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comte de Guines n'en avait pas moins perdu son procés devant l'opinion; mais il n'était pas homme à s'en inquiéter beaucoup (1). Le triomphe de Guines, l'éloignement de d'Aiguillon ne paraissaient point cependant suffisants aux amis de Choiseul. Aucune victoire ne pouvait leur sembler complète, tant que celui-ci n'était pas ministre.

Le 9 juin, le continuateur de Bachaumont écrivait : « M. le duc de Choiseul est arrivé pour le sacre. Il est allé à Versailles pour faire sa cour. On lui a trouvé l'air extrêmement radieux, ce nez au vent qui caractérise son génie audacieux, et qu'il n'avait pas à son premier retour. Il y a des paris qu'il rentrera incessamment au Conseil. La reine continue à le protéger hautement, et l'Espagne désirerait bien ardemment de s'y voir un pareil partisan, pour contrarier le système du ministre actuel des affaires étrangères, dont la sagesse flegmatique déconcerte tous les efforts de la cour de Madrid, pour déterminer celle de France à une guerre avec les Anglais (4). » Et le 21 : « Beaucoup d'intérêts divers croisent et combattent le retour de M. le duc de Choiseul dans le ministère. M. de Vergennes, que ce dernier redoutait parce qu'il connaissait la supériorité de ses talents, ne pourrait le voir rentrer avec plaisir au Conseil. M. le comte de Muy, dévot, austère, ami de l'ordre, de la discipline et de la justice, serait très fâché du retour de ce duc, léger, facile, superficiel et partial. Le contrôleur général sent que tous ses projets d'économie iraient en fumée avec lui. Tous, en général, redoutent l'ambition de ce seigneur, qui tendrait nécessairement à les dominer et à les exclure. Le roi n'en goûte point le génie tranchant, magnifique et altier. Mais la reine, dont l'ascendant sur l'esprit de Sa Majesté croît chaque jour, est un puissant intercesseur; et les intrigues de la cour de Vienne et de Madrid donnent le plus grand espoir à ses partisans et à ses créatures (3). »

On peut voir, par la correspondance du comte de Mercy et de l'impératrice Marie-Thérèse, que cette dernière assertion était, en ce qui concerne l'Autriche, complètement inexacte. Il n'est que trop vrai, en revanche, que la reine usait de son influence sur Louis XVI pour ménager le retour de Choiseul aux affaires. Cet ambitieux personnage aurait voulu tout à la fois rentrer en possession de son titre de colonel-général des Suisses, qui était fort lucratif, et de ses fonctions de ministre. Le roi montrait la plus grande répugnance à accueillir dans son Conseil l'ancien courtisan de Mme de Pompadour(s). A Compiègne, à Reims, il l'avait fort mal reçu. Lorsque le comte d'Artois voulait plaider sa cause et se permettait d'insister en sa faveur, Louis XVI tournait brusquement le dos à son frère. Marie

XLIX, LI.

(1) D'Arn, et Gel., Mar.-Ant., Inlr., I, XLVIII, (2) Bachi., Mém. secr., VIII, 85.

(3) Back., Mém. secr., VIII. 101. *

(6) D'Aru. et Geil., Mar.-Ant., II, 319-35). Bach., Mém. secr., VIII, 97.

Antoinette elle-même dut agir de 'ruse pour obtenir, pendant la cérémonie du sacre, la permission de recevoir Choiseul (1). Elle arracha cette permission, ou plutôt elle la prit. « Vous avez peut-être appris, écrivait-elle plus tard au comte de Rosenberg dans une lettre familière, l'audience que j'ai donnée au duc de Choiseul, à Reims. On en a tant parlé que je ne répondrais pas que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer chez lui. Vous croirez aisément que je ne l'ai point vu sans en parler au roi, mais vous ne devinerez pas l'adresse que j'ai mise pour ne pas avoir l'air de demander permission. Je lui ai dit que j'avais envie de voir M. Choiseul, et que je n'étais embarrassée que du jour. J'ai si bien fait que le pauvre homme n'a arrangé lui-même l'heure la plus commode où je pourrais le voir. Je crois que j'ai assez usé du droit de femme dans ce moment (). »

