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Aisne, Yonne, Aube, Loire, Saône, Rhône, canal de Briare et autres rivières et canaux navigables du royaume, » furent réunis au domaine (1), c'est-à-dire que les coches d'eau furent exploités par l'État comme les diligences.

Les promesses de Turgot n'étaient pas vaines. Les nouvelles diligences étaient meilleures, moins chères (*), plus sûres, plus rapides que les anciennes (). On les nomma bientôt les Turgotines (*). Grâce à Turgot, on put ne mettre que cinq jours et demi pour aller de Paris à Bordeaux, au lieu de quatorze ().

Cependant, il y eut des mécontents. Parmi eux était le ministre Bertin (). Tous les frondeurs du ininistère saisirent aussi cette occasion de tourner Turgot en ridicule (1). On chansonna les messageries, et parmi les couplets à la mode fut celui-ci :

Ministre ivre d'orgueil, tranchant du souverain,
Toi qui, sans t'émouvoir, fais tant de misérables,
Puisse ta poste absurde aller d'un si grand train

Qu'elle te mène à tous les diables (8)

Les fermiers dépossédés ne furent pas les derniers à se plaindre, on le pense bien. « Vous ne sauriez croire, dit la Correspondance Métra, combien le nouvel établissement des voitures publiques a d'ennemis ici. Cela ne vous surprendra pas quand vous aurez appris que les fermiers dont le roi résilie les baux, tenaient le plus grand état, recevaient beaucoup de monde, donnaient fréquemment des fêtes magnifiques, et conséquemment avaient acquis un grand nombre de partisans. Une infinité de gens craignent de perdre les bons diners qu'ils trouvaient chez Mme Herbert, chez M. de Chanteclair, etc., et crient que cette opération ruine vingt mille personnes, tandis que dans le fait, en ne comptant pas les parasites, il n'y a guère qu'une cinquantaine de commis et fermiers qui en souffrent... (Cependant] le roi tient compte aux fermiers actuels des bénéfices qu'ils auraient faits jusqu'à la fin de leurs baux, et les indemnise de la perte qu'ils feraient sur la vente de tout ce qui servait à leur exploitation... (C). » Le clergé, de son côté, trouva beaucoup à redire au nouveau service des transports. « Les entrepreneurs des anciens établissements, dit l'abbé Proyart, étaient tenus de procurer aux voyageurs la faculté

(1) Anc. l. fr., XXIII, 266.

(2) Voir, pour le prix des places, Rer. d'anc. 1. Fr.., XXIII, 222.

(3) Mme du Detfand elle-même fut obligée de le reconnaitre. Elle écrivait le 9 août 1776 à Mme de Choiseul : « Quels excellents fruits je recus hier par une turgotine! Ah! je couviens que M. Turgot etait un grand ministre! Tout est arrivé dans le meilleur élat, ce qui prouve que cette messigerie est plus diligente que n'étaient celles qui l'ont précédec. » (Cois, de

(Cory'. de Mme du Dofund, III, 236.)

(*) En 178), ce nom était encore donné à
la diligence qui allait de Paris à Bordeaux.
(Ramee, 132.)
(5) H. Martin, Hist. de Fr., XVI, 362.

Corr. Métr., III, 102.
17 Id., 133.
18) Id.

9) Corp. Métr., II, 149-151. — Elle ajoute que la nouvelle institution était imilée de l'Allemagne. C'est un ancien intendant general des postes du roi de Prusse, Bernard, quiful chargé de l'organisation des turgotines.

d'entendre la messe les jours où il est précepte d'y assister : la. réforme des voitures entraîna celle des chapelains; et les voyageurs en turgotines apprirent à se passer de messe, comme s'en passait Turgot (1). »

