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qui elle abandonnerait le commerce des îles, tandis qu'elle chercherait elle-même un dédommagement aux dépens de la France ou de l’Espagne. — 4° La quatriènie, enfin, serait une réconciliation immédiate de l’Angleterre avec l'Amérique, qui recouvrerait tous ses priviléges et reviendrait à l'état où elle était en 1763, avant l'acte du timbre.

Dans ces deux derniers cas, dans le dernier surtout, les deux couronnes alliées auraient à se défendre contre un danger réel. Mais le ministère anglais actuel n'a aucune vue hostile. Il faut redouter plutôt les entrainements de l'Espagne, qui semble avoir une trop grande confiance dans ses forces et qui pourrait provoquer la guerre.

La meilleure politique à adopter est celle de l'expectative. Il faut rejeter toute idée d'agression, comme injuste d'abord, ensuite comme ruineuse pour nous (une grande guerre, en effet, arrêterait toute réforme dans les finances); enfin, comme très dangereuse, car elle pourrait amener une réconciliation de l'Angleterre avec ses colonies. Il est d'ailleurs inutile d'envoyer des troupes dans nos colonies, et de faire dès maintenant des armements coûteux. Il serait bien temps d'y songer, si l'Angleterre se préparait à nous attaquer. Les précautions à prendre se réduisent :

lo A observer attentivement ce qui peut nous avertir des approches du danger;

2o A faciliter aux insurgés les moyens de se procurer, par la voie du commerce, des munitions ou de l'argent sans rompre la neutralité;

3o A rétablir sans éclat nos forces maritimes, à remplir nos magasins, à réparer nos vaisseaux, à nous mettre en état d'armer promptement s'il le fallait;

40 Dans le cas d'un danger plus imminent, à armer effectivement nos escadres;

5° Dans le cas où tout se disposerait pour une guerre prochaine, à rassembler des troupes sur les côtes de l'Océan et à tout disposer pour une expédition en Angleterre, afin d'obliger cette puissance à recueillir ses forces; puis, à profiter du moment pour l'attaquer au loin dans ses colonies.

Ce remarquable mémoire nous révèle Turgot sous un aspect inattendu. Quelle fermeté, quelle prudence, quelle clairvoyance dans ses vues et ses conseils sur notre politique extérieure!

Il lut son mémoire au Conseil le 6 avril. Le roi fut de son avis, et la guerre fut ajournée. « Si j'avais la guerre, dit Louis XVI, je ne pourrais faire à mon peuple tout le bien que je veux lui faire. » Belle parole, trop tôt oubliée (1)!

(1) Beauveau, Mém., 105.

CHAPITRE XII

Turgot, Voltaire et le pays de Gex : suite et fin (1).

(De janvier à mai 1776).

On se rappelle que Turgot, par lettres-patentes du 22 décembre 1775, avait affranchi le pays de Gex de la Ferme générale. Voltaire reçut le 31 deux lettres, l'une de l'intendant du commerce Fargès, l'autre de Trudaine, qui lui annonçaient que la déclaration d'affranchissement signée par le roi devait se trouver entre les mains du Parlement de Dijon. Cependant rien n'arrivait. Le 4 janvier 1776, rien n'était venu encore. Aussi les agents de la Ferme, n'ayant point eu notification définitive de la décision royale, continuaient-ils leur métier. Voltaire en conçut une vive irritation. « J'apprends, Monsieur, écrivait-il à Fabry, syndic des États du pays de Gex, que, malgré les ordres précis donnés par M. le contrôleur général à la Ferme de retirer sans délai ses employés du pays de Gex, ils ont pourtant encore l'insolence de saisir et de conduire en prison tous ceux qu'ils rencontrent avec des marchandises permises : cette abominable tyrannie n'est pas concevable. Nous payons 30,000 fr. à la Ferme, du ler janvier; donc, nul ne doit regarder que comme des assassins les scélérats qui, à la faveur d'une ancienne bandoulière, viennent voler sur les grands chemins et dans les maisons des sujets du roi. Il me semble qu'il faut faire sortir de prison ceux qu'on y a si injustement conduits hier, et y mettre à leur place les coquins qui ont osé les arrêter (2). »

Enfin, la déclaration royale arriva le 6 janvier, et tout aussitôt, prenant la plume, Voltaire remercia chaleureusement Turgot : « Monseigneur, un petit peuple devenu libre par vos bienfaits, ivre de joie et de reconnaissance, se jette à vos pieds pour vous remercier. » En même temps, il recommandait au contrôleur général quelques personnes qui lui paraissaient mériter ses bontés : un receveur du grenier à sel assez désintéressé pour avoir « préféré hautement, dans l'assemblée des États, l'affranchissement de son pays à son intérêt particulier...; un contrôleur du grenier à sel, homme de mérite, grand cultivateur, et chargé de dix enfants. »

(1) Voir liv. II, ch. XVI, p. 241.

