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tent (1). » Ce langage surprend dans la bouche de Turgot. Il ne faut pas oublier toutefois que « les propos séditieus » qui l'indignaient (et il ne peut s'agir ici que de propos publics) constituaient une véritable provocation à la désobéissance aux lois, puisque des lois avaient réglé tous les détails de la répression de l'épizootie. Or, la provocation publique à la désobéissance aux lois est, encore aujourd'hui, prévue par notre législation (TM).

Le 30 septembre, Turgot gourmanda de nouveau Journet. Il lui reprochait de ne pas acquitter régulièrement les indemnités dues aux propriétaires des bestiaux sacrifiés par ordre du roi. Les lenteurs du commis de la recette générale sont une mauvaise excuse, lui disait-il; si l'argent manque, il faut emprunter: mais surtout il faut se hâter. « Lorsque vous m'écrivez pour vous plaindre..., la réponse ne peut arriver que plus de quinze jours après, et c'est un temps précieux qui se trouve perdu (3). »

Le même jour, Turgot s'adresse à Clugny, qui venait de remplacer Esmangard comme intendant de Bordeaux : il a été informé que la maladie épizootique s'est renouvelée dans le Condomois et dans quelques cantons voisins, « parce que les prescriptions... n'ont pas été observées avec assez d'exactitude... » Il lui enjoint, en réponse d'ailleurs à son propre désir, de renouveler toutes les anciennes ordonnances, et il interdit les foires et marchés dans les subdélégations de Condom, Nérac, Casteljaloux, Dax et Saint-Sever (TM).

Le 6 octobre, il écrit une nouvelle lettre de blâme à l'intendant d'Auch. Les préposés qu'il a établis pour payer les indemnités étaient entièrement inutiles; ils ont absorbé à eux seuls la moitié de la dépense totale. Il aurait dû suivre l'exemple de son collègue et voisin l'intendant Esmangard, qui s'est contenté de donner des mandats sur les collecteurs des paroisses. « Je ne puis me dispenser, ajoute-t-il, d'exiger de vous à l'avenir une économie beaucoup plus sévère. Les dépenses que le roi est obligé de faire pour cette maladie sont déjà si excessives qu'on ne peut prendre trop de mesures pour les diminuer, et il est du devoir de tout administrateur de faire tous ses efforts pour que cette dépense soit employée, en entier, au soulagement des peuples, et qu'elle ne serve jamais à enrichir des personnes que le malheur des circonstances force d'employer. » Il termine en réclamant un état détaillé des sommes dépensées et une réponse courrier par courrier. On ne trouvera pas trop vive l'expression de son

(1) Pièc. juist. n° 47. – Journet, mis en demeure de signaler les coupables, désigna deux particuliers d'Anvilard, l'abbé Ayralet l'avocat Béral; il proposait d'exiler l'un à Sos et l'autre à Saint-Béat. Turgot, avant de prononcer contre cux cette punition severe, eut probablement des scrupules; il ne s'en rapporta point à Journet seul et demanda un pen plus tard Tavis de son successeur par interim, Ciugny.

(Arch. nat., F. 12, 152; A dec. 1775.) Nous ignorons la suite de cette affaire.

(2) Loi du 17 mai 1819, chap 1: De la prorocation publique aux crimes et dllits, art, 3 et 6. Le tribunal peut infliger un emprisonnement do trois jours à deux années et une amendo de 30 francs à 4,000 francs.

(3) Arch. nat., F. 12, 131; 3) sept. 1775.
(4) Arch. dep. Gir., C. 4.

mécontentement quand on saura qu'à cette date les dépenses de l'épizootie s'élevaient à la somme de 335,000 livres dans l'intendance de Bordeaux, tandis qu'elles dépassaient déjà 1 million dans celle d’Auch (1). »

Le 18 octobre, nouvelles plaintes contre Journet. Il avait appuyé la demande du lieutenant colonel Dumont, du régiment de la Reine (cavalerie), qui réclamait dix sols par chaque tête de bétail que ses hommes avaient assommée. Turgot estimait à bon droit la requête excessive, et il s'étonnait que l'intendant l'eût approuvée. On ne pouvait, disait-il, l'accueillir sans injustice. Pourquoi un privilége en faveur du lieutenant colonel Dumont et de ses cavaliers ? Il fallait accorder à tous la gratification qu'il sollicitait, ou la refuserà tous; mais l'état des finances ne permettait d'adopter que ce dernier parti (+).

Il est probable que la négligence et la faiblesse de Journet finirent par lasser Turgot, à moins que Journet lui-même n'ait compris son incapacité, et n'ait volontairement résigné ses fonctions. Toujours est-il qu'il ne tarda pas à être remplacé.

