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contenant que des raisonnements fort sensés, des réflexions, des opinions, un système toujours soumis respectueusement à la sagesse et aux lumières du législateur, qu’on invoque sans cesse. Quelque sec et ennuyeux qu'il soit, cet événement lui donne de la vogue, le fait renchérir, et soutient le courage du lecteur (1). » Il continue : « La brochure... [des] droits féodaux est condamnée comme injurieuse aux lois et coutumes de France, aux droits sacrés et inaliénables de la couronne, et au droit de propriété des particuliers, comme tendant à ébranler toute la constitution de la monarchie, en soulevant tous les vassaux contre leurs seigneurs et contre le roi même, en leur présentant tous les droits féodaux et domaniaux comme autant d'usurpations, de vexations et de violences également odieuses et ridicules, et en leur suggérant les prétendus moyens de les abolir, qui sont aussi contraires au respect dû au roi et à ses ministres, qu'à la tranquillité du royaume. — Tout cela est précédé d'un réquisitoire à grandes phrases de l'avocat général Séguier, fort verbeux, fort emphatique, où, sous prétexte d'avoir à peine eu le temps de lire cet écrit, il le discute peu, mais se perd en déclamations et en injures contre les économistes, qu'il désigne, sans les nommer, pour les perturbateurs de l'État, pour un parti méditant secrètement la subversion, y travaillant sans relâche, et dont il faut réprimer les écarts et les excès (9). » Le jour suivant, nouvelles informations : « L'affaire... se suit avec acharnement. M. de Mairobert a subi son interrogatoire par devant M. Berthelot de Saint-Alban et a prouvé qu'il n'avait eu aucune connaissance de l'ouvrage, que son examen n'était pas de son ressort, et que le libraire s'était trompé en l'indiquant. De son côté le libraire est convenu que c'était par erreur qu'il avait nommé M. de Mairobert : pour motiver cette étourderie de Valade, il faut savoir qu'au moment où il parut devant le Parlement garni de princes et de pairs, M. le prince de Conti voyant qu'on le traitait avec douceur, et qu'on paraissait disposé à le renvoyer sur la preuve qu'il était en règle et muni d'une permission tacite : « Messieurs, dit » Son Altesse, pressez-le davantage, c'est un coquin, c'est lui qui » imprimait toutes les brochures du chancelier [Maupeou]...» A cette apostrophe, le libraire a perdu la tête, craignant des suites fâcheuses d'une pareille dénonciation trop vraie. Heureusement on n'y a pas eu égard. — Depuis M. de Mairobert, on a décrété M. Le Roi de Senneville, cet avocat voué au parti économique; il s'est encore trouvé innocent. Le véritable censeur est Coqueley de Chaussepierre, avocat qui, de son propre mouvement, est allé trouver M le procureur général et le premier président : il leur a dit qu'il était inutile d'inquiéter les censeurs ses confrères, qu'il était le seul coupable, le seul approbateur

(1) Bach., Mém. secr., 62; 1er mars 1776.

(2) Bach., Mém. seci., 63-64; 2 mars 1776.

de l'ouvrage; mais il ne l'a fait que sur une lettre de M. Turgot, qu'il n'a pourtant pas entre les mains (1). »

Enfin, le 4 mars, Mairobert terminait son récit journalier par ces mots : « Le sieur Boncerf s'avoue assez ouvertement pour l'auteur du livre qui scandalise si fort Nosseigneurs du Parlement, et semble ne rien craindre; son ouvrage est rempli de citations d'un mémoire fait par M. Christin, avocat de Saint-Claude, dans le fameux procès des habitants de ce lieu contre le chapitre (TM). »

Il a été question, dans les citations qui précèdent, de la harangue prononcée par l'avocat général Séguier contre le livre de Boncerf. Si l'on veut avoir une idée du style et des doctrines de ce magistrat, grand ennemi des philosophes et des économistes, il faut lire le pamphlet de Voltaire qui, sous le nom du Révérend Père Polycarpe, félicita ironiquement Séguier de son réquisitoire.

