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aux réclamations des cours, qui ne cessaient de protester contre les attributions des intendants (1). On est heureux de voir ainsi Turgot résister à l'entraînement et modérer l'ardeur exagérée de Clugny. Il eût été malaisé de justifier un empiètement aussi grave du Conseil sur l'autorité judiciaire, et cette considération agit assurément sur l'esprit du ministre; mais nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'il fut retenu surtout par les sentiments de justice et d'humanité qu'il professa toujours. Combien peu de ministres avaient alors les scrupules de Turgot, et qu'il était facile d'abuser, contre les simples particuliers, de ce Conseil omnipotent dont le véritable roi était d'ordinaire le contrôleur général!

Tout-puissant pour faire le mal, s'il l'eût voulu, Turgot dut sentir amèrement parfois son impuissance à faire le bien. Il s'ingéniait à guérir l'épizootie, et l'épizootie durait encore, résistait à tout. Il résolut du moins de soulager les provinces éprouvées en leur accordant une liberté de plus. On se rappelle que l'arrêt du 13 septembre 1774 n'avait permis la circulation des blés que dans l'intérieur du royaume. Cependant un arrêt antérieur, de 1764, en avait autorisé pendant quelque temps la libre exportation. Les États de Languedoc, le Parlement de Toulouse et le Conseil supérieur de Roussillon réclamaient cette liberté, espérant que l'exportation d'une quantité notable de blé élèverait les prix, les rendrait plus rémunérateurs pour les cultivateurs du Midi, et viendrait ainsi indirectement en aide à leur misère. La Guienne sollicitait la même faveur. Turgot, par une déclaration du 10 février 1776, n'osa l'accorder qu'aux provinces de Languedoc et de Roussillon. Encore n'était-ce pas une mesure nouvelle qu'il prenait. « A cause des pertes énormes de l'épizootie... vu la demande des États, etc..., l'édit de juillet 1764 sera exécuté... » Telle était la forme de cette déclaration. Le ministre avait grand soin de montrer qu'il n'innovait pas, qu'il se contentait de remettre en vigueur un édit ancien. Ne fallait-il pas prévenir les plaintes des colbertistes ?

En enregistrant cette déclaration, le Parlement de Toulouse se plaignit au contraire de la réserve de Turgot; il supplia le roi d'ôter les restrictions et les gênes que l'édit de juillet 1764 avait imposées au commerce, d'ordonner que la sortie des grains fût permise par les ports d’Agde et de La Nouvelle, d'autoriser l'exportation par navires étrangers, de décider enfin que si cette exportation était prohibée, toutes les fois que le prix du blé serait de 12 livres 10 sous le quintal pendant trois marchés consécutifs, elle serait de nouveau libre de plein droit, lorsque le blé n'aurait cessé de diminuer pendant le même laps de temps ().

(1) Turgot å Clugny, 6 fév. 1776.

(2) Anc. 1. fr., XXIII, 355.

En Gascogne, l'intendant Journet, dont Clugny avait pris la succession par intérim, tout en restant à Bordeaux, fut définitivement remplacé par un jeune maître des requêtes, Laboulaye. Il arrivait absolument neuf dans sa généralité. Clugny, qui avait été consulté sur la situation, proposa à Turgot d'envoyer auprès du jeune intendant deux autres maîtres des requêtes destinés à l'assister. « J'ai beaucoup réfléchi, dit Turgot, à la proposition que vous me faites... [elle] m'avait d'abord beaucoup séduit, parce que je la regardais comme un moyen d'instruire des jeunes gens du Conseil dans les matières d'administration. Je n'aurais pas même balancé à m'y rendre, si vos occupations et votre santé vous eussent permis de continuer à faire les fonctions d'intendant d’Auch; mais pour vous parler avec la confiance que j'aurai toujours en vous, je trouve que M. de Laboulaye est encore trop nouvellement intendant, et je craindrais que la présence de deux de ses confrères ne servit ou à diminuer un peu de la considération qui est nécessaire dans sa place ou à lui donner peut-être des embarras dans l'exécution. Ce n'est pas que je n'aie grande confiance dans cet intendant, mais il ne peut, à son arrivée dans une province, avoir toute la considération qu'il y acquerra. Il vaut mieux, à ce que je crois, lui donner pour coopérateurs des personnes qui, par leur état, n'aient rien à lui disputer, et le choix de ces personnes est extrêmement délicat et difficile; il serait nécessaire que vous voulussiez bien le guider sur cela, et j'espère que vous ne vous y refuserez pas. » Ces coopérateurs dont parle Turgot devaient former la commission destinée à vérifier les opérations administratives de Journet (1).

C'est à la même date (26 février) que Turgot, considérant toutes les difficultés causées par le déplacement des troupeaux de la rive droite de la Garonne, et le dépeuplement de toute une zone de territoire de ce côté, abandonna ce projet imaginé par Clugny (*), et revint à ses premiers plans. Il se contenta alors d'approurer l'assommement des bestiaux malades ou sains dans les lieux infectés par l'épizootie ().