La reine enfin eut des motifs particuliers de faire mauvais accueil aux nouvelles postes, diligences et messageries. On se rappelle que Turgot s'était attribué, avec l'agrément du roi, la surintendance des courriers, postes et relais, vacante depuis le renvoi de Choiseul. Ce titre lui donnant la haute main sur le service des postes, lui permettait d'en réformer l'organisation et de combiner cette réforme avec la création des nouvelles voitures. Il n'y avait rien à redire assurément aux intentions du contrôleur général, d'autant plus qu'en se faisant nommer surintendant des postes, il avait refusé les revenus considérables attachés à cette place. Mais la reine l'avait convoitée pour un des siens, le chevalier de Montmorency; et elle ne put cacher son dépit lorsqu'elle apprit que la place n'était plus vacante. « La reine, dit Mercy, fut si vivement contrariée, que lorsque le contrôleur général se présenta devant elle, elle ne lui adressa pas la parole. » Et il ajoute un trait qui prouve une fois de plus combien Turgot était peu homme de cour: « Mais celui-ci, en conséquence de la simplicité de ses meurs, s'en ressentit si peu, qu'il déclara à ses amis avoir été bien content de la réception de la reine (°). »

Turgot, en sa qualité de surintendant des postes, avait, on l'a vu, la surveillance du cabinet noir, et il avait entrepris de le réformer. S'il n'était point possible de supprimer une institution qui paraissait indispensable à la sûreté publique, on pouvait au moins empêcher qu'on n'abusât de l'interception des lettres pour un usage étranger aux affaires de l'État. Turgot, aidé de Malesherbes, fixa sur ce point les principes de l'administration par un arrêt du 18 août. Voici dans quelles circonstances :

«Un ancien magistrat de l'Amérique (habitant Paris) avait proposé divers plans à M. de Sartines, dit la Correspondance Métra. Le miniştre les avait accueillis, mais l'Américain, homme d'ailleurs du premier mérite et rempli de connaissances, le trouvait trop lent, et se plaignait de faire des courses fréquentes à son audience sans obtenir une décision. Il écrivit un jour à un de ses amis à SaintDomingue, déplora dans sa lettre l'aveuglement du ministre qui donnait confiance à tels et tels du conseil supérieur de cette île, et le peignit comme un homme faible, à courtes vues, etc. (3). » Le substitut du procureur général du conseil supérieur du Cap (île de Saint-Domingue) dénonça l'Américain au conseil, en fournissant

(1) Louis XVI et ses rertus aux prises avec la per cersité de son siecle. ;

(2) D'Arn. et Gefl., Mar.-Ant., II, 366.
(3) Corr. Métr., II, 74; 29 juillet 1775.

comme preuves à l'appui deux lettres interceptées, et le conseil, par arrêt du 27 mars, ordonna que lesdites lettres seraient déposées au greffe, et annexées au registre des délibérations secrètes, et qu'il en serait envoyé des copies au secrétaire d'État de la marine. Il y avait joint un mémoire « peignant l'Américain des plus noires couleurs ». Il espérait à la fois se venger et faire sa cour au ministre. Sartines, qui était d'ordinaire peu scrupuleux, mais toujours habile, vit là une excellente occasion de flatter l'opinion et de plaire à Louis XVI. Il dénonça le conseil de Saint-Domingue, et trouva moyen de porter l'affaire à la connaissance du public : on ne manqua point d'en parler dans les gazettes (1).

