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n'établit sur l'entrée des fers étrangers un droit de 12 ou 15 livres par mille. » Il ajoutait, en faisant part de ses intentions à son an Rigoley, avocat à Dijon : « Il est bien difficile de se faire entendre à l'autorité prévenue et à la finance toujours avide. » Ces paroles n'é:aient ni bienveillantes ni même justes pour Turgot : il ne méritait pas d'être confondu avec « la finance avide. » Nous ne savons du reste quel accueil reçut le mémoire de Buffon. Ce qui est certain, c'est que Turgot s'occupait avec sollicitude de l'industrie métallurgique; il avait ordonné justement, dans une des forges du naturaliste, des expériences pour la comparaison des fers indigènes et des fers étrangers. Ce qui n'est pas douteux non plus, c'est que Buffon était surtout choqué des principes de liberté commerciale professés par le ministère, et effrayé de la concurrence des fers étrangers (1). Dans son Histoire des minéraux, il considère comme un obstacle à la bonne fabrication de nos fers « le peu de préférence qu'on donne aux bonnes manufactures et le peu d'attention pour cette branche de commerce, qui pourrait devenir l'une des plus importantes du royaume, et qui languit par la liberté de l'entrée des fers étrangers. » Il était impossible qu'il s'entendît sur ce point avec un ministre disciple de Gournay (?).

Le 12 décembre, une circulaire adressée aux intendants leur rappela la nécessité d'envoyer régulièrement leurs états de quinzaine concernant le prix des grains et denrées. L'intendant Fargès était chargé de recueillir à Paris tous ces renseignements et de tenir ainsi ouvert à l'administration une sorte de bureau de statistique commerciale (3).

Une pauvre ouvrière du nom de Hervien, femme d'un journalier de Rouen, avait demandé à M. de Crosne, intendant de cette ville, la permission de travailler à la couture chez elle avec ses enfants, bien qu'elle n'eût pas été reçue maîtresse couturière. L'intendant avait consulté Trudaine, et Trudaine, Turgot. Le ministre s'empressa d'accorder la permission demandée »). De tels détails se passent de commentaires; ils expliquent comment Turgot, qui dans sa carrière administrative avait observé bien d'autres faits de ce genre, était plus décidé que jamais à briser, s'il le pouvait, la servitude industrielle des ouvriers.

Un arrêt du 16 autorisa les états de Bourgogne à contracter un emprunt; voici dans quelles circonstances. Les pays d'états votaient eux-mêmes leurs contributions, pour la forme d'ailleurs, car elles étaient en réalité fixées par le gouvernement. Lorsque ces contributions étaient trop élevées, ils empruntaient les sommes qu'ils s'étaient engagés à payer au roi, afin de n'avoir à en acquitter innmédiatement

(1) Voir plus haut, liv. I. ch. viii, p. 77. (2) Buffon, Corr. inéd., I, 190, 497.

(3) Pièc. just. n° 52.
14 15 déc. 1775, Pièc. just. 0° 53.

que les intérêts. Ils empruntaient quelquefois aussi pour le compte de l'État, qui bénéficiait alors de leur crédit. En 1760, 1761, 1763, 1770, les états de Bourgogne avaient emprunté au denier 20, c'est à dire à 5 0/0. Grâce au crédit rétabli par Turgot, l'intérêt de l'argent avait baissé. En 1775 ils trouvaient à emprunter au denier 25, c'est-à-dire à 4 0/0. Ils avaient donc décidé, le 16 mai précédent, qu'ils contracteraient un emprunt à ce dernier taux, afin de rembourser leurs emprunts précédents et de diminuer d'autant leurs dettes. Cette opération était trop simple et trop conforme aux règles d'une sage économie pour que Turgot hésitât à l'approuver; il est même vraisemblable qu'il l'avait inspirée. Il décida en conséquence que les créanciers des emprunts de Bourgogne au denier 20 seraient sommés de se présenter dans un mois par devant les élus généraux de la province pour recevoir le remboursement de leurs capitaux. Afin de faciliter le nouvel emprunt au denier 25, il déclara que les rentes en seraient exemptes de toute imposition, et que les contrats, quittances et autres actes le concernant seraient pareillement exempts de tous droits de contrôle et de sceau (1).

Le mêine jour, une circulaire aux intendants appela leur attention sur un des abus les plus criants de l'ancien régime, la multiplication des emplois inutiles. Une foule de gens achetaient des charges de peu de valeur, telles que celles de regrattiers vendeurs de sel à la petite mesure, marqueurs de cuir, contrôleurs de la poudre, contrôleurs du papier, etc., uniquement pour échapper à la collecte et aux impositions. Turgot ordonna d'exécuter strictement à leur égard la déclaration de 1680, qui établissait que tout employé qui ne se bornait pas exclusivement à ses fonctions et faisait quelque commerce devait rentrer dans la classe ordinaire des taillables ().

