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vous écris une autre grande lettre sur le fond de la chose, dont vous pourrez faire l'usage que vous jugerez à propos (1). »

Turgot lui répondit deux jours après par ce billet laconique d'un homme agité et impatienté. « Vous vous moquez de moi, mon ami, et vous me désolez avec vos idées de méfiance. Comment peuventelles vous entrer dans l'esprit et comment voulez-vous que, pressé comme je le suis, j'aie le temps de discuter par écrit de pareilles misères : passez-moi le terme? Je vous embrasse (9). » Avait-il réellement confiance? Voulait-il se faire illusion à lui-même? Feignait-il une tranquillité entière pour réconforter son dolent ami? On ne sait trop.

Quoi qu'il en soit, nous avons une autre lettre de Trudaine (officielle cette fois) un peu postérieure à celle qui a été citée plus haut, et qui ne manifeste pas d'aussi vives craintes; elle trahit pourtant quelque inquiétude. Bien qu'il doive voir Turgot le lendemain, il lui mande le résultat de sa dernière conférence avec les inspecteurs des ponts et chaussées. Ils sont pleins de zèle; mais voici « le moment critique » de l'année. La circulation, interrompue par le froid, va reprendre sur les routes au printemps et les dégrader rapidement. « Il faut empécher de crier, se hâter, faire l'impossible. » De quelles ressources pourra-t-on disposer? Des fonds de charité ? Mais ces fonds ne peuvent être employés qu'aux routes, et, si l'on veut qu'ils soient efficaces, il faut obtenir des receveurs généraux le paiement d'un trimestre au moins en entier, tandis qu'ordinairement les versements n'ont lieu que mois par mois. Utilisera-t-on les économies réalisées sur les ouvrages d'art? Mais cette ressource est bien précaire. Il faut cependant des fonds. Il estime que le seul moyen d'en avoir est de consacrer aux routes un secours extraordinaire, et il conclut en demandant à Turgot une somme de 322,000 fr. Le reste de la lettre entre dans des détails trop longs et trop particuliers pour être rapportés ici ).

Pour revenir à la situation, elle était fort critique, fort incertaine. Les rumeurs habilement répandues par les ennemis du ministère avaient produit le résultat qu'ils en attendaient. L'opinion publique était très inquiète sur les édits de Turgot, ne savait qu'en penser. Trudaine n'est pas le seul à constater le trouble et l'anxiété générales. « Nous sommes dans l'attente de six ou sept édits de M. Turgot, et d'une douzaine d'ordonnances de M. de Saint-Germain Ć), écrivait la comtesse de Noailles à Gustave III. Il faut espérer que le bon tempérament de la France supportera sans périr tant d'opérations cruelles. Nos ministres sont des chirurgiens qui coupent bras et jambes. On

(1) Vignon, III, 120, no 118; 12 janvier 1776. (2) Id., 121.

(3) Vignon, III, 120, n° 118; 12 janvier 1776. (0) Pour Saint-Germain, voir p. 350.

est toujours dans l'attente de quelque ordonnance, et nous trouvons la crise un peu forte (1). »

Mercy de son côté mandait à Marie-Thérèse : « Quoique les changements qui s'opèrent dans ce pays-ci puissent être regardés comme l'ouvrage des ministres actuellement en place, cependant ces changements, qui en produisent de fort considérables dans l'état et la fortune d'un grand nombre de particuliers (TM), exaltent leur humeur contre la cour en général, et il en résulte que les esprits aigris prennent une tournure de malignité et de critique dont on voit journellement les plus fâcheux effets (3). »