Turgot fit mieux : il obtint un arrêt qui flétrissait la conduite du conseil supérieur du Cap. Les considérants en sont remarquables. Il y est dit, à propos des lettres interceptées : « Sa Majesté, considérant que ces lettres ne sont parvenues que par l'abus d'une interception commise sur le navire auquel elles avaient été confiées, abus d'autant plus grave qu'il y a moins de moyens de le prévenir dans la correspondance réciproque du royaume et des colonies; que cette voie odieuse ne laissait d'autre parti à prendre que celui du silence et du renvoi des lettres interceptées à la personne à laquelle elles appartenaient; considérant encore Sa Majesté que des lettres interceptées ne peuvent jamais devenir la matière d'une délibération; que tous les principes mettent la correspondance secrète des citoyens au nombre des choses sacrées dont les tribunaux comme les particuliers doivent détourner leurs regards, et qu'ainsi le conseil supérieur devait s'abstenir de recevoir la dénonciation qui lui était faite...; le roi, étant en son Conseil, a cassé et annulé, casse et annule l'arrêté du conseil supérieur du Cap du 27 mars dernier; ordonpe, etc. (*). » Non seulement l'arrêté fut cassé et annulé; mais des poursuites furent dirigées «contre les auteurs, fauteurs et complices de l'interception » (3).

Quant à l'Américain, Sartines le fit venir, lui déclara que des informations exactes avaient prouvé la fausseté des calompies dont il avait été l'objet; enfin, il lui donna une bonne place, et punit ses détracteurs ().

Des postes et messageries, des voitures et des coches d'eau aux canaux, il n'y a qu'un pas. Pendant ces mêmes mois d'août et de septembre, Turgot s'occupa très activement des canaux.

Dès le 7 mars 1775, il avait chargé d'Alembert, l'abbé Bossut et Condorcet, tous trois membres de l'Académie des Sciences, de « recherches théoriques et expérimentales relatives aux canaux de navigation, pour l'avantage du commerce» (1). Ils n'avaient accepté ces fonctions qu'à la condition qu'elles seraient gratuites. • A cette époque, les canaux de Briare, d'Orléans, de La Fère, de Languedoc, le canal de l'Est et le canal Monsieur (3) existaient déjà. Le canal souterrain de Saint-Quentin destiné à unir l'Escaut à la Somme, le canal de Bourgogne qui devait joindre l'Yonne à la Saône, étaient commencés. On avait entrepris aussi de rendre la Charente navigable. L'État pourvoyait à ce genre de travaux par deux sortes d'impositions': l'une était répartie sur toutes les généralités des pays d'élections et pays conquis, au marc la livre de la capitation, c'està-dire à tant par habitant; les autres étaient particulières aux provinces où s'exécutaient ces travaux. Turgot jugea « conforme aux principes d'une sage administration de réunir ces impositions en une seule contribution générale, afin de ne point surcharger les généralités qui supportaient ces impositions particulières, et de faire contribuer toutes les provinces, dans une juste proportion, à des dépenses qui intéressent également les différentes provinces. » Il appliquait ainsi fort justement aux provinces le principe de cette égalité devant l'impôt qu'il songeait à établir entre les particuliers; il considérait avec raison comme solidaires les unes des autres et indissolublement unies par des intérêts communs toutes les parties du territoire (3).

(1) Coir, Métr., II, 71; 29 juillet 1775.
(2) Rec. d'anc. i. fr., XXIII, 229.
(3) Id.

(4) Nous avons tout lieu de croire que le magistrat américain dont il s'agit était Lhéri

tier de Brutelle, conseiller honoraire aux deux conseils supérieurs et député pour le commerre de Saint-Domingue et les îles sous le Vent. (Almanach royal, 1775-4776; Correspond. Mitra, II, 74)

Les Mémoires secrets de Bachaumont nous fournissent d'intéressants détails sur les travaux entrepris alors pour l'achèvement des canaux : « ... Tout y est en mouvement afin d'avancer ces ouvrages utiles. Malheureusement, celui de Picardie (de Saint-Quentin), commencé par feu M. Laurent, et si vanté, offre, avant d'être fini, une dégradation qui le rendra peut-être inutile, ou exige des dépenses effrayantes. Ce fameux aqueduc, formé sous terre pour le passage des voyageurs, n'étant point voûté, s'éboula; il faudrait le cintrer en pierre : ce qui est un ouvrage immense, et plus on tardera, plus le travail deviendra cher et difficile (). »

