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manquât, si ces emprunts étaient rigoureusement assujettis à l'aliénation des capitaux, et même à l'intérêt fixé par l'ordonnance. Ce n'est que par des infractions à la loi qu'elles se soutiennent et réussissent (-). »

Turgot pensait encore que la liberté du prêt à intérêt pouvait seule en amener l'abaissement, et préparer par degrés la suppression de l'usure. « Un des soins qui agitaient le plus M. Turgot dans son ministère, dit Mairobert, était de trouver les moyens d'extirper l'usure : car en la regardant comme une chose légitime, il n'en connaissait pas moins les inconvénients et le danger pour ceux qui en étaient victimes... » L'opinion de Turgot était déjà partagée de son temps par beaucoup de légistes éclairés, sans parler des économistes. Un avocat au Parlement, Prévôt de Saint-Lucien, écrivit un ouvrage dans lequel il proposait l'établissement d'une caisse de prêt public dans les termes suivants : « Moyens d'extirper l'usure, ou projet d'établisseinent d'une caisse de prêt public à 6 0/0 sur dettes actives, effets aux porteurs, effets de commerce, loyers, fermages, contrats, obligations; à 8 0/0 sur nantissements mobiliers, modéré à 6 0/0 pour ouvriers, laboureurs, artisans jusqu'à 200 livres; et gratis aux pauvres pour un mois jusqu'à 12 livres... » Cette seule annonce dit en quelques mots toute l'économie du projet (?).

Bien que l'avocat Prévôt appartînt au Parlement de Paris, celui-ci était imbu de bien d'autres doctrines. Il était très attaché, ainsi que le clergé, aux théories scolastiques qui condamnaient sans rémission la liberté du prêt à intérêt. D'ailleurs, puisque Turgot avait exprimé son avis sur la question, il était naturel que le Parlement fût d'un avis contraire. Il n'y manqua point. Il évoqua même l'affaire d'Angoulême, qui paraissait éteinte et jugée, comme pour mieux prouver qu'il ne laissait « échapper, dit la Correspondance Métra, aucune occasion de mortifier M. Turgot. » Cette affaire d'Angoulême avait été tranchée, nous l'avons dit, en faveur des prêteurs, par arrêt du Conseil. Mais le Parlement ne tenait aucun compte des arrêts du Conseil. Il voulait « faire le procès à l'opinion favorable à l'usure ». La Sorbonne se joignit à lui « pour la condamner canoniquement. » Le roi, informé de cette double opposition, dit en colère : « Je vous défends de délibérer, et je déclare votre procédure attentatoire à l'autorité de mon Conseil. » On n'en délibéra pas moins (3).

Pendant ce temps, Me Drou, du barreau de Paris, publiait un écrit destiné à défendre les traditions de la théologie et du droit féodal en matière d'usure. « Il n'est que les économistes, disait-il, qui se soient avisés de penser différemment, » et il peignait « ces docteurs

(1) Pièc. jusl. 61.
(2) Freron, Ann. Litt., III, 55; 12 juin 1775. —

Bach., Mém. secr., IX, 147-149; 14 juin 1776.

(3) Corr. Métr., III, 56; 25 avril 1776.

modernes » comme « des hommes sans aucun caractère public, entraînés par l'amour des nouveautés, séduits par l'espérance d'acquérir un nom et une fortune, se faisant un honneur d'attaquer comme des préjugés ridicules des maximes de législation, de politique et de morale aussi anciennes que la formation des sociétés (4). » Dans une requête relative à l'affaire d'Angoulême, Mo Drou, parlant de Turgot, rendait hommage à ses lumières, à son zèle, à la pureté de ses vues, à son désintéressement, puis il s'écriait : « Cependant, ne peut-on pas dire [du ministre] ce que d'Aguesseau disait de quelques magistrats : « Vous aimez la vérité et vous haïssez le mensonge. » Mais la prévention ne vous les fait-elle jamais confondre ? Etes-vous » toujours exempts de l'injustice des préjugés, et n'est-ce pas cette » espèce d'injustice que nous pouvons appeler l'erreur de la vertu, et » si nous osons le dire, le crime des gens de bien (4) ? »

