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CHAPITRE XIX

Les ennemis de Turgot pendant les derniers mois de l'année 1775.

(Doctobre à décembre 1775.)

A la cour, Turgot n'avait guère que des ennemis. Deux cabales s'y disputaient toujours l'influence; mais ce n'étaient plus exactement les mêmes que l'été précédent. Le parti de Monsieur et de Mme de Marsan était définitivement réduit à l'impuissance par la domination éclatante que Marie-Antoinette exerçait sur le roi. Il n'était plus question de lutter contre la reine; on se contentait de se disputer ses bonnes grâces. Toute la politique de Versailles se réduisait à une querelle de favorites. D'un côté était la princesse de Lamballe, avec le comte d'Artois, le duc de Chartres, et ce qu'on appelait le Palais-Royal. De l'autre était la comtesse de Polignac, avec Besenval, les Guéménée, les Choiseul et toute la jeunesse (-).

Les deux factions, toutefois, voyaient avec dépit Lauzun primer tous ses rivaux. Depuis le commencement d'octobre, depuis la course des Sablons (*), il avait pris une incroyable assurance; il se posait en protecteur et en maître. N'ayant pu ramener Choiseul au pouvoir, il songeait à présider lui-même aux affaires extérieures de la France. Il regrettait que Vergennes eût rompu avec la Russie; il voulait que la czarine signât avec la reine un traité secret. Il rêvait d'être le Potemkin d'une nouvelle Catherine II, et peut-être de toutes deux à la fois. Mais Marie-Antoinette, que la moindre tension d'esprit fatiguait bientôt, cessa de le prendre au sérieux dès qu'il cessa de lui conter des folies, « Elle ne l'écouta pas, dit-il lui-même, sans étonnement, » c'est-à-dire sans ennui (3). Sa faveur se soutint jusqu'au commencement de 1776; mais la ligue des Polignac, de la duchesse de Gramont, d'un autre ambitieux, Coigny, la détruisit peu à peu et finit par la ruiner entièrement.

Pendant ce temps, Monsieur, irrité de se trouver à l'écart, minait souterrainement contre Turgot et Malesherbes. « Ces deux ministres, lit-on dans la Correspondance Métra, pourront être victimes de leurs vues patriotiques. Déjà Monsieur... a présenté à Sa Majesté un

(1) D'Arn. et Geff., Mari-Ant., II, 398, 400; 15 nov. 1775.

(2) Voir liv. II, chap. xiv, p. 314
(3) Lauz., Mém.

certain Cromot, qui occupe la charge de surintendant des finances de sa maison, et l'a annoncé comme un homme de premier mérite clans cette partie. M. Cromot a débuté par être écrivain au contrôle général; il est devenu premier commis des finances sous M. de Laverdy et sous l'abbé Terray. Il a gagné beaucoup d'argent et a acheté, sous la protection du duc de La Vrillière, la charge qu'il a maintenant. Il a beaucoup de ce qu'on appelle de l'esprit, et il est très beau parleur. Aussi le roi l'a beaucoup goûté, et lui a ordonné de mettre par écrit ses vues et ses idées pour rétablir l'ordre dans les finances et pour soulager les peuples (). »

Le plus grand danger venait toujours de la reine. Elle témoignait, il est vrai, beauco:up d'amitié à Maurepas et Malesherbes, et elle avait avec eux « de longs entretiens »; mais l'ambassadeur Mercy ne dit pas que Turgot y fût admis. Comment croire, en effet, à une harinonie possible et durable entre le sévère contrôleur général et une reine dont le rôle politique se bornait à demander des places et de l'argent pour ses amis? Non contente d'avoir obtenu 50,000 écus pour la princesse de Lamballe, elle faisait donner 600 louis au comte d'Esterhazy pour payer ses dettes; elle faisait accorder une pension de veuve à la comtesse de La Marche, qui n'était pourtant que séparée de son mari; elle sollicitait pour le vicomte de Polignac, beau-père de la favorite, la charge d'ambassadeur en Suisse (*).