L'entretien dura trois quarts d'heure. Choiseul remercia la reine de son intercession en faveur de Guines. Puis il demanda le cordon bleu pour cet ambassadeur, et, ne pouvant l'obtenir, il pria au moins Marie-Antoinette de faire donner le titre de ducs à deux autres de ses amis, le prince de Beauvau et le comte Du Châtelet. Elle promit conditionnellement. Pour lui-même, il ne demanda rien. Mais il rappela les outrages qu'il avait subis, son expulsion du ministère, son exil, la privation de sa charge de colonel-général des Suisses. « Il insinua, sur le ton de la plaisanterie, tout ce qui pouvait étre défavorable au ministère actuel, » dit Mercy. Il s'efforça enfin de faire comprendre à la reine qu'elle n'avait que deux partis à choisir pour conserver et accroître son influence : gagner le roi par la douceur ou le subjuguer par la crainte. « Il est visible, ajoute Mercy, que la reine incline de préférence à choisir le dernier de ces deux partis. » Pendant toute « cette crise », pour parler comme l'ambassadeur d'Autriche, on s'était évertué à isoler la reine de ses conseillers les plus sages, d'écarter l'abbé de Vermond, d'éloigner Mercy lui-même. La comtesse de Brionne n'avait pas quitté la cour, n'avait cessé d'y jouer le rôle le plus actif et le plus dangereux (3).

Après l'audience accordée à Choiseul par la reine, on se persuada qu'il allait être ministre. Mais les esprits clairvoyants ne le croyaient qu'à demi. On avait remarqué que la faveur de Maurepas était plus sûre que jamais, que le vieux ministre, bien qu'absent de Reims et resté dans sa terre de Pontchartrain, recevait tous les jours, par courrier spécial, des nouvelles du roi (*). On savait que le roi détestait

(1) Choiseul lui avait exprimé le désir de la voir, par l'intermédiaire de Besenval. (D'Arn. el Geil., Mar..Ant., II, 356.)

(2) DÁrn: et Gelli, Mar-Ant., II, 362: 13 juillet 1775.

(3) Id., II, 3:6, 358.

(4) Bach., Mém. secr., VIII, 98. – A Versailles, Maurepas avait une coinmunication secrète avec le roi, qui le consultait souvent par celte voie sans que personne pul s'en douter. (D'Arneth et Geffroy, Correspondance inédite de Marie-Antoinette, II, 112.)

Choiseul (). Il lui rendit ses grandes et ses petites entrées; mais ce fut tout (3). De retour à Versailles, la reine, si l'on en croit les bruits publics, fit auprès de Louis XVI une nouvelle tentative en faveur de son protégé. Louis XVI lui répondit sèchement « que c'était rendre. un très mauvais service à cet ex-ministre, et qu'il serait obligé de l'expulser au loin, si l'on s'obstinait à lui en parler encore, d'autant qu'il ne pouvait que le regarder comme l'instigateur secret de cette présentation. » Cette réponse acheva de désespérer les partisans de Choiseul : cette fois encore, grâce à l'heureuse obstination du monarque, Turgot, comme Maurepas, furent épargnés.

La rentrée de la cour à Versailles ne mit pas fin toutefois aux intrigues qui s'agitaient autour du trône. Le renvoi du ministre de la maison du roi, La Vrillière, était résolu. Louis XVI était impatient de voir disparaître en sa personne le dernier représentant du ministère qu'avait protégé Mme Dubarry. La faction de Choiseul ayant jugé la position bonne à prendre, s'efforça de faire nommer Sartines à la place de La Vrillière, et de pousser l'un des siens, l'incapable d'Ennery, à la marine, à la place de Sartines. Besenval se vante, dans ses Mémoires, d'avoir activement travaillé au succès de cette combinaison. Laissons-lui la parole : « La chose pressait: M. de La Vrillière avait donné sa démission, et M. Turgot, contrôleur général, dont l'incapacité réelle et le caractère vain commençaient à l'emporter sur une réputation accréditée par quelques hommes fanatiques, et surtout quelques femmes qui le sont toujours, et soutenu par un extérieur méthodique, une vie recueillie, M. Turgot, dis-je, instruit que d'Ennery était sur les rangs pour le ministère de la marine, et sentant combien un tel homme était à craindre pour lui, mit tout en usage pour l'éloigner. — M. Turgot tenait encore dans ce moment à M. de Maurepas. » Il ne lui fut pas difficile, poursuit Besenval, de persuader Maurepas, en lui montrant que d'Ennery était l'homme de Choiseul. En vain Besenval en personne pria la reine de gagner Maurepas. Elle était trop frivole, laissa passer le temps, et Turgot l'emporta ().

