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entière sur le ton de confiance et j'ose dire d'amitié qui convient entre nous. Elle ne pouvait être autrement; car je n'écris jamais que ce que je pense... Nous aurons tout le temps de traiter (de nouveau] cette affaire à votre retour, et j'espère que [cette fois] vous me rendrez justice, comme je vous l'ai toujours rendue (1). » L'irascible prélat dut se féliciter médiocrement de s'être attiré de la part du ministre cette réponse polie, mais froide et ferme, ou pour mieux dire cette leçon.

Nous sommes parvenus au mois de mars. Un arrêt du 4 rendit aux propriétaires de bois de Salins (en Franche-Comté) la libre disposition de leurs biens. Le roi possédait une saline dans cette ville, et une autre dans le voisinage, à Montmorot. Les propriétaires des bois attenants à ces deux usines, jusqu'à six lieues à la ronde et au delà, étaient contraints, en vertu du droit d'affouage, de les approvisionner de combustibles. De vieux règlements, remontant à 1586 et plusieurs fois renouvelés ou aggravés, enlevaient à ces propriétaires la libre disposition de leurs produits. C'était une atteinte flagrante au droit de propriété, et en même temps un sérieux obstacle à tout progrès agricole dans l'arrondissement. L'administration avait fini par le comprendre et par préter l'oreille aux plaintes des habitants. Par arrêts d'avril 1773 et mars 1774, le Conseil avait approuvé un projet qui consistait à détourner une partie des eaux salées de la source de Salins, à les conduire jusque sur les bords de la forêt de Chaux, qui était forêt royale, et à y construire une nouvelle saline qui pourrait ainsi tirer son approvisionnement de bois de cette forêt. Mais en mars 1776 cette nouvelle saline n'était pas achevée, et elle ne paraissait pas devoir offrir les avantages qu'on s'en était promis. Turgot, sans attendre la fin du travail entrepris, résolut d'affranchir les propriétaires de Salins des règlements qui entravaient la vente et le débit de leurs bois. Cependant, il ne put les affranchir tous immédiatement, comme il l'eût désiré. S'il rendit leur liberté complète aux propriétaires des bois situés dans la 4o, 5o et 6e lieues de l'arrondissement de Salins, il dut fixer au 1er octobre 1778 seulement l'époque à laquelle les propriétaires établis dans les 3 premières lieues pourraient librement disposer de leurs bois; et il fut obligé de laisser provisoirement les bois appartenant aux communautés assujettis à l'usage des salines, se réservant de leur appliquer plus tard la même mesure (°).

Voltaire apprenant, un mois après, l'affranchissement d'une partie des propriétaires de Salins, écrivait à de Vaines : « Eh bien! Monsieur, parmi les nouveaux édits que vous avez eu la bonté de m'envoyer, en voilà encore un de M. Turgot en faveur de la nation. C'est celui

(1) Pièc. jusl. n. 59, avec délails explicatifs.

(2) Ew. de T. Ed. Daire, II, 323.

des forêts qui sont auprès des salines de Franche-Comté. Ce ministre fera tant de bien qu'à la fin on conspirera contre lui (). »

Le 10, les États de Provence furent autorisés à emprunter à 4 0/0 des sommes destinées à rembourser d'autres capitaux antérieurement empruntés à 5 0/0. C'était une mesure toute semblable à celle qui avait été adoptée à l'égard des États de Languedoc (*).

Enfin, Turgot fit signer au roi deux déclarations destinées à réparer partiellement un désastre qui avait fait grand bruit à Paris dans les premiers jours de l'année. Pendant la nuit du 10 au 11 janvier, le Palais de Justice avait pris feu. Cet incendie, allumé probablement par des prisonniers, dont plusieurs avaient ainsi trouvé moyen de s'échapper, avait réduit en cendres presque tous les bâtiments de la cour des aides. Il avait brûlé en même temps beaucoup de boutiques de marchands établis dans les passages et les corridors du Palais. La Correspondance Métra écrivait quelques jours après : « La perte la moins réparable, et bien au-dessus des marchandises consumées, est la chancellerie et le dépôt de la cour des aides, qui se trouvent entièrement détruits. C'étaient là que se renfermaient les actes domaniaux. Plus de deux mille familles vont se voir dépouillées de leurs titres. En général notre noblesse essuie en cet incendie un coup dont elle ne pourra revenir. Les fripons seuls y gagneront. Ils supposeront que le feu a dévoré leurs titres, et par là ils usurperont des honneurs et des prétentions. Autre malheur, une source éternelle de procès pour tous ces infortunés dont les papiers sont anéantis (3). »

Une déclaration du 12 mars ordonna la représentation à la cour des aides des titres et des pièces concernant la noblesse et les privileges des communautés séculières et régulières qui y avaient été précédemment enregistrés. Ces titres et ces pièces durent être enregistrés à nouveau, sans frais, dans un délai fixé.