Au dehors, l'affaire du libelle dirigé contre de Vaines attirait toujours l'attention du public. « Tout est en combustion dans la librairie, à l'occasion de cette Lettre d'un Profane, » disaient les Mémoires secrets de Bachaumont. Au moment où l'on commençait à l'oublier, un second libelle parut, dirigé également contre de Vaines (3). Celui-ci, plus irrité que jamais, réclama de nouveau le secours de la police. On alla chez un M. de Charmoy que l'on soupçonnait, et qui avait été naguère attaché au fermier général du Mijean; on fouilla dans ses papiers : « Il cria comme un démon, et se plaignit de cet attentat contre les droits d’un citoyen sous un règne où l'on annonce vouloir les respecter (). » C'est sur la police seule, notons-le en passant, et non sur Turgot, que retombe la responsabilité de ces perquisitions, comme celle des arrestations faites sous son ministère pour fait de librairie. La police de l'ancien régime était aisément prodigue de toute sorte d'atteintes à la liberté individuelle des hommes de plume et autres gens de petit état; et elle les accordait comme une faveur toute naturelle à la requête des fonctionnaires influents ou des personnages de la finance, de l'église, de la cour. En attaquant de Vaines, c'est Turgot qu'on voulait atteindre; le

- -- -- - -- - - --(1) Corr. Métr., II. 296-997; 1er janv. 1776.

(3) Il parut le 2 nov. 1775, sous le titre de (2) D'Arn, el Geil., Mar.-Ant., II, 398, 400, Lettre écrite à M. Turgot par un de ses amis. 406, 408.

"") Buch., Mém. secr., VIII, 314.

plan des ennemis du ininistre était bien clair. « La Lettre à M. Turgot (le nouveau libelle), dit Mairobert, est certainement un effet de la cabale adverse pour faire sauter ce ministre ou le discréditer, quelque parti qu'il prenne à l'égard de M. de Vaines. S'il le garde, on l'accusera d'un aveuglement tel qu'il annonce une tête peu en état de gouverner; s'il le renvoie, on l'accusera de faiblesse, et l'on s'enhardira à de nouvelles tentatives contre les autres personnages auxquels il donne sa confiance (1). » Turgot, qui avait déjà donné une première fois à de Vaines un témoignage public de son estime (), n'eut garde de céder aux perfides insinuations de ce second pamphlet. Ses ennemis purent déclamer tout à loisir contre sa prévention, sa courte vue et son entêtement.

Pour en finir avec cette affaire des libelles dirigés contre de Vaines, on nous permettra d'anticiper sur les premiers mois de l'année 1776. Le colporteur Bourgeois, qui avait été enfermé pour avoir vendu des exemplaires de la Lettre à M. Turgot, fut relâché dans les derniers jours de janvier. Il est probable qu'il n'obtint sa liberté qu'en désignant l'auteur du pamphlet dont on avait jusque-là ignoré le nom. C'était, on se le rappelle, un avocat du nom de Blondel. Ayant sans doute appris qu'il était découvert, il voulut se donner le beau rôle; il écrivit à Malesherbes une lettre digne et fière, s'avouant l'auteur de la lettre et se glorifiant de l'être. Conduit à la Bastille, et interrogé par le lieutenant de police, il déclara qu'il n'avait pas attaqué sans preuves, et qu'il démontrerait la vérité de ses accusations, si de Vaines consentait à le citer en justice; que, du reste, « il voyait avec douleur un ministre obsédé par un pareil confident; » qu'il avait agi pour le bien public, et qu'il n'avait aucun motif d'animosité personnelle contre son adversaire. En même temps, il écrivit au Parlement pour se plaindre de sa réclusion; le Parlement ayant évoqué l'affaire neuf jours après, il fut mis en liberté (?). «Qu'est-ce donc qu'un avocat nommé Blondel, écrivait Voltaire à Condorcet le 16 février, qui s'est avisé d'écrire des horreurs contre M. de Vaines, votre ami, et qui n'a pas épargné Turgot, votre autre ami? Est-il vrai que ce maraud est à la Bastille ? Je ne puis croire que les apédeutes (*) aient la hardiesse de refuser leurs griffes au sage et bienfaisant ministre, père du peuple, et s'ils faisaient les difficiles, je pense qu'ils trouveraient à qui parler, et bientôt à qui ne plus parler (5). » Voltaire ce jour-là était en veine de fanfaronnade. Blondel était libre, et bientôt il ne fut plus question de Blondel.

