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Castries pour candidat. Mais la reine ne se prêta point cette fois à ses intrigues. Elle avait été gagnée d'avance par l'habile Maurepas.

« Je n'aurai rien à me reprocher pour le choix d'un ministre de la guerre, écrivait Marie-Antoinette à sa mère le 17 octobre; j'ai à me louer des attentions et des égards de M. de Maurepas, qui d'abord m'a confié ses idées, avant d'en avoir aucune arrêtée, et ensuite m'a instruite du choix qu'il proposait au roi... (1). » La reine avait donc aisément cédé aux fratteries du vieux courtisan. Lorsqu'elle eut donné son approbation et promis de garder le secret, il faut lui rendre cette justice qu'elle tint parole. Ni les obsessions de Besenval, ni l'indiscrète curiosité de ses familiers ne purent triompher de sa réserve. Elle ne consentit à soutenir aucun des candidats qui briguaient le ministère de la guerre, et pendant plus de dix jours elle laissa ignorer à la cour quel serait l'heureux successeur du comte de Muy (*). « On ne veut pas que celui-là ait la pierre, disait-on, car on le sonde longtemps (*). » Il était pourtant désigné; c'était le comte de Saint-Germain.

Cet officier, déjà âgé, presque inconnu, avait passé la plus grande partie de sa vie militaire hors de France. Il était allé réformer les troupes du roi de Danemark. C'était un enragé réformateur. Maurepas l'avait même, paraît-il, choisi pour ce seul motif. Il espérait, grâce à lui, dégoûter le roi des réformes (*). Au retour de Danemark, Saint-Germain, ayant fait banqueroute, s'était retiré en Alsace et y vivait d'une modeste pension (TM). Cependant, du fond de sa retraite, où il continuait à s'occuper de l'art de la guerre, il avait envoyé à Maurepas un travail sur les réformes à introduire dans l'organisation militaire de la France. Maurepas l'avait mis de côté sans le lire; il s'en ressouvint quand il s'agit de trouver un successeur à Muy. Il rechercha ce mémoire, le montra à Turgot, à Malesherbes, qui en furent enchantés. A en croire Besenval, on fit aussi rédiger par l'abbé de Vermond un mémoire que celui-ci fut chargé de remettre à la reine pour la convaincre des talents de Saint-Germain et de l'excellence de ses plans (“). La reine par vanité, Maurepas par calcul, Turgot par un mouvement irréfléchi de sympathie (il aurait jugé Saint-Germain d'après la seule lecture de son manuscrit), s'étaient déclarés en sa faveur; le roi suivit les conseils de son entourage, et Saint-Germain fut nommé.

(1) D'Arn. et Gefr., Mar.-Ant., II, 384.

(2) Elle fut probablement encouragée dans sa résistance par l'imprudente fatuite de Besen val lui-même. Celui-ci avoue quie, vers l'époque de la nomination de Saint-Germain, la reine commença à lui manifester une froideur marquee. Il se garde bien de dire quelle en fut la cause. Il avait risqué aux genoux de Marie-Antoinette une déclaration d'amour dont son âge au moins aurait dû lui faire

sentir le ridicule (Mém. de Mme Camp.). Il est probable que Mercy n'en sut rien ; il se contente do constaier, à la date du 15 novembre, que la faveur de Besen val « baisse » (II, 389).

(3) Lauz., Mém., 160, note.

(1) Lacret., Hist. du xvuje siecle, IV, 386. Ce trait peint le genre d'habileté de Maurepas.

(5) Senac de Meilhan parle de 10,000 livres. Il doit se tromper.

(6) Besen val, Mém., 217, 219.