« J'ai lu, Monsieur, avec admiration, écrivait Polycarpe, votre éloquent plaidoyer contre cette abominable et détestable brochure des Inconvénients des droits féodaux ; je tremblais pour le plus sacré de nos droits seigneuriaux, le plus convenable à des religieux, celui d'avoir des esclaves. » Puis, rappelant avec une feinte douleur que les rois de France au moyen âge ont contribué de tous leurs efforts à l'abolition du servage : « Mais vous me rassurez, Monsieur; vous » avez très bien prouvé que les droits féodaux sont une portion » intégrante de la propriété des seigneurs; que nos rois ont déclaré » eux-mêmes qu'ils sont dans l'heureuse impuissance d'y donner » atteinte... » Cette admirable sentence nous rassure pleinement... Nous lisons, Monsieur, avec des larmes d'attendrissement, ces paroles si consolantes de votre plaidoyer : « Les coutumes rédigées sous les » yeux des magistrats et en vertu de l'autorité du roi, ne sont que » l'effet de la convention et du contrat des trois ordres rassemblés qui » y ont donné leur consentement, et s'y sont librement et volontaire» ment soumis. » — Il repousse avec un empressement ironique cette doctrine que « la plupart des coutumes n'étaient que des monuments » d'imbécillité et de barbarie », et, revenant à Séguier : « Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien de provinces pensent [ainsi]. Une espèce de frénésie, pour me servir de vos propres termes, « semble » agiter ces esprits turbulents, que l'amour de la liberté porte aux » plus grands excès, et qui leur fait envisager le bonheur dans la » subversion de toutes les règles et de tous les principes. » – Les insensés! qui pensent rendre heureux les habitants des campagnes, en proposant à l'administration de les affranchir de l'esclavage de la glėbe... » Et citant encore Séguier : « Il était temps de sévir contre » ces auteurs audacieux, semblables à des volcans qui, après s'être

(1) Bach., Mém. seci., IX, 66; 3 mars 1776.

(3) Bach., Mém. secr., 68; 4 mars 1776.

» annoncés par des bruits souterrains et des tremblements successifs, » finissent par une éruption subite, et couvrent tout ce qui les » environne d'un torrent enflammé de ruines, de cendres et de laves, » qui s'élancent du foyer renfermé dans les entrailles de la terre. » — « Que ce morceau est sublime.... » ajoute Polycarpe. Puis, il démontre malicieusement que le livre de Boncerf est un livre criminel, qu'il méritait d'être brûlé par la main du bourreau, et qu'il renverse les principes fondamentaux de la monarchie, parce qu'il détourne les vassaux de plaider avec leurs seigneurs. « Tout le monde sait, dit-il, que ces procès sont les plus compliqués, les plus obscurs de tous; mais ce sont ceux aussi qui procurent aux juges les plus fortes épices. La bonne moitié des procès roule sur les droits féodaux. Supprimez ces droits, vous supprimez net la moitié des procès. » Il établit de même que « proposer la suppression des droits féodaux c'est encore attaquer particulièrement les propriétés de Messieurs du Parlement dont la plupart possèdent des fiefs. Ces messieurs sont donc personnellement intéressés à protéger, à défendre, à faire respecter les droits féodaux; c'est ici la cause de l'Église, de la noblesse et de la robe. Ces trois ordres, trop souvent opposés l'un à l'autre, doivent se réunir contre l'ennemi commun. L'Eglise excommuniera les auteurs qui prendront la défense du peuple; le Parlement, père du peuple, fera brûler et auteurs et écrits; et par ce moyen, ces écrits seront victorieusement réfutés. » Quelque insolent pourrait objecter, il est vrai, « que tous Messieurs du Parlement qui possèdent des fiefs doivent s'abstenir de juger les écrits et les procès concernant les droits féodaux, parce que c'est leur propre cause, et qu'on ne peut être à la fois juge et partie... » « Mais ce raisonnement, répond-il en terminant, n'est que captieux. L'usage est le plus sûr interprète des lois; et l'usage de Messieurs du Parlement les autorise à être juges et parties dans les causes féodales, comme vous le prouvez, Monsieur, avec votre éloquence ordinaire, dans votre premier réquisitoire (1). »