Turgot s'occupait en même temps de la navigation de la Charente. En 1767, lorsqu'il était intendant du Limousin, il avait chargé l'ingénieur des ponts et chaussées Trésaguet de dresser « les plans, devis et détails estimatifs des ouvrages à faire pour établir la navigation de la Charente depuis Civray jusqu'à Angoulême, et la perfectionner depuis Angoulême jusqu'à Cognac. » Trésaguet avait présenté son mémoire. Comme son projet exigeait une forte dépense, les ministres l'avaient mis de côté, et depuis huit ans il dormait dans les cartons du contrôle général. Turgot l'en tira, l'approuva par un

(1) Bach., Mém. secr., VII, 281. (2) Canal du Rhône au Rbin.

(3) Arret du 1er août. Euo.de T. Ed. D., II, 463. ( Bach., Mém, secr., VIII, 198.

arrêt du 20 septembre, en ordonna l'exécution par voie d'adjudication, assigna les fonds nécessaires à la dépense des travaux et à l'acquittement des indemnités dues aux propriétaires riverains; enfin, pour hâter l'expédition de toute cette affaire, il accorda à l'intendant le droit de juger lui-même toutes les contestations, contraventions, demandes, prétentions et difficultés dont elle pourrait être l'objet (1).

Ce n'était pas tout de décréter des canaux et de trouver les moyens financiers de les entreprendre. Turgot aimait trop la science et en connaissait trop bien l'utilité, pour ne pas l'appeler à seconder son @u vre. Par lettres-patentes du mois de septembre, il fonda une chaire d'hydrodynamique et la confia à son ami le savant abbé Bossut (4). Il lui écrivit, le 1er octobre, une lettre qui a éié recueillie par Pidansat de Mairobert et que l'on trouvera aux Pièces justificatives (*). On ignore pourquoi elle ne figure point parmi les æuvres de Turgot, car elle mérite cet honneur à tous égards. Après avoir indiqué l'importance des travaux d'endiguement, de canalisation et de tous les ouvrages destinés à régler le cours ou l'action des eaux, il déplorait l'insuffisance des procédés en usage de son temps. « Je ne me dissimule pas, disait-il... l'imperfection où est jusqu'ici la science des fluides... et surtout l'espèce de séparation qui se trouve encore dans cette science entre la spéculation et la pratique. Des génies de premier ordre ont établi des théories profondes; mais ces théories sont trop peu applicables à la pratique, trop peu connues de la plus grande partie des hommes d'art qui ont à opérer. Ceux-ci sont, dans le plus grand nombre de cas, réduits à travailler d'après des principes précaires, qui ont besoin le plus souvent d'être modifiés par une sorte de tâtonnement fondé sur la seule routine. Il est donc nécessaire... de travailler à perfectionner l'art même, à en répandre la connaissance, à former un grand nombre d'artistes qui réunissent à l'étude des vrais principes... le secours de l'expérience... J'ai cru ne pouvoir mieux atteindre ce but qu'en établissant un enseignement public où les jeunes gens puissent s'instruire également dans la théorie et dans la pratique. » Les cours de l'abbé Bossut ne s'ouvrirent que plus tard, le 15 novembre. La salle « des démonstrations » était chez les PP. de l'oratoire de la rue Saint-Honoré ().

L'amour de Turgot pour la science était raisonné. On sait qu'il aurait pu être un grand savant lui-même, s'il n'avait pas été un granı ministre. Peu s'en faut qu'on ne lui ait dū un système uniforme de poids et mesures. La tentative qui eut lieu au commencement d’octobre 1775 trouvera naturellement sa place à la fin d'un chapitre consacré à des travaux qui de près ou de loin se rattachent

(1) Euo. de T. E 1. Daire, Jl. 464. (2) Rec. d'anc. l. fr., XXIII, 243.

(3) Pièc. jusi. n° 41.

Merc. de Fr., Oct. 1775.

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