D'après Georgel, Turgot aurait joué un rôle beaucoup plus actif dans la nomination du nouveau ministre. Un ancien major du régiment de Saint-Gerinain, appelé Dubois (1), avait pour saur Mme du Gravier, veuve d'un capitaine qui habitait une petite campagne dans la Haute-Alsace : c'est là que s'était retiré SaintGermain. Dubois, retraité aussi, avec le titre de lieutenant-colonel, menait une vie ennuyée et désœuvrée à Paris. Il passait ses soirées rue de Varennes, chez Mme Blondel, veuve d'un employé des affaires étrangères et mère du maître des requêtes de ce nom. Turgot venait aussi quelquefois dans la société de Mme Blondel, pour s'y délasser de ses travaux. « Dubois, c'est Georgel qui parle, toujours passionné pour son bienfaiteur le comte de Saint-Germain, gémissait de voir, disait-il, d'aussi grands talents enfouis; il ne cessait d'en parler, et toujours avec enthousiasme. M. Targot, dont la vive imagination se laissait entraîner aux choses extraordinaires, s'enflamma aussi pour le maréchal danois... » Il conçut le dessein (nous laissons à Georgel la responsabilité de cette assertion) d'affirmer son crédit sur l'esprit du roi par cette nomination inattendue: il songea (ce qui est plus vraisemblable) à réunir à son département la finance de la guerre (°), car «il s'était persuadé que M. de Saint-Germain, très étranger à cette partie, ne s'opposerait pas à ce démembrement. » Cependant il fallait s'entendre avec Maurepas. Georgel dit que Maurepas hésita d'abord; puis il réfléchit que les suites de ce choix « serviraient un jour à éclairer le roi sur les idées romanesques de M. Turgot ». Il déclara qu'on pouvait essayer de Saint-Germain, ayant soin toutefois de rejeter sur Turgot la responsabilité de cette nomination (').

« La cour était à Fontainebleau, j'y étais aussi, » affirme Georgel poursuivant avec assurance jusque dans ses moindres détails le récit que nous venons de résumer. Il n'y a rien en effet que d'assez naturel dans sa version, sauf l'exagération ordinaire de ses appréciations sur Turgot. Mais comment accorder son témoignage avec ceux des mémoires et des correspondances du temps qui rapportent que Turgot ne fut pour rien dans le choix du ministre de la guerre (1)

(1) C'est ce même Dubsis qui fut nommé rommandant du guet pendant la guerre des farines. Il est surprenant que Georgel ait ignoré cette circonstance.

(2) Ce point parait contiriné par Mairobert: « On est toujours incertain du sujet qui occupera le ministère de la guerre. Maissi le Conseil pour ce departement n'a pas lieu, on presume qu'on retranchera de beaucoup le pouvoir du ininistre; qu'un no lui laissera que la noinination aux emplois, aux grâces, la discipliue, les mouvements de troupe, on un moi ce qui concerne la partie de l'homme et des onérations de guerre; et que toutes celles de la finance et de l'administration des details relatifs à cello parlie, come habillernent, vivres, fourrages, seront renvoyées au contrôleur général. ,

(Bach., Mém. secr., VIII, 251; 22 oct. 1775.) Et, quelques jours après : « Il est question de donner l'artillerie au comte d'Artois, de supe primer les tresoriers de l'extraordinaire des guerres et de reunir ces charges à celle du garde du Trésor, ce qui mettrait dans la malu du contrôleur general une grande partie de la finance. Les provinces dont élait charge le maréchal de Muy seraient réunies au département de M. de Malesherbes, - (Bach., Mérn. Secr., VIII, 259: 26 ocl. 1775.)

13) Georgel, Mém., 1, 408 et suir.

(4) D'après la Coir. Méti, (II, 222, 224) et les Mém, seci, de Bach. (VII, 263), c'est Malesherbes qui eut l'occasion d'entendre Dubois faire l'éloge de Saint-Germain, et parla de ce dornier à Turgot et à Maurepas.

ou qu'il se contenta de l'approuver et ne le proposa point? Pour trancher la difficulté, il faudrait que Turgot nous eût éclairés Jui-même sur son rôle exact en toute cette affaire. Nous ne possédons aucun document de ce genre.

La nomination de Saint-Germain fut d'abord tenue secrète : on voulait être sûr de son adhésion avant de la rendre publique. L'abbé Dubois, chanoine de Saint-Pierre-le-Vieux de Strasbourg, frère du major, fut donc envoyé en Alsace pour offrir le ministère de la guerre à Saint-Germain; il le trouva taillant les arbres de son jardin, et cette circonstance, qui fut plus tard connue, valut à Saint-Germain la réputation d'un nouveau Cincinnatus.