Par une seconde déclaration du même jour, les officiers de la cour des aides furent autorisés à rechercher et à faire copier les arrêtés et procès-verbaux de la dite cour dont les minutes avaient été réduites en cendres (*). C'est ainsi que de nos jours à Paris, à la suite d'incendies bien autrement terribles, on a dû reconstituer les registres de l'état civil.

Avant de dépasser le 12 mars, date mémorable du lit de justice, on nous permettra de revenir aux édits qui y furent enregistrés, et d'en reprendre l'histoire un instant interrompue.

(1) Volt, å de Vines, 26 avril 1779. (2) Dup. Nem., Mém., 11, 113.

(3) Corr. Métr., II, 321.
(6) Archi. (lep. Gir, Piec. impr., C. 84 ct C. 86.

CHAPITRE VII

Opposition aux Édits. – Polémique.

(Février 1776.)

Les édits ne furent pas tous présentés au Conseil le même jour. Sans parler de l'édit des corvées, signé dès le 6 janvier, la déclaration supprimant les droits établis sur les blés et les lettres-patentes portant conversion des droits sur les suifs furent acceptées par le roi le 5 février (1). Les autres édits, et notamment celui des jurandes, furent présentés et agréés le 6 (-). Ainsi, Louis XVI continuait à approuver et à soutenir son ministre. Bien que troublé par la prévision d'une lutte prochaine, il le défendait contre ses ennemis. « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple», leur disait-il. Cette parole célèbre, qui atteste à la fois les bonnes intentions et le découragement du monarque, fut prononcée par lui entre le 6 et le 9 février 1776 (*).

Voltaire, qui s'occupait alors de faire reproduire par un sculpteur de Rome les traits de Turgot, attendait avec la plus vive impatience la publication des édits. Comme l'intendant Fargès l'avait prié de prendre la plume en faveur de l'abolition des corvées, il lui écrirait le 9 : « Nous attendons l'édit des corvées, comme des forçats attendent la liberté. Vous daignez me proposer, Monsieur, de publier un écrit sur cet objet. J'y travaillerais sans doute, dès ce moment, si j'avais vos connaissances, votre style et votre précision. Je suis si ignorant sur cette matière, que je ne sais pas même comment M. Turgot s'y est pris pour détruire ce cruel abus dans sa province. Si je recevais de vos bontés quelques instructions, je pourrais hasarder de me faire de loin votre secrétaire, comme je le suis de nos États (4). »

Quelques jours après (5), il disait plaisamment à Laharpe, faisant allusion à l'opposition de la noblesse et du Parlement : « [M. Turgot] est le bienfaiteur des peuples, et il doit avoir contre lui les talons rouges et les bonnets carrés. »

Puis, revenant à l'idée qui lui avait été suggérée par Fargès, de publier une apologie de la suppression des corvées, « Oserais-je m'adresser à vous, écrivait-il à Dupont de Nemours, pour vous prier

(1) Anc. l. fr., XXIII, 318-329.
(2) J. do Vroil, Cliquot Blerrache. 137.
(3) Id., 140. On l'avait citee souvent jusqu'ici,

sans jamais lui avoir assigné de date précise.

(*) Volt, å Fargès, 9 fev. 1776.
(5) Le 12 fév. 1776.

de me faire avoir ce qu'on a écrit de mieux sur les corvées? Mon vieux sang bouillonne dans mes vieilles veines, quand j'entends dire que les escarpins de Versailles et de Paris s'opposent à l'extirpation de cette barbare servitude, destructive des campagnes. — Nous autres, Suisses de Gex, nous soupirons après l'édit des corvées, comme nous avons soupiré après la retraite des armées de la Ferme générale; et nous paierons tous avec allégresse ce qui sera ordonné (1). »

Cependant, le 9, les édits approuvés par le roi et son Conseil furent portés au Parlement. On a le procès-verbal de l'audience. C'était un vendredi matin. La grande chambre et la chambre de la tournelle étaient réunies. Étaient présents : le premier président d’Aligre; les présidents Lefebvre d'Ormesson, de Lamoignon, Joly de Fleury, tous noms historiques, et nombre de conseillers. Lecture faite des édits, il fut décidé que le tout serait porté à la connaissance des chambres assemblées ().

Celles-ci se montrèrent d'abord conciliantes. Elles approuvèrent l'édit qui supprimait la caisse de Poissy. Elles voulaient sans doute se donner l'apparence de la modération et gagner du temps (3).