On eût dit que les pamphlétaires se sentaient couverts à l'avance et

(1) Bach, Mlém, sec., 319; 4 déc. 1775.
(2) Voir plus haut mème livre, ch. XIV.

(3) Bach., Mém, seci., IX, 38; 2 fév. 1776. – Id., 39; 4 fév.

(* Nom des gens de justice dans Pantagruel.

(5) Cond., Eur. Ed. Arago, I, 99. – A qui ne plus parler. » Voltaire espérail-il la desTrucliou prochaine des Parlemenis?

assurés de l'impunité; bien que gênés par la police, ils redoublaient chaque jour de violence dans leurs attaques contre Turgot. « Les ennemis du contrôleur général, dit Mairobert le 11 novembre, de pouvant donner l'essor à leur rage dans des libelles par la difficulté de les faire imprimer, se contentent de faire courir des pamphlets manuscrits contre ce ministre, ses conseillers et ses subalternes de confiance. C'est ainsi qn'ils répandent le Catalogue des livres nouveaux qui se trouvent chez l'abbé Roubaud (1), secrétaire perpétuel de la Franche Loge Économiste sous la protection de M. Turgot, le très vénérable grand-maître. On voit que cette facétie est bien réchauffée. Sous le titre prétendu de ces ouvrages nouveaux, on critique les opérations du contrôleur général, ses projets et les gens auxquels il met sa confiance. Du reste, il y a quelques bonnes plaisanteries, mais des allusions injustes, calomnieuses, et en général plus de méchanceté que d'esprit. On y trouve même des choses inintelligibles et qui exigeraient un long commentaire (°). » Le principal colporteur de ce Catalogue était encore Bourgeois; il fut arrêté et enfermé de nouveau à la Bastille. « On assure, dit Mairobert, que M. Turgot, qui devrait être au-dessus de ces infâmes imputations, en est fort affecté (*). »

Voici les principaux passages de ce triste libelle dont toutes les allusions ne sont pas claires; la plupart se devinent pourtant, et il est plus aisé d'y trouver un sens que de l'esprit :

Paragraphe sur la patience de Louis XVI, par le très honnête et très puissant seigneur M. de Vaines, lecteur du roi.

Elog de M. Turgot, par une compagnie de monopoleurs. Brochure in-12 avec cette épigraphe : Beati oculi qui vident que non videtis.

Le Pudenda, ou nouveau Projet de Messageries, au profit du frère La Croix (*), ouvrage composé par un trépassé en Prusse.

Antigunaika, ouvrage composé par M. Turgot, avec une préface du frère orateur Diderot

Consultation de méclecine sur les délires de M. Turgot lorsqu'il était intendant de Limoges, et moyens inutiles employés à sa guérison.

L'Homme au masque, ou l'Art de paraître ce qu'on n'est pas; ouvrage dédié à M. Turgot. 2 vol. in-12

Le Ministre des postes, ou les Préjugés ramenés, avec cette épigraphe :

Nuls au conseil des rois ne pourront être admis
S'ils ne sont reconnus pour être nos amis.