Si nous adoptons la version de Georgel, Turgot reçut le comte à son arrivée à la cour et le présenta au roi; puis, en le mettant au courant des affaires, il lui proposa de distraire du ministère de la guerre la finance et l'administration des provinces, « afin qu'il pût se livrer tout entier à la partie militaire. » Et Georgel ajoute : « Le moment était favorable pour tout obtenir; cet arrangement fut convenu. »

Cependant, après les premiers jours écoulés dans la joie et les félicitations, Saint-Germain s'enferma avec ses commis, afin de s'initier aux détails de son administration. Le commis des finances et celui des provinces inilitaires ne manquèrent pas de protester contre la suppression de leurs attributions. Ils représentèrent au nouveau ministre que ses opérations seraient sans cesse entravées par le contrôleur général, s'il ne conservait pas intact le pouvoir qu'avaient exercé ses prédécesseurs. Enfin, ils le persuadèrent si bien qu'il refusa de souscrire aux conditions arrêtées tout d'abord. Turgot eut beau réclamer, en appeler à Maurepas; celui-ci n'était pas fâché de voir naître et durer cette querelle; il ne fit rien pour l'apaiser. Les choses restérent ce qu'elles étaient au ministère de la guerre. Et ainsi, à en croire Georgel, Turgot se trouva brouillé avec son nouveau collègue au lendemain d'une élévation que celui-ci lui devait à peu près entièrement (1).

Cette mésintelligence fâcheuse entre les deux ministres ne fut que trop réelle en effet; Georgel ne se trompe ici que de date; si elle n'éclata point tout d'abord, elle ne tarda pas à se manifester (%).

Cependant l'élévation de Saint-Germain avait été généralement bien accueillie. « M. de Saint-Germain est établi ici avec l'applaudissement de tout le militaire, si j'en excepte quelques grands seigneurs, qui craignent de ne pas trouver leur compte avec lui (3). » C'est en ces termes que Marie-Antoinette, écrivant à sa mère, notait l'impression

(1) Georg., Mem., I, 415.
(3) Voir à la fin du chapitre, p. 354.

(3) D'Arn. et Geff., Mar.-Ant., II, 393; 12 novembre 1775.

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qu'il avait produite. Et les Mémoires secrets de Bachaumont disaient de même : « Tout le militaire paraît satisfait du choix fait par Sa Majesté de M. le comte de Saint-Germain pour secrétaire d'État de la guerre; mais les gens de guerre en sont furieux, d'autant qu'ils ne pourront point cabaler avec lui; que, n'ayant aucune famille, aucun entour, ne'tenant à rien, les grâces ne s'accorderont qu'au seul mérite (1). »

Parmi les officiers qui s'intéressaient le plus aux réformes militaires était Guibert, l'ami de Mule de Lespinasse. Il avait préparé pour Turgot un mémoire sur la réorganisation de l'armée, que celle-ci le pressait de lui remettre. « Avez-vous vu M. Turgot? lui écrivait-elle; c'est dans ce moment-ci que le travail que vous avez fait pour lui peut lui ètre d'une grande utilité... Vous le verrez à Montigny; je voudrais que vous causassiez avec lui, et vous verriez qu'il est bien supérieur aux gens qui le jugent avec prévention et passion (*). » Montigny était le château de Trudaine fils, où celui-ci aimait à recevoir les philosophes et les gens de lettres. Comme c'était même sa principale terre, il en avait pris le nom. Le séjour, d'ailleurs de de très courte durée, qu'y fit Turgot à cette époque, éveilla vivement l'attention et la curiosité du public. On écrivait le 22 octobre : « On parle beaucoup d'un comité tenu par les ministres à Montigny... où ils se sont rendus séparément, sous prétexte de... visiter [M. de Trudaine]. Mais on ne doute pas que ce ne soit pour se concilier (sic) sur différents projets. On en conclut que l'intendant des finances chez lequel s'est tenu le conciliabule ne peut manquer de jouer un rôle, étant d'ailleurs fort lié avec M. Turgot, et grand économiste comme lui (*). » La Correspondance Métra racontait, de son côté, que le lieutenant de police Albert s'était trouvé avec Malesherbes et les Trudaine à Montigny, et qu'on y avait parlé de la suppression de la mendicité, de l'abolition des corvées, de l'affranchissement du pays de Gex, de la gabelle, et aussi des finances de la guerre (6).