Le 27 octobre, Turgot lui écrivit une dernière lettre d'affaires. Le marquis de Faudoas qui commandait une partie des troupes de Gascogne avait consacré, disait-il, son peu de fortune à soulager les malheureux ruinés par l'épizootie; il avait dépensé tous ses appointements de 1775 et affecté ceux de 1776 à payer ses dettes. Il avait reçu, il est vrai, de Journet une somme de cent louis, mais elle lui avait servi à rembourser l'intendant des finances Boullongne à qui il devait 2,000 livres. Il réclamait une nouvelle subvention de 6,000 livres. Turgot consulta Journet. Celui-ci n'eut pas le temps de répondre. Dès le lendemain, il recevait l'autorisation de venir à Paris : c'était vraisemblablement un ordre poli de quitter Auch; le soin de surveiller sa généralité en son absence fut provisoirement confié à Clugny (").

Revenons à l'épizootie. On se rappelle qu'un arrêt du 8 janvier 1775 créait des primes d'encouragement pour chaque tête de mulet ou de cheval propre à la charrue qui serait vendu dans les provinces infectées. Les circonstances qui avaient décidé Turgot à distribuer ces gratifications subsistant encore, il prorogea les époques, fixées et expirées depuis longtemps, auxquelles ces gratifications devaient prendre fin. Il fut loisible aux intendants d'accorder à qui de droit des primes de 30 livres jusqu'au 1er février 1776, des primes de 20 livres jusqu'au ler mars, et des primes de 10 livres jusqu'au 1er avril de la même année ().

Un arrêt, postérieur de quelques jours au précédent (1er novembre)

(1) Arch. nal., F. 12, 151; 28 sept., 6 ct 27 oct. 1775.

(2) Id.; 18 oct.

(3) Arch. nal.. F. 12, 151; 27 oct. 1775.

14) Arrêt du 29 oct. 1775. Eur. do T. Ed. D., II, 488.

nous indique une des circonstances qui avaient le plus nui au succès des mesures prises par Turgot contre le fléau. Les Parlements ne pouvaient souffrir que l'exécution en fût confiée exclusivement aux intendants et à l'armée. Il y avait là, à leurs yeux, un abus de pouvoir et un grave empiètement sur leurs attributions. Le Parlement de Toulouse s'était distingué par son opposition aux arrêts; le 27 septembre, il avait autorisé les officiers municipaux ou syndics de paroisse à assembler leurs communautés pour discuter les édits, ce qui était une manière indirecte de les inviter à n'y point obéir. Précédemment, il avait préconisé un mode de traitement de l'épizootie qui encourageait les propriétaires à conserver les bêtes malades chez eux, contrairement aux ordonnances. L'expérience avait démontré l'illusion et le danger de cette méthode, mais elle n'avait point converti le Parlement de Toulouse. Turgot, s'appuyant sur cette double considération, – que les circonstances présentes étaient hors de l'ordre commun, et que le concours de plusieurs autorités sur un même objet pourrait porter du trouble et de la confusion dans le service, ou offrir un prétexte à ceux qui voudraient se soustraire aux ordres du roi, – remit de nouveau exclusivement aux commandants des troupes et aux inten lants l'exécution des mesures prescrites. Il renouvela en même temps, sous une forme plus énergique, toutes les prescriptions de ses arrêts précédents, et il rappela à quelles amendes et punitions s'exposaient les contrevenants (").

De tous les désordres qui s'étaient glissés dans l'administration de Journet, celui qui allait le plus au cour du contrôleur général était l'abus des indemnités obtenues frauduleusement. Il écrivait à ce sujet au baron de Cadignan, commandant général des troupes employées en Gascogne, qu'il avait en grande considération : « C'est inutilement qu'on a fait compter au roi des sommes immenses pour payer le tiers des animaux assommés. Si on ne prend ce parti que pour ceu qui étaient prêts à périr des suites de la maladie, ce sacrifice devient inutile au bien de la chose, puisque ces animaux ont pu communiquer la maladie pendant tout le temps qu'on a perdu à les cacher et à essayer des remèdes inutiles, et le propriétaire reçoit très injustement le tiers du prix, puisqu'il ne fait aucun sacrifice en consentant à la perte d'un animal prêt à expirer et qui n'a aucune valeur. » Et plus loin : « Ce qui m'a effrayé, c'est l'abus énorme de faire payer ce tiers à des propriétaires qui, bien loin de le mériter, seraient dans le cas d'être punis par une amende pour n'avoir pas fait leurs déclarations de la maladie de leurs bestiaux dans le temps qui leur est indiqué. » Dans la même lettre il exprimait l'intention de se concerter avec le ministre de la guerre Saint-Germain (remplaçant du comte de Muy à la guerre), avec le gouverneur de Languedoc le comte de Périgord, et celui de Guienne le maréchal de Mouchy, pour attribuer à un seul chef la direction de tous les détachements employés contre l'épidémie. Comme les provinces infectées relevaient de divers commandements, on n'avait pas osé jusque-là prendre cette mesure, la seule cependant qui permit de suivre un système uniforme et de coordonner les mouvements des troupes. Il constatait l'inutilité des méthodes curatives : « Il est... (urgent), disait-il, de ne plus s'amuser à toutes ces illusions, et d'en revenir à l'exécution rigoureuse des arrêts du Conseil, du moins dans les pays limitrophes du pays infecté. » Le nombre des soldats paraissant insuffisant, il promettait de demander à son collègue de la guerre des détachements plus importants. Il terminait par ces mots qui prouvent à quel point le ministre était mal obéi : « Quant à ce que vous me mandez sur l'inexécution des punitions, elles sont ordonnées par des arrêts du Conseil, dont l'exécution est confiée aux intendants. Cette justice (on remarquera en passant quelle justice sommaire c'était là) peut être aussi prompte et plus prompte que la justice prévôtale, je ne conçois pas qu'elle éprouve la lenteur dont vous me parlez (1). »

1) (Eur. de T. Ed. Daire, II, 489.

