que Turgot avait un goût véritable pour la satire, et ce qui nous est resté de lui dans ce genre mérite d'être connu. C'est Laharpe qui l'a recueilli dans sa Correspondance littéraire (4). La pièce intitulée Michel et Michau qui fut composée de moitié avec Condorcet (5), les vers adressés à Bernis, ne manquent pas d'énergie. On en peut dire autant du portrait de Frédéric II, attribué à Turgot et que Bachaumont a conservé (6). Mais c'est là de la versification plutôt que de la poésie.

On en jugera d'après la citation suivante. Laissons d'abord parler Laharpe; il nous expliquera le sujet dez vers satiriques adressés à Bernis:

« Les curieux d'anecdotes politiques savent que le traité d'alliance conclu par l'abbé de Bernis entre l'Autriche et la France (traité de Versailles, 1756) et la funeste guerre qui en fut la suite, eurent pour première cause le mépris déclaré du roi de Prusse pour Mme de Pompadour. Tout le monde connaît ces vers du roi du Prusse ou plutôt de Voltaire:

Évitez de Bernis la stérile abondance.

Le poète devenu ministre et la maîtresse méprisée réunirent leur ressentiment, et la France fut la victime de cet imprudent traité,

(1) Eur. de T. Ed. Daire. Lett. inéd., 811.

(2) Ou sail que Turgot est l'auteur du vers fameux sur Franklin :

Eripuit cælo fulmen sceptrumque tyrannis.

M. La boulaye, dans son excellente édition de la Correspondance de Franklin, publie une lettre du suvant physicien relative à ce vers de Turgot et l'accuinpague de curieux commentaires. Voici d'abord la lettre :

Franklin à Felir Nogaret.

M. Laboulaye accompagne celle loltre de la
note suivante :
« C'est le vers célèbre :

Eripuit cælo fulmen sæptruinque tyrannis.
D'Alembert l'a traduit ainsi :

Tu vois le snge courageux
Dont l'heureux et måle génie
Arracha le tonnerre aux dieux

Et le sceptre à la tyrannic.
Nogaret traduisait :

On l'a vu désarmer les tyrans et les dieun
M. Summer, l'éloquent défenseurde la liberté
des noirs, a publié dans l'Atlantic Monthly de
nov. 1813 un curieux travail sur ce vers que
Turgot imita de Manilius (Astronomic, 1, 104) :

Eripuitque Jori fuimen, riresque toranti, ou de l'Anti-Lucrèce, du cardinal de Polignac, 1, 96:

Eripuitque Jori fumen, Pha boque sagittas. » (3) Sėn. rie Meilh., Due Gouv., 148. ( XI, 380, lettru CXLVII, année 1781. (5) Eurres de Cond. Ext. Arago. Corr. I, 165 (6) Mém. sec., II, déc. 1767.

Passy, 8 mars 1780.

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Monsieur, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et de laquelle, après m'avoir noyé d'un flot de compliments que je ne puis jamais espérer de mériter, vous me deninndez mon avis sur votre traduction d'un vers latin dont on m'a fait l'application. Si j'étais (ce que je ne suis pas) assez versó dan votre belle langue pour être bon juge en poésie, je me refuserais à donner mon avis sur ce vers, puisqu'il est question de moi. Je dirai seulement qu'on me prite leaucoup trop, surtout en ce qui concerne le tyran : la révolution a été l'oeuvre d'une foule d'hommes braves et capables ; c'est assez d'honneur pour moi si l'on m'y accorde une petite pard......

(Corresp. Franklin, te vol., p. 117.)

ouvrage de la vanité blessée (TM). Il courut alors des vers adressés à l'abbé de Bernis, vers dont l'auteur demeura toujours inconnu. »

Ces vers étaient de Turgot. Les voici :

Des nouds par la prudence et l'intérêt tissus,
Un système garant du repos de la terre,
Vingt traités achetés par deux siècles de guerre,
Sans pudeur, sans motif, en un instant rompus:
Aux injustes complots d'une race ennemie,
Nos plus chers intérêts, nos alliés vendus;

Pour cimenter la tyrannie,
Nos trésors, notre sang vainement répandus;
Les droits des nations incertains, confondus,
L'empire déplorant sa liberté trahie;

Sans but, sans succès, sans honneur,
Contre le Brandebourg l'Europe réunie,
De l'Elbe jusqu'au Rhin les Français en horreur,
Nos rivaux triomphants, notre gloire flétrie,

Notre marine anéantie,
Nos îles sans défense et nos ports saccagés :
Voilà les dignes fruits de vos conseils sublimes !

Trois cent mille hommes égorgés,

Bernis, est-ce assez de victimes?
Et les mépris d'un roi pour vos petites rimes,

Vous semblent-ils assez vengés?

Turgot a écrit aussi une satire en prose : « Les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés de Bélisaire censurées par la Sorbonne. » Elle ne manque pas d'esprit (?).

D'ailleurs Turgot avait de l'esprit; on cite des mots de lui qui en sont la preuve. - « L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un manuscrit: c'était celui des Mois de M. Roucher. L'abbé Delille s'en douta et dit en plaisantant : « Odeur de vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les odeurs. »

« M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami en le retrouvant: « Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié (*). »

Parmi les observations diverses de Turgot qui ont été recueillies quelques-unes offrent des traits de satire que La Bruyère n'eut pas désavoués.

(1) « Opinion exagérée dont nous laissons la responsabilité à Laharpe, à Turgot et à leurs contemporains. Il n'est pas démontré que les ressentiments de Mme de Pompadour et de l'abbé de Bernis aient été la véritable ou la principale cause du traité de Versailles. Il u'est pas démontré non plus que l'alliance de la France et de l'Autriche contre la Prusse düt nécessairement nous etre funeste. Frédéric II, comme on l'a justement fait remarquer, a très habilement exploité d'abord les souvenirs survivants de l'excessive prépondérance que l'ancienne maison d'Autriche avait exercée sur

touto l'Europe, ct plus tard les regrets de la guerre de Sept ans; il a su mettre avec lui l'opinion des philosophes maitres de l'esprit public, et le succès de ses armes a achevé de lui faire beaucoup de partisans. Cette sorte do popularité lui a été fort ulile. » Introd. à la Corresp, secrete entre Marie-Thérèse et le comte Mercy, par MM. d'Arneth et Geffroy, xxv, vuvrage capital pour l'histoire du Ministére.

(2) Elle a élé publiée par M. Tissot à la fin de son ouvrage intitulé : T'urgot; sa rie, son administration, ses ourrages.

(3) Chamfort, Car, et anecd.

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