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de Picardie à M. Necker, prohibitif, et le public lui faisait l'honneur de l'attribuer à Voltaire : « Il paraît une Lettre d’un fermier de Champagne à M. Necker (1), facétie qu'on attribue à M. de Voltaire. Elle roule sur le livre de ce banquier relativement au commerce et à la législation des grains, et l'on conçoit aisément que le persiflage était la seule arme avec laquelle le philosophe de Ferney put combattre en matière de politique, de commerce et d'administration contre un homme aussi profond et aussi exercé que son rival (TM). » C'est en ces termes que Mairobert, grand admirateur de Necker, rendait compte de l'opuscule de Condorcet. Peu de temps auparavant, le même Condorcet avait publié une autre brochure sur l'abolition des corvées (3) qu'on avait cru, à tort également, l'æuvre de Voltaire; et nous pourrions citer bon nombre d'ouvrages du même genre.

Mais la polémique sérieuse n'était qu'une arme bien faible aux mains des partisans de Turgot. Les méchantes plaisanteries, les injures, les calomnies avaient plus de chance d'être écoutées que les arguments les plus solides. Une lutte ardente, passionnée, avait déjà commencé; de sourdes rumeurs couraient partout. « Les grands changements qui se préparent dans l'administration économique de l'État, écrivait Mercy le 17 décembre, donnent beaucoup d'humeur à ceux qui trouvent leur intérêt au désordre; cette fermentation excite une licence très scandaleuse dans les propos et dans les écrits (6). »

On savait en effet que l'année 1776 verrait éclore plusieurs des projets les plus importants de Turgot. Les Mémoires secrets de Bachaumont nous permettent de nous rendre compte des bruits qui circulaient à ce sujet dans le public : « On parle beaucoup d'édits que sa Majesté doit faire apporter au Parlement et qu'elle fera enregistrer sous ses yeux pour plus de célérité. Il est question principalement : lo de la suppression des corvées, auxquelles on substituera un impôt; 2o de la suppression des maîtrises des arts et métiers, pour rendre le commerce plus encouragé et plus florissant; 3° de la suppression de la mendicité, à laquelle on obviera par des forçats de terre (S), c'est-à-dire des régiments de travailleurs publics, qu'on répartira pour les divers travaux et qui contribueront beaucoup à remplacer les corvées; 4o de la suppression de plusieurs charges de finance, onéreuses à l'Etat, et surtout des trésoriers; 5° enfin d'un emprunt considérable pour subvenir aux dits remboursements et autres dépenses qu'entraînent tant de changements et de projets (6). »

(1) Mairobert, citant probablement l'ouvrage de mnemoire. so trompait sur le titre.

(2) Bach, Mém. secr., VII, 345; 30 déc. 1775. 1) Id., 323; 10 dec.

D'Arn. et Gull., Mar.-Ant., II, 410.

(5) Il s'agit probablement des chaines de fortals étab'ies par Saint-Germain à Metz, Stråsbourg, Lille et Besancon. - Voir plus haut, inėme livre, ch. Xili, n. 26.

6) Bach., Mént. seci., VIII, 312.

De tels propos, habilement grossis, étaient de nature à effrayer bien des gens. Il semblait que toute sécurité eût disparu : privilégiés, corps de métiers, fermiers généraux, officiers de finance, gens de robe, mendiants même, toutes les classes de la société pouvaient . paraître menacées de quelque bouleversement inconnu, et l'annonce d'un emprunt « considérable » achevait de jeter partout l'inquiétude. C'est ainsi que l'année 1775 se termina dans l'attente des plus fâcheux événements, et au bruit croissant des accusations lancées contre Turgot et 'ses auxiliaires ou ses partisans. Aussi n'est-ce pas sans étonnement qu'on trouve parmi les productions légères de cette fin d'année le couplet suivant, cuvre d’un versificateur aussi optimiste que mal inspiré par les Muses :

ses:

.

De ministres quel choix heureux,
Et quel présage pour la France !
Malesherbes tient la Balance;
Turgot préside à la Finance;
Saint-Germain combattra pour eux,
Et Maurepas, par sa prudence,
Rendra leurs travaux fructueux (1).

L'événement justifia fort mal cette prédiction.

Avant d'aborder l'année 1776, qu'il nous soit permis de jeter un coup d'æil rapide en arrière, afin de mesurer l'importance des travaux accomplis jusque-là par Turgot et de mieux juger des périls qui menaçaient l'avenir de ses plans.

La situation était tout autre qu'à la fin de 1774. Le ministre alors n'avait qu'ébauché une faible partie de son æuvre; il avait rendu la liberté au commerce des blés, et il n'avait guère eu le temps de faire autre chose. On savait qu'il était honnête, laborieux, bien intentionné, en harmonie parfaite d'idées avec le roi. Le peuple savait qu'il avait remplacé l'abbé Terray. On l'estimait, on le craignait; il était populaire. Que nous sommes déjà loin de cette période trop courte du ministèrel Le développement partiel de ses projets, l'essai incomplet de quelques-unes de ses réformes avaient suffi pour créer une ligue formidable contre lui. Ces premières réformes pourtant n'étaient que des entreprises de détail, et si l'on veut bien se les rappeler, aucune ne touchait sérieusement ni aux intérêts ni aux préjugés des privilégiés; aucune ne pouvait être accusée de dépasser les limites de la sagesse ou de la justice; aucune ne justifiait ce reproche de précipitation dont on a tant abusé contre Turgot.