Dans le camp adverse, Voltaire tremblait pour le sort des réformes et s'indignait contre leurs détracteurs. Il écrivait le 11 à Mme de Saint-Julien : « C'est une chose honteuse et infâme qu’on ose décrier dans Paris le ministre le plus éclairé et le plus intègre que la France ait jamais eu. Ses ennemis, ne pouvant désapprouver ce qu'il a fait, s'occupent à blâmer ce qu'il fera. Qu'ils attendent du moins les événements pour s'en plaindre, à moins qu'ils n'aient le don de prophétie (). » Et le même jour, à de Vaines : « Je sais bien qu'il y a de fameux déprédateurs qui redoutent la vertu éclairée; je sais que des fripons murmurent contre le bonheur public; qu'ils se font écouter par leurs parasites. Ils crient que tout est perdu si jamais le peuple est soulagé et le roi plus riche; mais j'espère tout de la fermeté du roi, qui soutiendra son ministre contre une cabale odieuse. Il a déjà confondu cette cabale quand il a répondu à ses libelles en vous nommant son lecteur. Vous ne pourrez jamais lui faire lire un meilleur ouvrage que ceux auxquels vous travaillez, sous les yeux de M. Turgot (6). » — Le même jour encore, à Condorcet, à propos de la libération du pays de Gex : « Je regarde sans doute ce petit événement comme un essai qu'Hercule fait de ses forces; il finira par nettoyer toutes les étables du roi Augias. Les reptiles qui infectent depuis si longtemps ces étables auront beau siffler : Augias verra sa maison nette, supposé qu'il soit assez heureux pour avoir toujours dans Hercule une confiance entière (6). » -- Puis le 13, à Turgut lui-même, à propos de la même affaire : « Pardonnez à un vieillard ses indiscrétions et ses importunités. Un des droits de votre place est d'essuyer les unes et les autres. — Vous faites naître un

(1) Lettr. de la comtesso de Noailles de Lamark á Gustave III. (Geff., Gustave III.) Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'exagération de ces mots : « tant d'opérations cruelles, ministres chirurgiens, etc, · Mais la comtesse répétait ce qu'elle entendait dire autour d'elle.

(2) Mercy parait avoir été, comme la comtesse de Noailles, trompé par le milieu dans lequel il vivait, Les édiis n'étaient point destinés à produire de si « considérables changements

dans l'état et la fortune des particuliers , et
ces particuliers, en tout cas, n'étaient point en
si « grand nombre » que Mercy le croit. Mais
les privilégiés étaient intéressés à grossir
l'importance des sacrifices qu'on leur imposait,
au nom de la justice et de l'humanité.
(3) D'Arn. et Gefl., M.-A., II, 416;19 janv. 1776.

Volt, à Mme de Saint-Julien, 11 janvier 1776. (5) Volt. à de Vaines, 11 janvier 1776.

6 Volt. à Cond. Euo. de Cond., I, 91-92; 11 janvier 1776.

beau siècle dont je ne verrai que la première aurore. J'entrevois de grands changements, et la France en avait besoin en tout genre. — J'apprends qu'en Toscane on vient d'essayer l'usage de vos principes, et qu'un plein succès en a justifié la bonté. — On me dit qu'en France des gens intéressés, et d'autres gens très ingrats qui vous doivent leur existence, forment une cabale contre vous. Je me flatte qu'elle sera dissipée; mon espérance est fondée sur le caractère du roi et sur les vrais services que vous rendez à la nation... Triomphez, Monseigneur, des fripons et de la goutte; conservez vos bontés pour le plus vieux de vos serviteurs et le plus zélé de vos admirateurs : vous ne vous embarrassez guère de mon profond respect. — Le vieux malade de Ferney ("). » Enfin le 27, comme on avait fait courir le bruit d'un dissentiment entre Turgot et Malesherbes, bruit presque aussitôt démenti que répandu, Voltaire s'adressait en ces termes à Condorcet : « Je me doutais bien que le prétendu refroidissement de deux grands hommes faits pour s'aimer était une de ces absurdes calomnies dont votre ville de Paris est continuellement inondée. Une nouvelle plus vraie me désole : c'est la goutte et la fièvre du meilleur ministre des finances que la France ait eu... » Parlant ensuite de la situation difficile du ministère, il s'effraie de l'opposition des membres du Parlement, et va dans un moment d'humeur jusqu'à les appeler canailles. « Soyez très sûr, poursuit-il, que le ministère n'oserait jamais soutenir un homme qui serait poursuivi par eux (par les membres du Parlement). Vous avez vu que M. Turgot lui-même n'a pu ni voulu défendre dans le Conseil un petit ouvrage (l'écrit sur l'abolition des corvées) qui était uniquement à sa gloire, et qu'il a laissé condamner M. de Labarpe pour avoir loué cet ouvrage dans le Mercure. » Turgot, on se le rappelle, n'avait pu faire autrement en effet. Voltaire termine ainsi : « J'attends les nouveaux ouvrages de M. Turgot contre lesquels on se déchaîne sans les connaître : il ne faut courir ni deux lièvres ni deux édits à la fois (). »