Un peu plus tard, le continuateur de Bachaumont complétait ainsi ces renseignements : « On sait aujourd'hui que les principaux objets traités dans les comités tenus à Montigny... sont la suppression des enterrements dans les églises et même des cimetières des villes... (), celle de la mendicité..., celle des hôpitaux dont il s'agirait d'économiser l'administration très dispendieuse, et de la faire tourner au profit des pauvres, en versant les fonds entre les mains des curés de chaque paruisse, qui soulageraient leurs malades respectifs d'une façon plus intelligente, plus utile et plus agréable à ceux-ci; celle des maîtrises dans les arts et métiers, matière susceptible dans la discussion de

(1) Bach., Mém. secr., VIII, 266; 31 oct. 1775.

(2) Letire de Mile de Lespinasse à Guiberi, 16 oci, 1775.

3 Bich., Mém. secr.. VIII, 251; 22 oc:. 141 COir. Meti, !1, 216: 24 uci. © V. l'Assemblee du cierge, p. 312.

beaucoup de débats; plusieurs autres enfin. Tous ces projets, très avancés, ont été suspendus par la goutte de M. Turgot. Ce ministre va mieux, travaille, mais ne donne point d'audience, et ne peut aller au Conseil (1). »

Turgot venait, en effet, de tomber malade, au moment où il terminait des mémoires sur les économies à faire dans l'armée destinés à être placés sous les yeux du comte de Saint-Germain. Il resta souffrant jusqu'au mois de janvier suivant. Les premiers froids d'un hiver qui devait être très rude l'éprouvèrent cruellement (9).

Maurepas était malade aussi. Le roi, ne voulant rien faire sans son avis, obligea bientôt les ministres à aller régulièrement travailler à Paris chez son principal conseiller, et à lui rendre compte ensuite, à lui-même, du résultat de leurs conférences (3).

Sur ces entrefaites, Guibert, qui avait sans doute manqué Turgot à Montigny, y rencontra son premier commis de Vaines. Il avait été prévenu contre Turgot, comme les termes de la lettre de Mlle de Lespinasse citée plus haut seniblent l'indiquer. Il lui reprochait personnellement de n'avoir pas songé à améliorer la position assez précaire de leur commune amie. Il parla au premier commis des finances de son contrôleur général en termes très vifs et peu flatteurs. Mlle de Lespinasse, à la nouvelle de cette sortie fâcheuse, lui adressa des reproches amicaux qui témoignent d'autant de noblesse de cœur que de désintéressement. « Je me presse, comme si vous deviez m'entendre plus tôt. Mon ami! vous êtes fou! Vous allez dire du mal de M. Turgot à M. de Vaines! Et c'est pour moi, c'est mon intérêt qui vous égare et qui vous fait presque dire à M. de Vaines qu'il a tort! Mon Dieu ! Quelle mauvaise tête ! Mais que de bonté! Que vous êtes aimable ! Mais vous vous méprenez, si vous allez croire que c'est la pauvreté ou le bien-être qui vient de la fortune qui pouvait rien ni pour mon bonheur ni pour augmenter mon malheur. Mon ami, ce n'est ni M. Turgot, ni M. de Vaines, ni le roi, ni tout ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, qui peuvent rien pour mon bonheur. Pour calmer mon âme..., hélas! il fallait que vous m’eussiez aimée; mais il vous est plus facile de solliciter, de haïr un ministre, parce qu'il a l'honnêteté de ne pas songer à ma fortune. » Assurément Turgot ne pouvait mieux placer son amitié, et Me de Lespinasse était digne de le comprendre. Elle n'était pas toujours aussi bien inspirée lorsqu'elle voulait aborder le langage de la raison pure et disserter sur le gouvernement. C'est ainsi que dans la suite de cette lettre, elle prétendait que l'esprit suffit pour gouverner dans une monarchie, et, tout en comparant Turgot à Lycurgue, elle lui préférait Loménie de Brienne

(1) Bach., Mém. secr., VIII. 290; 15 nov. C'était e second accès de goutte de Turgot. V. p. 158.

(2) Dun. Nem., Mim., II, 121.
(3) Buch., Mém. secr., VIII, 32).

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