La création de la caisse d'escompte ne pouvait qu'irriter l'opposition du clergé et du Parlement, en montrant combien le ministère s'en inquiétait peu. Aussi lit-on dans les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 2 mai 1776. « Il y a eu plusieurs comités particuliers entre les docteurs de Sorbonne relativement à la nouvelle caisse d'escompte, aux arrêts du Conseil concernant l'affaire d'Angoulême et aux vues reconnues du ministre d'établir sur l'usure des principes contraires à ceux des théologiens. Il parait que ces rigoristes voudraient en conséquence prémunir les fidèles par des décisions réitérées, en manifestant dans ce moment de crise la doctrine de l'Église sur cette matière (3). »

La chute de Turgot devait calmer l'irritation de la Sorbonne et lui faire ajourner son manifeste. Elle ne changea rien d'ailleurs aux doctrines administratives sur l'usure et le prêt à intérêt. Ce fut une des victoires de Turgot (elles sont minimes, et on les compte), que son opinion ait servi désormais de règle, et qu'elle ait régné au ministère, même après qu'il l'eut quitté.

Nous sommes parvenus à la fin du mois de mars, avec l'arrêt qui instituait la caisse d'escompte. Le 26, des lettres-patentes ordonnèrent que les droits uniformes des traites seraient payés, indépendamment de la marque des cuirs, sur les cuirs verts sortant du royaume pour la Lorraine et les Trois Évêchés, et sur les cuirs tannés ou corroyés qui, venant de ces provinces (réputées étrangères), seraient introduits dans le royaume (*).

Ce même mois de mars fut marqué par un redoublement intempestif d'activité de la part du ministre de la guerre Saint-Germain. Il rendit plus de douze ordonnances en moins de huit jours, introduisit

(1) Bach., Mém. secr., IX, 109-110. (?) Id., 195; 31 juillet 1776.

(3) Bach., Mém. secr., IX, 111; 2 mai 1776.
(6) Anc. 1. fr., XXIII, 504.

sans motif suffisant de graves changements dans la discipline militaire, heurta maladroitement en plusieurs points les traditions du génie national, sembla innover pour le plaisir d'innover, et compromit par ses fautes ce qu'il y avait de sérieux dans l'æuvre de réorganisation de l'armée qu'il avait entreprise à l'instigation de Turgot (-). On ne pouvait guère que l'approuver, lorsqu'il réglait plus équitablement le nombre et les appointements des gouverneurs militaires des provinces, lorsqu'il supprimait la finance des offices

militaires, lorsqu'il portait de trois à six jours le délai de repentir · accordé aux déserteurs, lorsqu'il instituait des conseils d'adminis

tration dans chaque régiment, lorsqu'il fixait d'une manière uniforme les conditions de l'avancement, lorsqu'il s'efforçait de rétablir partout l'ordre et la subordination. La nécessité de supprimer l'école militaire et l'école de La Flèche, pour répartir dans une dizaine de colléges les futurs cadets, était plus contestable. Il n'était pas plus heureux lorsque, mêlant mal à propos la religion à ses réformes, il écrivait dans son règlement général du 25 mars des articles tels que ceux-ci : « Sa Majesté prescrit pour premier et principal devoir à ses officiers généraux, et aux commandants des corps, de faire respecter la religion par tous ceux qui lui seront subordonnés : Elle déclare que son intention est de ne souffrir dans ses troupes aucun officier affichant l'incrédulité... » Et plus loin : « Les fêtes et dimanches, on battra la messe à l'heure ordonnée par le commandant du régiment; les compagnies s'assembleront, les officiers les conduiront à l'église. » Essayant de renouveler les vieilles lois somptuaires, il ordonnait que les tables des officiers seraient « servies militairement, c'est-à-dire sans ostentation, sans profusion », que le lieutenant-général d'une province ne pourrait avoir que 20 couverts, le commandant d'une division 15, le maréchal de camp 12, le colonel 8; il fixait aussi le nombre des plats qui pourraient être servis sur la table des officiers; ceux-ci éludèrent ses prescriptions en faisant servir plusieurs mets dans chaque plat, et Saint-Germain n'eut pas les rieurs de son côté (?). Un dernier trait : il remplaça les punitions en usage par le régime des coups de plat de sabre. « L'intention de Sa Majesté, disait-il, est que les fautes légères qui jusqu'à présent ont été punies par la prison, le soient dorénavant par des coups de plat de sabre. Si ce dernier châtiment, le plus efficace par la promptitude, et d'autant plus militaire que les nations les plus célèbres et chez lesquelles l'honneur était le plus en recommandation en employaient rarement d'autres, est redouté des soldats français, il sera un moyen d'autant plus sûr à employer pour le succès de la discipline. » Ces arguments historiques ne persuadèrent personne : un sergent se tua plutôt que de subir les coups de plat de sabre.

