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s'étendait à la province, et les intendants tremblaient devant les cours souveraines.

Quelle décision allait prendre le roi ? Cèderait-il à son entourage ? Reculerait-il devant l'opposition du Parlement? Ou bien userait-il de rigueur; frapperait-il, pour défendre son ministre, un coup d'autorité? Les avis étaient partagés. La reine n'osait se prononcer ouvertement pour le Parlement contre Turgot; peut-être n'y songeait-elle pas encore. Même dans ses lettres confidentielles à sa mère, elle paraissait indifférente. Elle écrivait le 27 à Marie-Thérèse : « Le roi a fait des édits qui occasionneront peut-être de nouvelles brouilleries avec le Parlement. J'espère qu'elles n'iront pas si loin que sous le dernier règne, et que le roi maintiendra son autorité. » La jeune reine considérait donc les édits comme l'æuvre personnelle du roi, et elle ne pensait pas qu'il cédât (1).

Le mot de lit de justice avait déjà été prononcé. Malesherbes, naturellement porté à la circonspection, s'en effrayait. Il demandait que l'édit des corvées fût modifié, qu'on y ajoutât de nouvelles précautions contre les abus possibles de l'administration, qu'il fût au moins enregistré à la cour des aides si l'on persistait à l'imposer sans discussion au Parlement. Trudaine, répondant à Malesherbes dans un mémoire qui nous a été conservé, combat avec force cette proposition. Il déclare que la cour des aides n'est pas compétente, et que d'ailleurs le temps presse. Il repousse également, comme entrainant des lenteurs fâcheuses, un projet de Malesherbes, qui voulait faire publier par les intendants, lors de leur département, chacun dans sa généralité, l'état de l'imposition remplaçant les corvées. Il s'oppose enfin à une autre idée du même ministre qui proposait de faire intervenir au département, pour la répartition du nouvel impôt, les députés des propriétaires de chaque province (°). Le contrôle de ces députés aurait, d'après lui, pour unique effet d'empêcher l'impôt d'atteindre les plus riches et de charger d'autant les petits cultivateurs, – abus qui se produisait déjà dans l'assiette des vingtièmes. Visiblement fatigué de tant de pourparlers et de tant de délais, il se range franchement au nombre des partisans du lit de justice; il veut de la fermeté dans le gouvernement; il ne croit pas que la fermeté soit de la tyrannie; il pense qu'elle offre le seul moyen d'imposer le respect et d'obtenir la considération. Mais laissons-lui la parole; le jugement qu'il porte sur la situation mérite d'être connu :

N y a toujours une guerre subsistante entre les forts et les faibles. Le gouvernement, quand il est juste, est du côté des faibles. Mais les grands efforts viennent toujours des forts. Ce sont toujours ces efforts

(1) D'Arn. et Geff., Mar.-Ant., II, 27 fév. 1776.

(2) Vignon, II, 140.

qui ont fait établir les grands privileges de la noblesse, du clergé, des villes et de tous les corps. Et on ne prend le parti du peuple que quand on craint qu'il ne se révolte; parce qu'alors, pris en masse et opposé à quelques individus isolés, il est la plus grande force possible. La voix des forts contre les faibles est dans le Parlement, dans la cour des aides, dans ce qu'on appelle la bonne compagnie de Paris, dans la cour. La voix des faibles doit être dans le coeur d'un souverain juste et de ses ministres. Mais cette voix, pour contre-balancer tant d'efforts réunis, a besoin d'en imposer pour faire taire le parti contraire. C'est une illusion de croire que la raison prendra enfin le dessus et que la justice l'emportera sur les intérêts particuliers. C'en est une autre de croire qu'on pourra faire ce qu'on voudra à la longue, sans forcer au silence ceux qui ont un fort intérêt à s'y opposer. L'expérience a démontré qu'il n'y a de princes respectés que ceux qui savent faire un usage juste de leur autorité. Cette voix publique qu'on croit devoir laisser subsister, avec beaucoup de raison, pour s'opposer aux volontés injustes des ministres, ne se fait entendre qu'à la longue, et ne sera malheureusement jamais une barrière contre ceux qui voudront fortement une injustice. Il est bien malheureux qu'on puisse être en même temps l'organe de la justice et des intérêts particuliers; que ceux qui veulent le bien et ceux qui veulent le mal soient obligés de la vaincre. Mais c'est une vérité, il n'est pas permis de l'ignorer, quand on est au ministère.