(2) Volt. à Fabry, 4 janv. 1776.

Voltaire, quand il s'agissait de sa colonie, était infatigable, insatiable. Au moment même où il remerciait Turgot d'une première faveur, il lui en demandait une seconde : « Je vous supplie de vouloir bien jeter un coup d'eil sur le mémoire ci-joint; seulement pour vous amuser, supposé que vous en ayez le temps. » Qu'était-ce que ce mémoire? Un ingénieux échafaudage de raisonnements et de calculs. Voltaire s'efforce de démontrer à Turgot que si toute la France était affranchie de la Ferme, au même taux que le pays de Gex, qui lui paie 30,000 fr., la France paierait à la Ferme la somme énorme de 300 ou 400 millions : manière adroite d'insinuer que les 30,000 fr. du pays de Gex sont un tribut réellement excessif. Il affirme ensuite que si le roi permettait au pays de Gex de prendre annuellement dans les salines royales, à Peccais en Languedoc par exemple, cinq mille minots de sel, à dix sous le quintal, comme les fermiers généraux, et que s'il autorisait le reste de la France à s'approvisionner de même, il assurerait ainsi aux salines un revenu annuel de 10 millions, et rendrait à la culture de la terre une armée immense de commis. On voit bien ce que voulait Voltaire : que le pays de Gex, affranchi de la Ferme et réputé pays étranger, fût admis cependant à communiquer librement avec le territoire des autres provinces françaises, à jouir niême des priviléges de la Ferme, et à s'approvisionner de sel au prix de revient. Quant à l'autre partie de sa proposition, il l'ajoutait pour servir de passe-port à celle-ci; il savait bien que, pour le moment, ce projet était chimérique. Mais ces hardiesses étaient enveloppées de flatteries et habillées de beau style. Il terminait par ces mots : « Ceux qui ne peuvent entrevoir que de loin une faible partie de ces projets les bénissent et les admirent; que feront ceux qui en sont les témoins? »

Il ne paraît pas que Turgot ait pris garde au mémoire du « vieux malade de Ferney ». Mais celui-ci avait-il bien compté lui-même qu'il fixerait tout d'abord l'attention du ministre ? Pour le moment, son principal souci fut de célébrer partout hautement les louanges de son bienfaiteur, et de conter sa joie à tous ses amis.

Il mande à Chabanon, le 8: « Nous sommes libres aujourd'hui comme les Génevois et les Suisses, moyennant une indemnité que nous payons à la Ferme générale. Je ne sais point de plus beau spectacle que celui de la joie publique; il n'y a point d'opéra qui en approche. Vous qui aimez M. Turgot, vous auriez été enchanté de le voir béni par dix mille de nos habitants, en attendant qu'il le soit de vingt millions de Français. Il me semble qu'il fait un essai sur notre petite province... L'âge d'or commence (1). »

Il écrit à de Vaines, le 11 : « Il faut, Monsieur, que je vous interrompe

(1) Voll. à Chabanon, 8 janvier 1776.

un moment. Il faut absolument que je vous dise, au nom de dix ou douze mille hommes, combien nous avons d'obligations à M. Turgot, à quel point son nom nous est cher, et dans quelle ivresse de joie nage notre petite province. Je ne doute pas que ce petit essai de liberté et d'impôt territorial ne prépare de loin les plus grands événements. La plus petite province du royaume ne sera pas sans doute la seule heureuse (1). »

Il dit le même jour à Mme de Saint-Julien, en parlant des rigueurs de l'hiver et de l'ennui de ne pouvoir sortir de sa chambre : « Nous sommes consolés par le bruit des acclamations, par les cris de joie de toute une province et par les compliments que nous recevons de tous côtés. Si on pouvait savoir à Paris le bon effet que ce petit événement a produit dans le pays étranger, la cabale qui s'élève contre M.Turgot changerait bien de ton, et serait forcée de chanter ses louanges (). »