(1) Une première série d'ordonnances de Saint-Germain parut à la fin de l'année 1775; une seconde dans les premiers mois de 1776. Nous avons parlé des premières; voici les autres : - fer février : Déclaration contenant règlement sur l'éducation des élèves de l'école militaire (Anc. l. fr., XXIII, 309). – 13 et 24 février : Règlements sur le regiment des carabiniers de Monsieur et sur la gendarmerie (Anc. l. fr., XXIII, 356-358). – 25 inars : Règlements sur la suppression des inspecteurs généraux de cavalerie et d'infanterie, sur la finance des oflices militaires, sur la cavalerie, sur les dragons, sur le délai de repentir de six jours accordé aux déserteurs, sur la suppression de certaines légions, sur l'assimilation de quatre régiments de bussards à ceux de cavalerie, sur l'infanterie francaise et élrangère; règlement général sur l'adminis

tration des corps, l'habillement, les revues, la discipline, les récompenses, les punitions, les nominations, les congés, les revues, etc. (Anc. l. fr., XXIII, 451-504). — 1er avril : Réglement sur le régiment d'infanterie du roi (Anc. l.fr., XXIII, 527). – 7 mai : Ordonnance sur les rangs des régiments de dragons entre eux, etc.

Pirch, major allemand, alors en vogue, fut chargé par Saint-Germain d'introduire des changements dans les inanæuvres et les cominandements; il multiplia ceux-ci et rendit celles-là plus rapides; il forca les olliciers à s'instruire; mais il le fit sans mesure : les vieux ofliciers eux-mêmes assujettis à l'école et interrogés comme des écoliers furent humiliés et se crurent outrages dans leur lionneur. (Vaublanc, Mém., 74.)

(3) Anc. l. fr. XXIII, 451-504. – Voir aussi Vaublanc, Mem., 74.

Nous n'aurions pas insisté sur les ordonnances de Saint-Germain si elles n'avaient en quelque influence sur le sort de l'administration de Turgot. On affecta, en effet, de confondre les deux réformateurs, de les considérer, en leur qualité de collègues du même ministère, comme solidaires l'un de l'autre. Ce fâcheux rapprochement nuisit à Turgot et compromit son æuvre.

Il ne faut pas faire à Saint-Germain l'honneur de le comparer à Turgot. Avec une physionomie spirituelle, des manières polies et affectueuses, le ministre de la guerre avait de la souplesse, une certaine tournure ironique et une vivacité d'imagination qui pouvaient plaire. Mais sa légèreté, son impatience, son inconstance, son effroi des moindres calculs se cachaient mal sous ces dehors séduisants. Il n'avait dans l'esprit ni force, ni étendue, et dans ses réformes militaires il se contenta le plus souvent de copier les Allemands. Il affichait la vertu, l'héroïsme; au fond, il était faible, vindicatif, jaloux de toute supériorité réelle. C'est là sans doute ce qui explique comment il ne put s'entendre avec Turgot, peu disposé de son côté à faire des concessions sur ses principes et ses idées (TM).