» Il y a cependant une grande différence; c'est que ceux qui veulent le bien sont sûrs d'acquérir, même en assez peu de temps, cette voix publique en leur faveur, avec de la fermeté. Ceux qui veulent le mal ne l'ont jamais; ils peuvent la faire taire, mais les cris étouffés sont toujours contre eux.

» Le public, et par conséquent les cours de justice, la cour de Versailles, la cour de Paris, détestent et méprisent les ministres injustes; et toujours ils détestent et respectent les ministres justes et fermes. Ils détestent et attaquent les ministres justes et faibles : ils chérissent et méprisent les ministres injustes et faibles. Ils voudraient les conserver sans contredit et sans considération.

» Le ministère actuel est juste, ses intentions ne sont révoquées en doute par personne. Ceux qui voudraient des grâces et des injustices le haïssent, mais ne le respectent pas encore, parce que sa considération n'est pas encore établie sur la fermeté. Ce n'est pas seulement aujourd'hui le ministère qui a besoin de considération; c'est le roi dont le règne, commencé sous les meilleurs auspices, n'est encore attaqué que par ceux qui ne connaissent pas assez et ne peuvent par conséquent respecter sa fermeté.

» Cette époque est celle de son règne la plus essentielle. Je sais que se rendre à une objection n'est pas manquer de fermeté. Mais il est des nuances sur cela que le public ne peut distinguer bien finement. Personne ne se trompe sur l'opposition du Parlement; il n'y a sûrement pas un seul homme qui croie qu'elle est fondée sur le bien général. Ceux qui croient gagner au changement du ministère y applaudissent; ceux, en petit nombre, qui désirent le conserver, parce qu'ils ne veulent que le bien, gémissent en secret et craignent; les indifférents regardent et attendent ce qui arrivera. >>

Cette situation ne souffre pas la lenteur ni la moindre trace de faiblesse.

« La suspension du public porte sur tous les objets. On voit mille cabales, actives, violentes, audacieuses, attaquer l'existence des ministres. On les voit tranquilles, lents, souvent indéterminés. On les suppose incertains de leur état, inquiets, effrayés. On ne sait pas même s'ils sont unis entre eux. Dans cette position, tout délai est dangereux... Les effets tombent considérablement à la Bourse depuis l'assemblée du Parlement. Ils vont continuer tant que le roi n'aura pas marqué ses intentions. »

Trudaine conclut en se prononçant une fois de plus contre tout nouveau sursis à l'exécution des édits. Turgot, de son côté, et avec lui le roi se montraient disposés à employer contre le Parlement les moyens de légalité extrêmes que l'usage leur fournissait, c'est-à-dire l'enregistrement forcé des lois dans un lit de justice ().

Condorcet, toujours optimiste et violent, appréciait en ces termes l'événement qui se préparait (9): «Le Parlement va donc faire des remontrances... La magistrature, composée autrefois de l'élite de la nation, n'en est plus que la lie... Il y aura un lit de justice la semaine prochaine. Celui que vous nommez Rosni, et qui vaut mieux que Rosni, est inaltérable. Le roi a dit en apprenant les remontrances: «Je » vois bien qu'il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple (3). >> Ce discours est très vrai. Ne craignez rien pour le salut de la France attaché à cette affaire, — j'oserai dire : pour le salut du genre humain. Si M. Turgot succombe jamais à la rage des trois canailles (6) qui n'en font qu'une, il restera dans la tête des hommes que les gens éclairés et vertueux ne sont pas propres au gouvernement, et l'univers demeurera condamné aux ténèbres et au malheur. — Adieu, je vous embrasse, ne craignez rien, espérez, et aimez-moi un peu (5). »

(1) Vignon , III, 140.

2) Dans une lettre à Voltaire de la fin de février.

(3) On connait la date exacte de cette parolo historique. Voir plus haut, p. 422.

(*) Cond., Eur., I, 112. Les editeurs datent cette lettre du 23 avril. Les nouvelles données par l'auteur prouvent qu'elle est anterieure au 12 mars de 8 jours au moins.