Validation des opérations conformes au système de la taille tarifée

(1) Corr. Métr., II, 241.

dans la généralité de Paris; abolition des contraintes solidaires; S!lspension des droits sur le poisson pendant le carême; autorisation accordée aux blés français destinés à la Provence de traverser le port de Marseille; paiement des lettres de change des îles de France et Bourbon; rappel des commis de l'octroi à l'observation stricte de la loi, même à l'égard des voitures royales; cassation des ordonnances illégales des juges de police de La Rochelle; encouragements à la culture de la garance; liberté de planter des châtaigniers accordée aux Corses; ordre donné aux inspecteurs des manufactures d'observer une grande modération dans l'application des règlements industriels; exemption des droits d'entrée pour toutes les denrées qui seraient apportées à Reims pendant le, sacre; conversion en régie du bail des poudres et salpêtres; suspension des droits d'octroi sur les blés à Bordeaux; suppression d'offices de marchands privilégiés à Rouen; règlement de l'affaire Fontette; liberté de polir les ouvrages d'acier; réduction du nombre des officiers des saisies réelles; création d'une juridiction consulaire à Dunkerque; suppression des offices alternatifs de receveurs à la chambre des comptes; suspension provisoire des corvées; délais accordés pour la vérification de titres de rentes et remboursement de rentes; réorganisation du services des diligences et messageries; annulation d'un arrêté du conseil supérieur du Cap qui avait usé, dans une procédure, de lettres interceptées à la poste; impulsion donnée à la construction de canaux; amélioration de la navigation de la Charente; fondation d'une chaire d'hydrodynamique: instructions adressées à l'astronome Messier pour la mesure di pendule à secondes, sous le 45e parallèle; récompenses et secours accordés à des industriels; expériences faites pour le maintien d'une proportion constante entre le prix du blé et celui du pain; affranchissement financier du petit pays de Gex; liberté du commerce maritime des grains de province à province; rétablissement de la liberté de la boulangerie foraine à Lyon; autorisation d'emprunts donnée au clergé et à divers pays d'états; liberté de commercer avec les colonies accordée au port de La Rochelle; exactitude esigée de tous dans l'acquittement de l'impôt de la capitation; adoucissement de la législation concernant les déserteurs; mesures de précaution prises contre l'épizootie : telle avait été en substance l'administration de Turgot pendant le courant de l'année 1775.

Si quelques-unes des mesures que nous venons d'indiquer, par exemple la réforme de l'octroi de Paris et la perception plus sévère de la capitation, irritèrent les nobles; si d'autres, telles que la conversion en régie du bail des poudres et la réorganisation des messageries, excitèrent le mécontentement de quelques particuliers, dans aucun cas les privilégiés qui se prétendirent lésés n'avaient le droit de se plaindre. Turgot usait à leur égard des lois ordinaires; il n'en créait pas de nouvelles; l'octroi et la capitation existaient avant lui; le droit de convertir les baux en régies et les monopoles privés en monopoles de l'État avait été exercé de tout temps par ses prédécesseurs; il ne changeait rien à l'ordre de choses établi; il restait fidèle aux traditions constantes de l'administration.

Ainsi, l'opposition violente qui se déchaina contre lui ne pouvait s'en prendre à ses actes, elle ne pouvait incriminer que ses intentions : c'est un procés de tendances que ses adversaires plaidaient contre lui. Cette remarque a son importance : elle prouve que quatorze ans avant la Révolution française, la seule annonce de réformes suffit à unir en un faisceau hostile tous les privilégiés, avant même qu'aucune réforme sérieuse eût été essayée.

En effet, à la veille de 1776, la ligue des privilégiés contre Turgot, la ligue pour les abus était toute prête, toute formée. L'histoire de l'année 1775 l’a prouvé surabondamment. – La finance s'était déclarée tout d'abord l'ennemie du nouveau régime; – les actionnaires un instant dispersés du pacte de famine avaient fomenté l'émeute du mois de mai; honteux de leur défaite, ils cherchaient l'occasion d'une revanche; – bien que malheureux aussi dans une première entreprise, les partisans de Choiseul, c'est-à-dire la plupart des gens de cour, n'avaient renoncé ni à leurs intrigues ni à leurs espérances; - la reine s'était assurée contre le contrôleur général les services de Maurepas; - une partie des gens de lettres, jaloux des économistes, s'étaient ralliés autour de Necker; – réconciliés dans une haine commune, le Clergé et le Parlement, ennemis plusieurs fois séculaires, s'étaient entendus contre Turgot; – l'aristocratie bourgeoise des maîtrises et corporations s'apprêtait à se joindre aux autres aristocraties.

En résumé, noblesse d'argent, noblesse d'épée, noblesse d'église, noblesse de robe, noblesse de plume, et jusqu'à noblesse d'atelier, tout ce qui avait un privilége s'unissait contre Turgot.

Chacun, sans doute, avait contre lui des griefs particuliers; les uns lui reprochaient son économie; les autres, sa tolérance; beaucoup, son inflexible équité. Tous, au fond, obéissaient au même sentiment égoïste. Ils craignaient que Turgot n'abolît les priviléges, c'est-àdire les abus; et comme ils en vivaient, ils voulaient les conserver.

Une grande dame traduisait admirablement la pensée de tous les adversaires de Turgot, lorsqu'elle disait avec autant de nonchalance que de malicieuse bonhomie : « Pourquoi donc innover? Est-ce que nous ne sommes pas bien ? »

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