Les réformes de Saint-Germain nous ont conduits au mois d'avril. Ici se place un épisode important dans l'administration de Turgot. Des bruits de guerre avec l'Angleterre avaient couru plusieurs fois dans le public, depuis que cette puissance était en lutte avec ses colonies d'Amérique. Au printemps de l'année précédente, on avait pu croire à la rupture de la paix. Le 3 avril 1775, on lisait dans la Correspondance Métra : « Depuis quelque temps, on ne parle plus que guerre. Il y a, dit-on, de grandes conférences entre nos ministres et ceux des cours étrangères. M. le maréchal de Muy a été renfermé pendant quatre heures avec M. le comte de Vergennes, M. de

(1) Merci le déclare « entier, difficile ». (Geff. et d'Arn., Mar.-Ant., II, 402.) – La comtesse de Lamarck l'appelle « un pourfendeur qui va d'estoc et de taille ». (Gelli et d'Arn., Mar.-Ant., II, 402.) Senac de Meilhan est l'auteur qui paraît l'avoir le mieux connu et jugé (Du Gouo.,

152-158). - Si l'on en croit la Correspondance Metra, Saint-Germain, pressé par les instances de la reine et des frères du roi, aurait songé à changer en partie ses réformes. Le roi l'aurait rappelé sévèrement à leur exécution. (Corr. Métr., II, 367).

Vergennes pendant trois heures avec M. Turgot, et M. Turgot pendant quatre heures avec M. le maréchal de Muy; et tout cela veut dire : la guerre est certaine (1). »

La guerre n'eut pourtant pas lieu alors; mais elle paraissait de nouveau imminente au printemps de 1776. Un parti, celui de la jeunesse et de la noblesse, y poussait; l'opinion commençait à y être favorable. Dès le mois de septembre précédent, Beaumarchais revenant de Londres avait déclaré les Américains invincibles. Le roi voulut s'éclairer. Vergennes lui présenta un mémoire sur les suites qu'on pouvait prévoir des dissensions élevées entre les colonies anglaises et leur métropole, sur les inquiétudes que la France et l'Espagne, son alliée, pouvaient en concevoir, et sur les précautions que la prudence pouvait suggérer aux deux couronnes dans ces circonstances. Après l'avoir lu, il pria son ministre des affaires étrangères de le communiquer à Turgot, pour que celui-ci donnât également par écrit son avis sur la question.

C'est pour répondre au désir du roi que Turgot composa son mémoire « sur la manière dont la France et l'Espagne devaient envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies (*). »

On peut faire deux parts dans ce mémoire : 1° les considérations générales et les opinions accessoires, que nous réservons pour un chapitre ultérieur (*); 2° les raisons précises que Turgot invoqua en faveur du maintien de la paix, et dont voici une courte analyse :

« Rien ne peut arrêter le cours des choses, qui amènera certainement tôt ou tard l'indépendance absolue des colonies anglaises, et par une conséquence inévitable, une révolution totale dans les rapports de l'Europe avec l'Amérique. — Il ne peut y avoir de doute que sur l'événement du moment, et ce sont les dangers du moment qu'il faut peser. » La querelle de l'Angleterre avec ses colonies ne peut se terminer que de quatre manières : 1° La première et la plus avantageuse pour les deux couronnes de France et d'Espagne, serait que l'Angleterre subjuguât ses colonies, sans avoir atteint leurs richesses ni entamé leur population; car en conservant leur courage et leur désir d'indépendance, elles forceraient l'Angleterre d'employer une partie de ses forces à les empêcher de se soulever de nouveau. — 2° La seconde et la plus probable serait une séparation absolue de la métropole et de ses colonies. En ce cas, leur exemple serait contagieux, et toutes les puissances qui ne donneraient pas une autonomie presque complète à leurs colonies les verraient bientôt s'affranchir et leur échapper. 3o La troisième serait une défaite de l'Angleterre par les insurgés, à

(1) Corr. Métr., I, 303. La même Correspondance, pour éviter les désastres qu'en trainent les guerres, proposait aux rois de se battre

entre eux sous les yeux de leurs pouples.

(2) Euv. do T. Ed. Daire, II, 551.
(3) V. la Conclusion.

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