(5) Divers passages d'une lettre de Voltairo
à Condorcel (27 janv. 1776) nous apprennent
que par les « trois canailles » il faut entendre :
1° la Finance (« La compagnie du métier de

Saint-Mathieu que vous appelez la canaille du
sel) - 20 le Parlement. Les deux canailles
clont vous me parlez me feront toujours trem-
bler. J'ai été trop heureux de tirer d'Etallonde
des griffes de l'une... ); -3° le Clergé (... Mais
je vois avec douleur qu'on ne pourra jamais
öter à l'autre le droit de faire du mal, surtout
quand ces deux canailles sont jointes er
ble... Vous avez vu, par l'aventure arrivee à
Laharpe, combien cette réunion està craindre.
Laharpe avait été censuré par l'assemblee
clerge. Une note designe à tort Fréron. C'est
bien du clergé qu'il s'agit).

Voltaire, sentant venir l'orage, feignant de céder à la crainte, écrivait à Laharpe le 1er mars : « Vous vivez dans un singulier temps et parmi d'étonnants contrastes. La raison d'un côté, le fanatisme absurde de l'autre; des lauriers à droite, des bouchers à gauche; d'un côté le temple de la Gloire, et de l'autre des préparatifs pour une Saint-Barthélemy; un contrôleur général qui a pitié du peuple, et un Parlement qui veut l'écraser; une guerre civile dans tous les esprits, des cabales dans tous les tripots... Sauve qui peut! Pour moi, je ne suis pas encore assez loin (1).»

Le philosophe de Ferney n'avait pas tort de trembler pour l'avenir; mais il se trompait sur le présent. Le lit de justice fut un événement beaucoup moins terrible que la Saint-Barthélemy.

(1) Volt. à Laharpe, jer mars 1776.

CHAPITRE VIII

Le Parlement condamne le livre de Boncerf sur les inconvénients

des droits féodaux.

(23 février 1776.)

C'est le 22 février qu'avait été rendu l'arrêt du Conseil qui supprimait les ouvrages hostiles aux édits. — Le 23, comme par un fait exprès, le Parlement sévit de son côté; mais, on le pense bien, ce ne fut pas contre les ennemis des réformes. Mairobert, qui se trouva impliqué dans la procédure comme censeur royal, nous fournit d'abondants détails sur cette affaire. Elle fit grand bruit. « Les princes et les pairs, dit-il, se sont réunis hier au palais... La cabale opposée à M. Turgot s'y est encore distinguée. On a dénoncé un ouvrage produit sous les auspices de ce ministre, et tendant à éclairer les esprits, à les disposer à une nouvelle loi qu'il voulait établir; il a pour titre: Les Inconvénients des droits féodaux. L'objet de cet écrit où la matière n'est qu'effleurée, serait de détruire la servitude réelle ou des biens, après avoir détruit celle des personnes. On a prétendu que c'était attaquer les propriétés. Il a été ordonné que les gens du roi en prendraient communication pour en rendre compte à la cour sur le champ, et que le nommé Valade, libraire, dont le nom est au bas du titre, serait mandé à la barre de la cour pour y être interrogé (1).» Il continue le lendemain en ces termes : « Hier, le sieur Valade, interrogé sur l'auteur et le censeur de l'ouvrage remis aux mains des gens du roi, a dit que c'était un sieur Boncerf, du contrôle général, qui lui avait remis le manuscrit, et le sieur Pidansat de Mairobert, qui l'avait approuvé. En conséquence, ils ont tous deux été décrétés d'assigné pour être ouïs par devant M. Berthelot, conseiller, nommé rapporteur de cette affaire (?). »

Après un silence de quelques jours, Mairobert reprend ainsi : «On peut juger à quel degré les têtes du Parlement sont exaltées par le parti violent qu'ils ont pris contre la brochure dont on a parlé, intitulée : Les Inconvénients des droits féodaux. On ne conçoit pas comment ils ont flétri de la lacération et de la brûlure ce petit écrit tout au plus dans le cas d'être supprimé, ou, pour mieux dire, ne

(1) Bach., Mém. secr., IX, 58; 24 fév. 1776.

(2) Bach., Mém. secr., 59; 25 fév. 1776

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