Condorcet, trop confiant, écrivait le 11 à Voltaire : « Mon cher et illustre maître, les grandes robes ont enregistré l'édit de la caisse de Poissy, et nommé des commissaires pour les cinq autres. Ces commissaires ont déjà approuvé celui qui supprime les conseillers du roi (il voulait dire, sans doute, les officiers porteurs et mesureurs de grains, jurés vendeurs de marée, etc.), et l'on présume que tout se passera doucement. C'est à la fermeté du roi que nous devons ce miracle. » C'eût été un miracle, en effet, que tout se passât doucement. Il poursuit : « M. le prince de Conti, quoique mourant, se traîne à toutes les assemblées de commissaires, pour tâcher de conserver à la France le bonheur d'avoir des corvées, et pour établir ce grand principe que le peuple est, de sa nature, corvéable et taillable. Mais ce grand prince a beau faire, les corvées et lui s'en iront ensemble (*). »

Dans la même lettre, Condorcet raconte certaine mésaventure des magistrats du Châtelet, qui prouve avec quel empressement, parfois irréfléchi, les gens de robe cherchaient l'occasion de nuire au ministère. « Voici, dit-il, une facétie du Châtelet de Paris. – On dénonce à la chambre un livre intitulé Philosophie de la nature, qui se vend avec permission tacite, et qui porte au frontispice : 1776. Le livre est brûlé; on informe contre les libraires, contre l'auteur (Lisle de Sales); on espère prouver à tout l'univers que le lieutenant de police actuel (Albert), qui ne peut manquer d'être un scélérat, puisqu'il est l'ami de Turgot, a permis la distribution d'un livre

(1) Volt. à Dup. de Nem., 12 fóv. 1776. (2) Vigaon, III, 138.

(3) Vignon, III, 138.
(4) Cond., Cuv., I, 96-97.

abominable. Point du tout : on découvre que l'ouvrage, approuvé par un janséniste zélé pour la bonne cause, a été permis il y a cinq ou six ans (la première édition est même de 1769), et que le frontispice est une ruse du libraire, et le Châtelet est trop heureux d'étouffer sa sottise (1). »

Cependant, le samedi matin 17 février, le Parlement se réunit de nouveau, toutes chambres assemblées. Le prince de Conti assistait à la séance. Étaient présents : le premier président, les présidents et conseillers de la grand'chambre; les présidents et conseillers des enquêtes et des requêtes. Le premier président dit que les commissaires nommés par l'arrêté du 9 pour examiner les édits avaient fait leur travail; que leur veu avait été porté dans les chambres, et qu'il paraissait que Messieurs étaient en état de délibérer. – Lecture faite de l'édit des corvées, des conclusions écrites défavorables à l’édit furent présentées par le procureur général. Le travail des commissaires, défavorable également, fut présenté par M. Sahugnet, rapporteur. Après délibération, on alla aux voix. « Il fut arrêté qu'il serait fait des remontrances au roi pour le supplier de vouloir bien retirer ledit édit comme inadmissible, tant au fond que dans ses dispositions. » Des commissaires furent nommés pour fixer l'objet et le texte exact des remontrances. Le soir, dans une seconde séance, l'examen des édits fut continué »).

Le Parlement sortait donc de la réserve qui avait d'abord rempli de joie et d'espoir le trop naïf Condorcet. Son opposition fut très sévèrement appréciée par les juges impartiaux, tels que H. Walpole : « La résistance du Parlement à l'admirable réforme préparée par MM. Turgot et Malesherbes est plus scandaleuse que le plus féroce caprice du despotisme... Ces magistrats prévaricateurs s'opposent au bonheur de plusieurs millions d'hommes. N'ont-ils pas à moitié absous le chancelier Maupeou de les avoir opprimés () ? » - On croirait ces lignes de Voltaire. Mais Voltaire était presque rassuré depuis que les édits avaient passé enfin au Conseil. « J'ai vu l'édit de la suppression de la caisse de Poissy, disait-il à Fabry; il m'a paru très bien fait, très sage, très noble, très bienfaisant; Messieurs ne pourront y mordre. L'édit des corvées ne sera pas si bien reçu, et pourra bien nous embarrasser un peu dans notre fourmilière (). » Il n'ignorait pourtant pas l'attitude prise par le Parlement; mais il se félicitait de l'accord de Turgot avec le roi. « Vous savez peut-être, écrivait-il à Audibert, que le Parlement de Paris ayant dit au roi, dans une grande députation (5), que Sa Majesté dégraderait la

(1) Cond., Eu., I, 96-97. (2) Vignon, III, 138.

(3) Fragment de la Corresp. de Walp., cité par d'Arn. et Geff., Mar.-Ant., II, 425, uole.

(*) Volt, à Fabry, 27 février 1776.

(5) On se demande quelle peut bien avoir été cette grande deputation dont parle ici Voltaire. Il y en eut une le 7 mars; la date de la lettre à Audibert serail-elle erronée ? Nous serions porté à le croire.

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