Il est question dans cette dernière lettre de la goutte de Turgot: il avait eu récemment une nouvelle attaque qui fut très grave. Le 16 janvier, le délégué du commerce de Bordeaux écrivait aux directeurs du commerce de cette ville qu'il n'avait pu voir Turgot, à cause de la recrudescence de son mal (TM). Voltaire écrivait de son côté à Fargès le 26 : « J'ai appris, au départ de mon paquet (le 13 environ) que notre bienfaisant ministre avait un nouvel accès de goutte. J'apprends aussi que ses ennemis ont un nouvel accès de rage. Ils sont comme les diables, dont on dit que les tourments redoublent quand Dieu veut faire du bien aux hommes. – P.S. On dit que M. Turgot est très mal. Si cela est, je suis désespéré et je renonce à toute affaire (1). » Voltaire n'exagérait rien, Turgot souffrait cruellement et ne pouvait sortir ni de Versailles ni de son cabinet (9). « Vous ne revenez point à Paris, et malgré l'intérêt personnel, je trouve que c'est un parti bien sage, » lui écrivait Condorcet vers la fin du mois (s).

(1) Volt. á Turgot, 13 janvier 1776.

2) Volt. à Cond.' Eup. de Cond., I, 93-94; 27 janvier 1776.

(3) Archives départementales de la Gironde, Lettres missires de la Chambre do Commerce, 6e reg., 16 janvier 1776.

Condorcet et plusieurs autres gens de lettres avaient formé le projet, fort honorable pour eux et pour Turgot, de le venger des cris et des calomnies de ses adversaires, et de lui donner un témoignage public de leur sympathie, en le faisant entrer à l'Académie française à la place de l'abbé Voisenon, qui venait de mourir (*). Turgot refusa sans doute de se présenter; car, deux mois après, à la fin de janvier, ses amis songèrent à l'élire membre, non plus de l'Académie française, mais de l'Académie des Inscriptions, comme successeur du duc de Saint-Aignan. Condorcet lui demanda en ces termes son adhésion à ce nouveau projet : « M. de Saint-Lambert trouve que dans ce moment où la voix du public, qui n'est pas la voix publique (*) est contre vous, où vos édits vont exciter cent clabauderies, il serait fort agréable aux gens de lettres de vous donner une marque de leur vénération en vous nommant à la place de M. le duc de SaintAignan (6); que c'est peut-être la seule occasion que l'Académie puisse avoir d’élire un ministre en place, sans faire une espèce de platitude. » Il ajoutait : « On n'élira point M. de Chabanon, qui n'a pas de talent, dit-on, mais qui est du moins un homme (1).» Turgot répondit le 30 janvier à Condorcet : « Remerciez pour moi M. de Saint-Lambert; ce n'est pas encore dans ce moment-ci qu'il me convient de fixer sur moi les yeux du public pour un autre objet que les affaires de ma place. » Ainsi l'auteur s'effaçait devant le ministre, et sacrifiait provisoirement toute ambition littéraire au souci du bien public. Il poursuivait en donnant son avis sur le choix d'un candidat à l'Académie. « Je crois qu'il faut tâcher de faire nommer Laharpe. Si on ne peut y réussir, pourquoi l'Académie ne prendrait-elle pas l'abbé Barthélemy? — Je trouve qu'on traite trop sévèrement M. de Chabanon. Il n'est point, quoi qu'on dise, sans talent. Il est vrai qu'il n'a donné aucun ouvrage complet. On n'a pas toujours été aussi sévère. » Il terminait en adressant à son ami des compliments de condoléance à propos de la suppression de son petit livre sur l'abolition des Corvées. « Vous avez donc été dénoncé et supprimé. Je suis fâché de cette aventure, surtout en ce moment. Adieu, je vous embrasse (8). »

La suppression de l'ouvrage sur l'abolition des corvées était une

(1) Volt, à Fargès, 26 janvier 1776. (2) Ce second accés de goutte de Turgot avait commence en décembre 1775. V. p. 139. (3) Cond. à Turg. Euv. de Cond., 1, 94.