Clugny, toujours en quête de nouveaux moyens pour combattre le fléau, avait proposé à Turgot d'établir en Guienne un médecin chargé de se transporter sur tous les points de la province où les besoins des habitants pourraient exiger sa présence. Cette institution existait déjà dans d'autres intendances, et Turgot avait formé le projet de la généraliser. Il pria Clugny d'attendre que le moment fut venu d'exécuter ce plan avec ensemble. « Les divers établissements qui auront lieu, disait-il, seront fondés de manière à se prêter de

(1) Pièc. just. n° 63.
(2) Voir liv. II, chap. xv, p. 324.

(3) Arch. nat., F. 12, 152. Turgot à Clugoy, 27 fév. 1776.

mutuels services, et à se donner réciproquement tous les éclaircissements dont ils pourraient avoir besoin (1). »

Depuis le commencement de février la maladie était presque totalement éteinte dans le Béarn (). L'intendant Caumartin, de son côté, manifestait l'espoir qu'elle disparaîtrait bientôt de la Flandre : Turgot se refusa à partager sa sécurité. Il avait été informé par Vicq d’Azyr que le vétérinaire Breton avait visité les pays de Bailleul, de Saint-Omer et autres lieux; qu'il y avait trouvé des bestiaux malades, sans qu'on parût y faire aucune attention; que les ordonnances de l'intendant n'étaient pas exécutées, enfin qu'on le trompait, qu'on lui inspirait une fausse confiance. Turgot pria cet administrateur de prendre des informations plus exactes et de surveiller de plus près la marche du fléau (22 mars) (R).

Deux jours plus tard, Turgot le gourmanda de nouveau. « Je reçois, Monsieur, de nouveaux avis qui démontrent de plus en plus que votre présence et la vigilance la plus exacte sont nécessaires dans votre généralité. La maladie épizootique qui, depuis le 25 février, paraissait éteinte dans la châtellenie de Bourbourg, vient de reparaître... J'apprends... qu'elle règne depuis longtemps dans la paroisse d'Audruicq, mais que l'opiniâtreté et l'esprit de révolte des habitants n'a pas permis jusqu'à ce moment de reconnaître toute l'étendue du mal. On m'instruit que le nommé Baclu, un des magistrats... a tenu hautement les propos les plus séditieux, qu'il a menacé le sieur Breton de sonner la cloche à son arrivée pour armer tout le village contre lui, et le faire assommer lui-même. Il est absolument nécessaire qu'une punition prompte de ce magistrat séditieux lui fasse sentir son imprudence et donne exemple aux autres (1). »

Les habitants des domaines de Monsieur éprouvés par l'épidémie réclamaient des secours particuliers. Turgot leur fit répondre par l'intendant Cromot qu'aucune exception n'était possible, et qu'ils ne pouvaient être secourus plus particulièrement que les autres propriétaires ou paysans victimes du fléau (*).

Le 29 avril, il se décida à organiser le service de santé publique dont il parlait à Clugny deux mois auparavant (6) et dont il avait exprimé la première idée l'année précédente (*). Les considérants dont il appuya cette mesure méritent d'être rappelés, et ne seraient pas désavoués par la médecine de nos jours. « Une longue expérience, dit-il, prouve que les épidémies, dans leurs commencements, sont toujours funestes et destructives, parce que le caractère de la maladie étant peu connui, laisse les médecins dans l'incertitude sur le choix

(1) Pièc. just, no 64.
(2) T. au comte de Fumel, 11 mars 1776.
(3) Pièc. just. nos 65 et 66.
(9) Pièc. just. no 87. - Audruicq est dans le

département du Pas-de-Calais, prês d'Ardres.

(5) Arch. nat., F. 12, 152; 23 avril 1776.
(0) Voir la page 486

Voir liv. II, ch. xv, p. 318.

des traitements qu'il convient d'y appliquer; et que... la véritable et la plus sûre étude de la médecine consistant dans l'observation et l'expérience, le véritable code des médecins serait dans le recueil de tous les faits que les hommes les plus instruits de l'art ont observés, etc. » En conséquence, il institua une commission de médecins spécialement chargés : de s'occuper « de l'étude et de l'histoire des épidémies connues; de se ménager des correspondances avec les meilleurs médecins des provinces et même des pays étrangers; de recueillir et de comparer leurs observations et de les rassembler en un seul corps; enfin, de se transporter, toutes les fois qu'il leur serait ordonné, dans toutes les parties du royaume où les maladies épidémiques requerraient les secours de leur art, – l'objet essentiel de ceux qui l'exercent étant surtout de ne négliger aucun moyen de se rendre utile à l'humanité. » Il est superflu de faire ressortir quel esprit libéral, quelle élévation et quelle largeur de vues inspiraient Turgot en ses moindres entreprises.