Le même jour encore, il écrit au marquis de Thibouville : « Ma solitude n'est interrompue que par les acclamations de dix ou douze mille habitants qui bénissent M. Turgot. Notre petite province se trouve à présent la seule en France qui soit délivrée des pandours des Fermes générales. Nous goûtons le bonheur d'être libres... Je me doute bien qu'il y a quelques financiers dans Paris dont les voix ne se mêlent point à nos concerts; nous savons que les sangsues ne chantent point, et nous ne nous embarrassons guère que ces Messieurs applaudissent ou non aux opérations du meilleur ministre des finances que la France ait jamais eu (3). »

Enfin, s'adressant à Condorcet : « Vous augmentez ma joie, mon respectable philosophe, en la partageant. C'était une belle fête de voir dix ou douze mille hommes répandus dans la campagne, reconduire avec des huées les troupes du roi David, bénir M. Turgot, et chanter leur liberté. Tout le monde s'embrassait, tout le monde s'enivrait... (4). »

Le 13 janvier, il clot le chapitre des remerciments et des éloges. Il revient aux affaires et aux projets de finances. Il envoie à Turgot une belle lettre accompagnée d'un nouveau mémoire. Il lui dit : « Le petit pays de Gex est à peine un point sur la carte; mais vous ne sauriez croire les heureux effets de vos dernières opérations dans ce coin de terre. Les acclamations sont portées jusqu'aux bords du Rhin. Vous ne vous en souciez guère, mais je m'en soucie beaucoup, parce que j'aime votre gloire autant que vous aimez le bien public. - Permettez-moi, Monseigneur, de vous présenter, sur un papier séparé, des prières et des questions, sur lesquelles je n'ose vous prier de me répondre. Mais je vous supplie de me faire savoir vos volontés

(1) Volt. à de Vaines, 11 janv. 1776.
(3) Volt. à Mme de Saint-Julien, 11 janv. 1776.

(3) Volt, à Thibouville, 11 janv, 1776.
(6) Cond., Cuv., 1, 91; 11 janv. 1776.

par M. Dupont. — Je numérote mes prières, afin que, pour épargner le temps et les paroles, on me réponde ad primum, ad secundum, comme on fait en Allemagne, si mieux n'aimez faire mettre vos ordres en marge. »

Voici le mémoire :

I. Depuis le 1er janvier jusqu'au 6, c'est-à-dire jusqu'à notification de la déclaration d'affranchissement, les commis et les soldats de la Ferme avaient continué à appliquer les tarifs et règlements; ils avaient forcé les habitants à payer les droits habituels; ils avaient emprisonné les récalcitrants. Voltaire demandait que l'argent ainsi « extorqué » fût rendu par les États aux parties lésées, et retenu sur les trente mille livres qui devaient être payées à la Ferme.

II. Il priait le contrôleur général d'autoriser le pays de Gex à recevoir, à titre de « secours passager », mille minots de sel que la république de Genève était prête à lui fournir.

III. Il proposait que le pays de Gex fût assimilé aux pays réellement étrangers à la France, et qu'il pût acheter à la Ferme 2,000 minots par année, au même prix que le Valais, son voisin.

IV. Il ajoutait incidemment, et c'était là pourtant le véritable objet de son mémoire : « Monseigneur le Contrôleur général aimerait-il mieux nous permettre de faire acheter du sel à Peccais, au même prix que la Ferme l'achète du roi, et de le faire venir nous-mêmes à nos frais ? » On conçoit l'insistance de Voltaire : il y avait une grande économie à prendre le sel aux salines du roi, au même prix que la Ferme, au lieu de l'acheter à la Ferme qui était chargée de le revendre.

V. Il demandait si, dans la répartition de l'imposition des 30,000 fr., il serait permis de comprendre ceux des habitants qui n'avaient pas de fonds territoriaux, tels que cabaretiers, horlogers, bijoutiers, etc. Ici, Voltaire, guidé par ce bon sens lumineux qui le rend si français, touchait du doigt la grosse erreur des économistes. D'un seul mot, il réfutait leur système de l'impôt territorial. Pourquoi, en effet, les locataires n'auraient-ils pas payé l'impôt comme les propriétaires ? N'étaient-ils pas tous appelés à profiter de la suppression de la Ferme? · VI. Il réclamait pour le pays de Gex la faculté de percevoir à son profit le petit droit de transit établi à Versoy, et que la Ferme avait abandonné.

VII. Henri IV, disait-il, avait exempté ce pays de l'impôt sur la marque des cuirs. Il priait le contrôleur général de maintenir cette exemption.

VIII. La liberté du commerce des blés avait été établie dans le royaume. Il demandait que Gex pût en jouir, en dépit des prétentions de la Ferme, qui s'obstinait à la lui refuser. La Ferme, en effet, considérant Gex comme pays étranger, avait retiré tous ses commis

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