On ne pouvait être plus spirituellement cruel envers Séguier et ses collègues. Mais Voltaire n'était pas homme à en rester là : il revint bientôt à la charge, sous le nom d'un Bénédictin de Franche-Comté dans une autre lettre au même magistrat. Il se contentait d'y faire allusion au livre de Boncerf; il plaidait surtout la cause des serfs du mont Jura. Il disait à Séguier : « Vous avez mérité, Monsieur, le titre de père de la patrie en plaidant contre les édits qui supprimaient les corvées et rendaient la liberté à l'industrie. Vous méritez encore le titre de père des moines, en dénonçant à votre compagnie les détracteurs de la servitude. - C'est à vous seul qu'il est donné de

(1) Letire du Révérend Père Polycarpe à M. Séguier. Mél, de Volt.

démontrer que les paysans français ne sont pas faits pour avoir des propriétés (4). »

Malgré toutes les ironies de Voltaire, le livre de Boncerf avait été brulé, et l'auteur était décrété d'ajournement personnel. Mais Turgot qui se taisait quand on n'attaquait que lui, savait défendre ses amis. Il manda Boncerf à Versailles, le déclara couvert par la protection royale, et fit intimer au Parlement l'ordre de cesser toute poursuite.

L'ouvrage de Boncerf devint célèbre (°). Il fut publié à plusieurs éditions et traduit dans toutes les langues. Il avait d'ailleurs une valeur réelle, dont nous reparlerons.

Le 28, Voltaire apprenant que Turgot avait sauvé Boncerf des griffes du Parlement, écrivait tout joyeux à Audibert (): « Vous savez peut-être... que ce Parlement, ayant fait brûler par son bourreau, au pied de son grand escalier, un excellent livre en faveur du peuple, composé par M. de Boncerf, premier commis de M. Turgot, et ayant décrété l'auteur d'ajournement personnel, Sa Majesté leur a ordonné de mettre leur décret à néant, et leur a défendu de dénoncer des livres : Elle leur a dit que ces dénonciations n'appartenaient qu'à son procureur général, qui même ne pouvait le faire qu'après avoir pris ses ordres. Voilà des jugements de Titus et de Marc-Aurèle; mais Messieurs ne sont pas des Sénateurs de Rome. Pour M. Turgot, il a tout l'air d'un ancien Romain (4). »

Le même jour, il envoyait son Sésostris à de Vaines, et l'accompagnait de ces mots moins confiants : « Je vois bien que je n'aurai pas si tôt les édits en faveur du peuple enregistrés. Les Welches sont plus Welches que jamais... Il est bien clair que c'est faire brûler par le bourreau les édits du roi que de faire brûler cette brochure intitulée: Les Inconvénients des droits féodaux; cette brochure ne contient, à ce qu'il me paraît, que les principes de M. Turgot, l'abolissement des corvées, le soulagement du peuple et le bien de l'État. Je ne sais comment tout ceci tournera, mais je vois de loin des serpents qui mordent le sein qui les a réchauffés... (). »

Et à la réflexion, Voltaire se rassurait de moins en moins sur l'issue de la lutte dont la condamnation du livre de Boncerf était un incident significatif. Il disait à Christin le 8 mars : « Mon cher ami, voici bien d'autres nouvelles. Vous connaissez ce petit livre qui en vaut bien un plus gros, cet examen sage et savant, ce code plein d'humanité, intitulé : Les Inconvénients des droits féodaux. Nous le regardions vous et moi comme un préliminaire de la justice que le roi pouvait rendre à ses sujets les plus utiles. Nous attendions en conséquence le moment de présenter un mémoire à M. Turgot et à M. de Malesherbes (en faveur du pays de Gex) (TM). Je vous attendais à Pâques ponr y travailler avec vous. La cour de Parlement, garnie de pairs, vient de faire brûler par son bourreau, au pied de son grand escalier, cet excellent ouvrage des Inconvénients des droits féodaux. Les princes du sang ont donné leurs voix pour le proscrire. Je suis pétrifié d'étonnement et de douleur (°). »