Un arrêt du 22 émancipa le commerce de Rochefort (). – L'ancien régime ne concevait la liberté que sous forme de privilége. Tous les ports n'étaient pas libres de trafiquer avec les colonies ou l'étranger. Le commerce avec les îles et les colonies françaises de l'Amérique du Nord était l'objet d'un monopole spécial réservé à certains ports.

(1) Euo. de T. Ed. Daire, II, 429. (2) Pièc. just. 0° 54.

(3) Voici en quels termes les Mémoires secrets de Bachaumont rendent compte des circonstances qui motivèrent et accompagnerent cet arrêt : « On a parlé plusieurs fois au sieur Dulau rens, maire de Rochefort, occupe depuis cinq ans à solliciter pour celle ville la

lu commerce des colonies. Il avait contre lui les fermiers généraux el la ville du La Rochelle soutenue par le sieur Sénac de Meilhan, alors son intendant. Outre les contrariétes qu'il avait éprouvées, il avait reçu un ordre de sortir de Paris, qui heureusement n'eut pas de suite; entin, il a surmonté toutes

les difficuités et toutes les objections, et il a
obtenu un arret du Conseil du 4 de ce mois
qui assimile Rochieort, pour servir d'entrepôt
au commerce des colonies, aux villes déno:u-
mées par le règlement de 1717. Outre cette
faveur, on espère que le ministère y ramènera
les armements et les approvisionnements pour
les colonies au compte du roi, transportés à
Bordeaux depuis quelques années. La ville
de Rochefort a été si enthousiasmée du zèle
de son maire que, par délibération, elle a arrêté
de lui faire une pension reversible en partie
sur la tele de sa femme, el de faire faire
son portrait et le placer daus l'hôtel de ville.
(Baci., Mém. secr., VIII, 341; 25 déc. 1775.)

Celui de Rochefort n'était pas de ce nombre. Cependant, par sa situation à l'embouchure de la Charente, au débouché naturel de toutes les denrées de la Saintonge et de l'Angoumois, et à la tête de la seule route qui ouvrît à plusieurs ports du Périgord, du Poitou et du Limousin une communication avec la mer et avec l'étranger, il se trouvait naturellement désigné pour le commerce lointain. Les vins, les eaux-de-vie, les fers et les autres productions du bassin de la Charente offraient une ressource précieuse à l'exportation. Les travaux entrepris pour rendre la Charente navigable jusqu'à Civray devaient faciliter le transport de ces marchandises. Il était de l'intérêt de l'État de créer auprès des chantiers et des autres établissements de marine militaire établis à Rochefort un centre commercial offrant les productions et les matières de toute espèce utiles à la confection et au radoub des vaisseaux. Le port marchand ne pouvait que favoriser le développement du port militaire. Les officiers municipaux de Rochefort et ceux des principales villes riveraines de la Charente firent valoir toutes ces raisons auprès de Turgot. Le port de La Rochelle, redoutant pour son commerce la concurrence d'un port voisin, protesta vainement. Turgot donna satisfaction à Rochefort, qui put dès lors commercer directement et librement avec les îles et les colonies françaises d'Amérique (1).

Trois jours après Turgot donna également raison aux réclamations des marchands et fabricants qui demandaient la suppression des droits établis sur les étoffes en passe-debout à Paris. Ces droits de régie de la halle dite aux draps frappaient indistinctement les étoffes destinées à la consommation de la capitale et celles qui ne faisaient que la traverser, pour passer d'une province dans une autre, en passe-debout. Qu'en était-il résulté? C'est que les négociants et fabricants d'étoffes avaient cessé d'introduire leurs marchandises en transit dans Paris; ils avaient créé des entrepôts dans la banlieue et s'étaient soustraits à l'impôt, en se résignant à un long circuit autour de la ville. Turgot, révoquant les décisions antérieures, permit aux étoffes en passedebout de traverser librement Paris ().

Le 30 décembre, il rendit un arrêt de finances, insignifiant en apparence, destiné cependant à exciter le ressentiment des plus hauts et puissants seigneurs. — La noblesse, on le sait, était soumise à la capitation. Celle des nobles ordinaires était perçue par les receveurs de la taille. Quant aux grands personnages, on avait cru devoir leur épargner le désagrément de payer comme de simples bourgeois. On leur avait donné un receveur spécial, qui était pour lors M. de Boisneuf. Princes, dues, maréchaux de France, officiers de la Couronne, chevaliers et officiers de l'ordre du Saint-Esprit et

(1) Gur, do T. Ed. Daire, II, 231.