L. Nourrau Machiavel, ou Entretien nocturne des frères Turgot, d'Albert, et du maréchal d: Biron.

Le Calastre, ou Nouveaux Moyens de saper les fondements de la monarchie française, ouvrage composé par M. Turgot.

(1) La Corresp. Mét'a dit : l'abbé Baudeau.
(2) Bach., Mem. secr., VIII, 83; 17 nov. 1775.

(3) Bach., Mim, secr., 311; 27 nov. 1775.
(6) Chet de bureau au contrôle général.

La Nouvelle Tactique de Jean-Farine, mise en exécution par Charles Samson, exécuteur des hautes æuvres, sous les ordres du maréchal de Biron.

Projet présenté au roi, par la Franche Loge des Économistes, pour faire agréer à sa Majesté leurs instituts et pour les faire succéder à ceux de la compagnie des Jésuites, attendu l'intimité et les rapports qui se trouvent entre les principes d'Ignace et ceux des frères économistes.

Les cinquante Martyrs de l'Isle-Adam (1), ou le Gouvernement de M. Turgot.

LAnti-Colbert, ou les Moyens de détruire le commerce et les manufactures de France, par M. Turgot.

Les Intrigues, ou la Manière d'abuser de la confiance du roi. Ouvrage classique, par MM. Turgot, Diderot et d'Alembert. 9 vol. in-8.

Progrès de la Raison, ou Recherches du vrai, par M. Turgot, avec cette épigraphe : « Tous les hommes ne sont que des instruments passifs entre les mains des ministres, et ces derniers peuvent disposer à leur gré de la vie de tous les êtres. »

Commentaire de M. Turgot sur les mots Justice, Liberté, Humanité et Patriotisme. Il prouve que ces mots n'étaient que des ètres imaginaires qui ont toujours été inconnus au prince de Machiavel et à lui.

Les Mondes modernes, ou les Éléments du despotisme oriental adaptés au gouvernement français, par M. Turgot.

Réponse de M. Turgot aux parents des deux victimes qui ont été justiciées pour avoir pris du pain, avec cette épigraphe :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Discours de M. Turgot au Conseil du roi lors des émeutes : ..... « Il est notoire, Sire, que ce sont mes ennemis qui fomentent ces émeutes, et qu'il faut, en attendant qu'on les connaisse, punir sans distinction. Vos sujets ont encore trop d'aisance, et les particuliers trop de richesses. J'ai d'excellents moyens pour ployer toute cette populace et l'accoutumer au joug. Le plus fort rem part d'un monarque, c'est la pauvreté de ses sujets... (4). »

Il est inutile de faire justice des calomnies contenues dans ce fatras. Nous avons voulu montrer seulement quelles libertés nouvelles se permettaient les ennemis du grand ministre et combien leur hardiesse avait augmenté en peu de temps.

En revanche, le mouvement suscité dans les esprits ne se ralentissait pas (3), et l'ardeur de ses amis à le défendre était loin d'être refroidie. Un avocat, Boncerf, publiait, sans nom d'auteur, un petit volume destiné à acquérir bientôt une sorte de célébrité, les Inconvénients des droits féodaux (*). Condorcet écrivait sa Lettre d'un Laboureur

(1) Paysans tués dans la guerre des farines. (2) Corr. Métr., II, 297, 303.

(3) Citons parmi les publications économiques et financières de cette dernière période de l'année 1755 : La Richesse du roi de France fondée uniquement sur le vele de ses sujets, par Roussel, couseiller maitre à la Cour des comples: il aurait voulu remplacer l'impôt par des contributions volontaires; – Les Prince

cipes et usages concernant les dimes, par Jouy, avocal, nouvelle édition : il pensait que les uimes élaient simplernent de droit positif et non de droit divin.

(6) Le Mercure de France en disait simplement alors : « Il merite d'être lu et piquera la curiosité de ceux qui n'adopteront pas son plan. » (Janv. 1776.) Voir l'histoire du livre de Boncerf, iiv. III, chap. VIII.

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