Bach., Mém. secr., VIII, 306; 25 nov. 1775.

(5) Distinction aussijuste qu'ingénieusement exprimée.

(6) Mort le 22 janvier 1776.
(1) Cond., Euo., I, 239.
8) Cond., Buo., I, 261.

de ces escarmouches qui précèdent une grande bataille : les gens de robe avaient voulu essayer leurs forces contre un ami du ministre avant de s'attaquer au ministre lui-même. « C'est M. d'Eprémesnil, dit Mairobert, qui a fait,fà l'assemblée de Paris du 30, la dénonciation du petit écrit sans titre sur les corvées. Ce jeune magistrat, qui depuis son admission au Parlement attendait avec impatience le moment de se signaler, a cru celui-ci favorable : il en voulait depuis longtemps aux économistes, il a profité de la circonstance, et dans son récit il en a tracé un portrait de main de maître; il les a représentés comme une secte d'enthousiastes cherchant non seulement à combattre les préjugés et à renverser les formes sagement établies, mais à détruire les lois les plus anciennes, les principes les mieux avoués, pour y substituer leur doctrine qui n'a servi jusqu'à présent qu'à jeter le désordre et la confusion, qu'à bouleverser le royaume. Il n'a pas épargné le ministre qu'ils regardent aujourd'hui comme leur chef, et sans le nommer il l'a désigné de façon à ce qu'on ue put le méconnaître; il a cherché à jeter le ridicule sur la sensibilité louable, mais peut-être trop excessive, qu'il a témoignée à l'occasion du pamphlet répandu contre le sieur de Vaines. — La Cour n'a point adopté l'excursion violente du dénonciateur : on voit même par le réquisitoire entortillé, vague et croqué, de l'avocat général Séguier, qu'il était difficile d'asseoir raisonnablement de justes qualifications sur l'écrit à censurer; pour ne rien énoncer et se tirer d'affaire, il a recours aux expressions triviales d'oubli, de mépris, etc. (1). »

Voici, toujours d'après Mairobert, quel fut le discours de Séguier aux chambres assemblées : « Nous avons pris communication du récit et de l'imprimé que la Cour vient de nous faire remettre : il était déjà parvenu à notre connaissance, et nous l'avions jugé plus digne de mépris que de censure. Les réflexions que cet auteur anonyme présente au public, les objections qu'il se fait à lui-même pour les combattre, les différentes classes de citoyens qu'il semble vouloir attaquer, l'espèce de cri séditieux avec lequel, en finissant, il cherche à soulever le peuple, tout y annonce le fanatisme plutôt que la raison. Nous ne nous arrêtons pas à détruire le peu d'impression que cet écrit a pu faire sur les esprits; c'est en démontrer la futilité que de le condanner à l'oubli dont il ne devait jamais sortir (*). » Ce procédé de réfutation était fort commode. Le superbe dédain de l'avocat général pour l'æuvre de Condorcet n'alla point cependant jusqu'à l'abandon des poursuites commencées. L'écrit sur les corvées fut condamné par arrêt du Parlement « comme tendant à soulever

(1) Bach., Mém., secr., IX, 40; 5 fév. 1776. – La Corr. Métra disait de son côté : Condorcet publie une petite brochure « où il faite les gens en place, et où il décliire le clergé et le Parleinent. » Le Parlement se venge,

supprime la brochure « par un arrêt très désagréable pour l'auteur. On y parle de son opuscule avec le dernier mépris. » (II, 379; 10 fév. 1776.)

(2) Bach., Mém. secr., IX, 40; 7 fév. 1776.

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