(1) Lellre d'un bénédictin de Franche-Comté à M. Séguier. Mél. de Volt.

(2) C'est à propos de ce petit volume que le duc de Nivernois disait plaisainment à Turgot: « L'auteur est un fou, mais on voit bien que ce n'est pas un fou fieffé.

(3) Voltaire écrivait plus tard presque dans les mêmes termes au marquis d'Argens : « Vous savez que le Parlement de Paris, qui

est le vôtre, ayant fait brûler par son bourreau,
au pied de son escalier, un livre très instructif
et très sage de M. Boncerf, premier commis de
M. Turgot, et ayant décrete la personne de
l'auteur, le roi la pris hautement sous sa
protection, a défendu au Parlement de jamais
rendre un pareil arrêt... >>

(*) Volt, à Audibert, 28 février 1776.
(5) Volt. à de Vaines, 28 février 1776.

Enfin, il écrivait à Boncerf qui lui avait raconté sa mésaventure : « J'avais lu, Monsieur, l'excellent ouvrage dont vous me faites l'honneur de me parler... Il me paraissait que les vues de l'auteur ne pouvaient que contribuer au bonheur du peuple et à la gloire du roi. J'en étais d'autant plus persuadé qu'elles sont entièrement conformes aux projets et à la conduite du meilleur ministre que la France ait jamais eu à la tête des finances... Enfin j'espérais mourir, à mon âge de près de quatre-vingt-cinq ans, en bénissant le roi et Turgot. Vous rn'apprenez, Monsieur, que je me suis trompé, que l'idée de faire du bien aux hommes est absurde et criminelle, et que vous avez été justement puni de penser comme M. Turgot et comme le roi. Je n'ai plus qu'à me repentir de vous avoir cru... Cependant, j'ai bien peur de mourir dans l'impénitence finale (3). »

Il nous reste à parler du livre de Boncerf. Il mérite au moins une courte analyse, puisqu'il causa tant d'émotion. Au surplus, de l'aveu des contemporains, il contenait un résumé fidèle des opinions de Turgot sur les droits féodaux.

L'auteur avait pris pour épigraphe ces mots de Virgile : « Hinc... mali labes. » Il s'adressait « à plusieurs vassaux et seigneurs. » « Je vois, Messieurs, leur disait-il, par vos différentes lettres et mémoires (6), que tous les inconvénients du droit féodal ont frappé sur vous. Plusieurs ont été poursuivis pour voir déclarer censables des terres qu'ils croyaient et possédaient comme allodiales; les uns ont été condamnés, et ont payé vingt-neuf années de cens et des frais immenses; d'autres, sous d'autres coutumes, ont gagné leur procés, et cette victoire est devenue un titre pour le fermier général, qui a prétendu le franc-fief, disant que cet alleu était noble; les hans à fauchaison, à moisson, à vendange, indiqués à contre-temps, ont fait perdre vos récoltes; les banalités de fours et de moulins ont occasionné des exactions, la perte de vos denrées, et celle d'un temps précieux. La banalité de pressoir dans cette année d'abondance et de chaleur a mis vos vendanges dans le cas d'être gâtées, parce que les

11 V. liv. III, ch. sni, p. 473. (2) Volt, a Christin, 8 mars 1776. (3) Volt. à Boucerf, 8 mars 1776.

Il supposait que des vassaux et seigneurs lui avaient écrit pour se plaindre des iucouvénients des droits foodaux.

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