(2) Cuv. de T. Ed. Daire, II, 414.

de la chancellerie, et même officiers de finances et fermiers généraux faisaient ainsi exception à la règle. Ils en profitaient pour ne pas payer du tout ou pour ne payer qu'après de longs retards. A la fin de 1775 plusieurs d'entre eux devaient encore leur capitation de 1767. Turgot résolut de mettre un terme à cet abus. Il supprima la commission particulière de M. de Boisneuf, et attribua aux six receveurs des impositions de la ville de Paris, qu'il avait établis en janvier de la même année, la perception de cette capitation jusque-là privilégiée. Il imagina en même temps un moyen très simple de forcer les grands à acquitter fidèlement leurs impositions : il décida qu'à l'avenir le montant de la capitation serait retenu par les trésoriers généraux « chargés de payer les gages et émoluments des personnes comprises dans les rôles des maisons royales ». Enfin il se fit remettre les états de toutes les sommes à recouvrer sur les rôles des dix années précédentes, afin de les examiner en Conseil, et d'expédier les ordres de paiement aux receveurs des impositions (1). On juge de l'indignation des courtisans et des dignitaires de la Couronne, lorsqu'ils apprirent que le contrôleur général osait leur réclamer l'arriéré de leurs dettes, et qu'il allait retenir sur leurs émoluments le montant de leur capitation. Ils ne cachèrent pas leur dépit et « montrèrent la plus grande aigreur », dit la Correspondance Métra.

Vers la fin de l'année 1775, chacun s'attendait d'ailleurs à de graves innovations. On savait que plusieurs des réformes capitales du ministère allaient bientôt paraître sous forme d'édits, et tous les gens ligués pour le maintien des abus se préparaient à la lutte.

0 Eur. de T. Ed. Daire, II, 387.

CHAPITRE XVIII

La nomination du comte de Saint-Germain au ministère de la guerre

et les intrigues de la Cour pendant les derniers mois de l'année 1775.

(D’octobre à décembre 1775.)

La cour était à Fontainebleau, tout occupée de chasses et de cavalcades. Une nouvelle inattendue vint la troubler. Le comte de Muy, ministre de la guerre, malade de la pierre depuis longtemps, s'était confié le 9 octobre aux soins de frère Come, qui avait essayé sur lui l'opération de la taille, et le 10 il était mort. Brave, austère, inaccessible aux intrigues, ennemi de tout ce qui rappelait le régime des Pompadour et des Dubarry, il avait été l'ami du Dauphin père de Louis XVI, et quoique d'un esprit étroit en bien des points, il avait soutenu Turgot dont il respectait l'honnêteté, et utilement conseillé le roi, qui honorait en lui la mémoire de son père. Il avait entrepris la réorganisation de l'armée : sa mort fut une véritable perte pour le parti des réformes (-).

Qui nommerait-on pour le remplacer? Tout le monde à la cour se posa bientôt cette question.

Nous avons déjà fait connaissance avec le baron de Besenval ( que Choiseul avait placé secrètement comme mentor auprès de la Dauphine, devenue reine de France. Besen val se mit en tête de faire nommer le duc de Castries. Celui-ci était bon officier, mais, suivant l'expression de Walpole, ce « n'était pas un profond génie ». Il avait en revanche une qualité précieuse à la cour : après s'être brouillé avec Choiseul, il s'était rapproché de lui, et il appartenait au monde de Chanteloup. Besenval était, de son côté, « l'un des plus grands ouvriers du parti Choiseul » (5), « l'agent de toutes les menées » et « le plus avant dans les faveurs de la reine ». Il était « de tous les soupers et de toutes les parties »; il avait « de longs et fréquents entretiens avec le comte d’Artois », qui le secondait de toutes ses forces (4). Il ne faut donc point s'étonner que Besenval eût adopté

(1) Pour l'administration du comte de Muy, voir ses projets dans les Mém. secr. de Bach.. VII, 12 (21 avril 1775), et ses ordonnances dans le Recueil d'anc. lois francaises, XXIII, 160, 167, 198, 240.

(2) Il daigne avertir plusieurs fois le lecteur,

dans ses Méinoires, que le plus pur désin'e ressement lui avait seul inspiré le désir de consacrer ses soins au bonheur de la France

(3) D'Arn. et Geil., Mar.-Ant., II, 387; 19 0 bre 1775.

(6) Id., 389.

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