Cette commission devait se réunir à Paris une fois par semaine. Elle se composait : d’un inspecteur-directeur général des travaux et de la correspondance relatifs aux épidémies et épizooties, Lassonne; d'un commissaire général, premier correspondant avec les médecins de province, Vicq d'Azyr; et de six docteurs en médecine, chargés de faire des études, des dissections, et de se livrer aux travaux de la correspondance (-). · Turgot fonda en même temps un cours d'anatomie humaine et comparée qu'il confia à M. Vicg d’Azyr. Six médecins agréés, désignés par le directeur général, devaient assister à ce cours, et se transporter au besoin dans les provinces, à la réquisition du ministre. Enfin, les docteurs et étudiants en médecine de Paris, et les chirurgiens ou élèves en chirurgie, étaient également admis à suivre ce cours, et des encouragements devaient être accordés à ceux qui se seraient distingués par leur application et leur amour pour le travail (*).

L'un des derniers documents que nous possédions sur l'épizootie pendant le ministère de Turgot est une lettre du ministre du 30 avril adressée à l'intendant Laboulaye. La maladie avait à peu près disparu de la Gascogne; mais il fallait réparer les désastres qu'elle avait causés. Les habitants de la province n'employaient que des bæufs attelés à des chars grossiers pour le transport des produits agricoles; ils n'avaient presque point de chevaux. Turgot aurait voulu les habituer à s'en servir. Il aurait désiré aussi les familiariser avec l'usage des charrues. Il constatait d'ailleurs avec plaisir qu'ils n'avaient point perdu courage et que la culture paraissait en bon état (*).

(1) Eur, die T. El. Daire, II, 474.
(2) H. Martin, Hist. de Fr., XVI, 338.
(3) Pièc. just. no 68. – La dernière lettre de

Turgot sur l'épizootie, datée du 6 mai, est adressée au mèine Laboulaye. Elle n'offra d'ailleurs pas d'intérêt.

Ainsi, vers la fin d'avril 1776 l'épizootie était vaincue. Sauf quelques apparitions dans le Nord, elle ne s'y était jamais sérieusement développée. Dans le Midi, elle avait abandonné le Béarn et le Languedoc; elle s'éteignait en Guienne et en Gascogne. Ces résultats, satisfaisants bien que tardifs, étaient dus en grande partie à l'activité et à l'énergie de Turgot.

Il est d'ailleurs important de remarquer que, pendant son passage si court au ministère, il s'occupa de la médecine à plusieurs reprises et montra la plus grande sollicitude pour la santé du peuple.

En 1769, « pour prévenir et guérir plusieurs maladies épidémiques, » le contrôleur général Maynon d’Invau avait prescrit l'envoi annuel aux intendants de 774 boîtes de remèdes : ceux-ci devaient les confier, dans chaque province, à des personnes charitables chargées d'en faire la distribution. Ces remèdes étaient préparés, « avec un désintéressement digne d'éloges, » par Lassonne, conseiller d'État, premier médecin du roi en survivance et premier médecin de la reine. Turgot jugea cet envoi insuffisant; il voulut qu'à l'avenir 2,258 boîtes fussent adressées annuellement aux intendants, et il chargea de ces expéditions Rihoney des Noyers, commis d'un bureau des finances (1).

Il était d'usage que le gouvernement achetât, « pour le bien de l'humanité, » le secret de la composition et de la préparation de remèdes particuliers dont l'efficacité était démontrée. Les remèdes dont le roi faisait ainsi l'acquisition, tombaient dans le domaine public, et c'était un grand service rendu à tout le monde. Malheureusement ces remèdes, faute de précautions, étaient exposés à être perdus ou altérés, et il pouvait en résulter de sérieux inconvénients. Turgot régla dans le moindre détail les prescriptions destinées à prévenir tout abus. Il distingua les remèdes dont le secret était acheté sans aucune réserve au profit du vendeur, et ceux dont la divulgation ne pouvait avoir lieu qu'après la mort ou avec l'assentiment de celui-ci. Il ordonna que ceux qui étaient destinés à une publicité immédiate seraient aussitôt imprimés et répandus dans le public, par l'imprimerie Royale. Quant aux remèdes dont le secret devait être respecté pendant un temps plus ou moins long, il prescrivit d'en conserver l'écrit original sous une double enveloppe cachetée dans les archives de la Faculté de médecine, et d'en faire connaître l'existence au public par la voie des journaux et gazettes. Il voulut que le vendeur du remède fût tenu de publier de son côté « les règles précises de l'usage et de l'administration du médicament, en spécifiant les maux particuliers et les circonstances où il convient de l'employer. » Il exigea que le même vendeur fût obligé de fournir

(1) Cuv. de T. Ed. Daire, II, 471.

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