Vicq d'Azyr, de son côté, avait vu le baron de Cadignan et s'était concerté avec lui. Il avait adressé à Turgot un compte-rendu sur l'objet de sa mission. Celui-ci l'en remercia et le pria de prolonger son séjour dans le Midi, tant « ses observations lui paraissaient essentielles ». Il ajoutait : « Malgré le désir que je vous connais de revenir dans ce pays, je crois très important que vous demeuriez à Toulouse jusqu'à ce qu'on ait commencé à exécuter les nouvelles instructions que le roi se propose d'envoyer. Je crois utile que vous retourniez aussi à Bordeaux. Vous ferez le sacrifice de vos cours dont je sens tout le prix, mais vous êtes trop bon citoyen pour vous y refuser (?). »

La conférence que Turgot se proposait d'avoir avec le ministre de la guerre, le maréchal de Mouchy et le comte de Périgord, eut lieu bientôt. Le 5 novembre, Turgot en écrivit le résultat au comte de Fumel. Il n'est pas question dans cette lettre de la nomination d'un commandant en chef des troupes : la crainte de soulever des conflits d'attributions entre ce commandant extraordinaire et les gouverneurs de provinces obligea probablement Turgot à abandonner ce projet. On voit en revanche qu'un véritable plan de campagne avait été adopté contre l'épizootie; c'est l'intendant de Bordeaux, Clugny, qui l'avait proposé. Tous les bestiaux des paroisses attaquées sur la rive droite de la Garonne devaient être contraints de franchir le fleuve et de refluer sur la rive gauche. Une longue bande de terrain

(1) Pièc. just. nc 48.

(2) Pièc. just. no 49.

entièrement vide de bestiaux, suivant la rive droite du fleuve, devait couvrir les pays menacés, tels que l'Agenais septentrional, le Périgord, le Quercy. C'était, comme on dit, faire la part du feu. Quant au sacrifice de tous les bestiaux malades, il devenait tellement onéreux pour l'État (qui acquittait le tiers de la valeur des animaux assommés) et il avait donné lieu à tant de négligences et à tant de fraudes que Turgot y renonça. Il résolut d'abandonner à eux-mêmes les paysans incorrigibles du Condomois et des autres pays de l'intérieur. On ne devait plus assommer à l'avenir que les animaux tombés malades sur les limites des contrées infectées, afin d'empêcher seulement la propagation du mal (").

Il était temps de veiller plus attentivement que jainais au progrės du fléau. Turgot apprit bientôt qu'il avait franchi la Garonne près de Castel-Sarrasin. Il écrivit aussitôt à l'intendant de Montauban Terray, le priant de couper au plus tôt toute communication entre le pays qui venait d'être envahi et les contrées restées saines.

Pendant toute cette phase nouvelle de l'épizootie, il déploya une sévérité inaccoutumée. On a vu qu'il avait ordonné de sévir contre les auteurs de « propos séditieux ». Il n'admit pas davantage qu'on fit obstacle par des écrits au succès de ses opérations. Un médecin de Dax, Dufau, demandait la permission d'imprimer un mémoire sur l'épizootie, dont les conclusions n'étaient point conformes aux vues du gouvernement. Turgot répondit: « Comme l'expérience a démontré que la méthode employée par le gouvernement est la seule qui puisse rassurer contre les progrès du mal, l'objet en est trop important pour risquer de s'en écarter. Cet ouvrage pourrait augmenter la résistance des peuples contre les mesures que le roi a prises pour la sûreté de tout le royaume. On ne peut en conséquence en permettre le débit (3). » Et comme Dufau insistait : « J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez écrite le 12 de ce mois, au sujet de l'ouvrage que vous avez fait sur l'épizootie, et que vous désireriez faire imprimer. J'ai effectivement prié M. Dannau, qui m'a remis votre manuscrit, de vous mander de ne le point faire imprimer. Je vous prie encore de n'en rien faire. Je vous crois assez honnête pour ne point insister à publier des principes qui ne peuvent servir qu'à combattre les vues actuelles du gouvernement (3). »

La défense d'imprimer n'était peut-être pas très conforme aus théories mêmes de Turgot; mais la circonstance n'était pas ordinaire et l'on ne saurait nier en tout cas la noblesse des sentiments du ministre, lorsqu'il faisait appel à la probité et au patriotisme du médecin dacquois.

(1) Arch. nat., F. 12, 151 ; 15 nov. 1775. (*) Id.; 22 nov.

(3) Arch. nat., F. 12, 151 ; 29 nov. 1775. – Duluu se rendit probablementaux raisons du ministre.

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