Il va sans dire que ce récit n'est qu'aux trois quarts vrai. Comment admettre que l'incapable d'Ennery fût «un homme à craindre », et que l'honnête Turgot ait mis « tout en usage » pour l'écarter du pouvoir? Il est bien plus vraisemblable que Turgot repoussa d'Ennery parce qu'il le savait hostile aux réformes et qu'il destinait à son ami Malesherbes la succession de La Vrillière. Il est tout naturel aussi que Maurepas ait refusé d'admettre au ministère une créature de

(1) A Reims, Louis XVI, après s'être contraint pour faire bonne figure à Cuoiseul, n'avait pu se contenir en l'apercevant au sacre; il avait fait un mouvement d'horreur que tout le monde avait remarqué, lorsque Choiseul

s'était approché de lui, avec les autres cheva-
liers du Saint-Esprit, pour lui baiser la main.
(Lacret., Hist, du xville siècle, IV, 380 )

(2) D'Arn. et Goff., Mar.-Ant., II, 112.
(3) Besen val, Mém., 168 et suiv.

Choiseul. Quant à l'artisan de toutes ces intrigues, le peu intéressant Besen val, il suffit pour le connaître de lire ses Mémoires; mais son influence sur la reine n'était que trop réelle. Elle écrivait elle-même à Rosenberg le 13 juillet : (Si vous veniez à Versailles) « Je vous présenterais un homme avec qui j'ai fait connaissance depuis votre départ, et en qui j'ai grande confiance, c'est le baron de Besen val; il me suffirait, pour m'y attacher, l'idée qu'il est à vous (1). » Nous n'en avons pas fini du reste avec Besenval, pas plus qu'avec cette affaire de d'Ennery qui occupa la cour pendant plusieurs semaines.

Depuis que le roi était revenu de Reims, Turgot s'efforçait de chasser de son esprit les souvenirs du sacre et d'effacer les impressions fâcheuses qu'il en avait rapportées. Il avait à lutter surtout contre la conscience timorée du roi qui, tout en se reprochant des serments prêtés par faiblesse, se croyait à jamais contraint de les exécuter à la lettre. C'est pour éclairer ce prince sur ses véritables devoirs et la seule politique juste en matière de religion, qu'il écrivit et plaça sous ses yeux un Mémoire sur la tolérance dont il ne nous reste malheureusement qu'un fragment. Ce fragment est, il est vrai, assez étendu et renferme plusieurs des plus belles pages que Turgot ait écrites.

Après avoir exprimé le regret que le roi n'ait point écouté ses conseils et ait pris des engagements dont les formules ont été « dressées dans des temps trop dépourvus de lumières », il s'efforce de le rassurer sur les suites de cette imprudence : « Tout n'est pas perdu, dit-il, et Votre Majesté ne peut être engagée à une chose qui serait injuste. — Vos serments, Sire, ont été prononcés en présence de Dieu et de vos sujets. Vos sujets ont intérêt, ils ont droit à votre justice; Dieu vous en fait une loi. Commettre une injustice pour exécuter des formules qu'on vous a fait prononcer, serait violer ce que vous devez à Dieu, à vos peuples et à vous-même. » Il déclare ensuite que, contrairement au serment d'extermination des héré. tiques, liberté entière doit être laissée à chacun «de suivre et de professer la religion que sa conscience lui persuade être vraie », et il expose le plan du sujet, tel qu'il compte le traiter dans son Mémoire. Il examinera d'abord « les droits de la conscience d'après les principes de la religion », puis ces mêmes droits « d'après les principes du droit naturel », en troisième lieu « la question de cette liberté de conscience dans ses rapports avec l'intérêt politique de l'État », enfin, dans une quatrième partie, « les mesures que la prudence peut exiger pour adapter à la variété des circonstances les principes reconnus vrais ». Cette quatrième partie, dont le seul énoncé indique jusqu'à quei point Turgot était homme pratique et homme d'État, devait offrir le

(1) D'Aro. ot Geff., Mar.-Ant.. II, 363.

plus grand intérêt. On doit d'autant plus déplorer qu'elle ne nous soit pas parvenue. La deuxième et la troisième ont été également égarées. La première seule a été retrouvée par Dupont de Nemours. Elle fut transcrite par lui sur un essai raturé que Turgot vraisemblablement avait ensuite remis au net de sa main.

Turgot commençait par rappeler au roi qu'il y a sur la terre un très grand nombre de religions différentes. « Toutes ou presque toutes, en exigeant de l'homme certaines croyances et l'accomplissement de certains devoirs, ajoutent à cette obligation la sanction des peines ou des récompenses dans une vie à venir. Un grand nombre de religions enseignent que ces peines et ces récompenses sont éternelles... En sorte que de la croyance et de la pratique d'une vraie ou d'une fausse religion, dépend pour l'homme une éternité de bonheur ou de malheur... [Par conséquent], s'il y a une religion vraie, si Dieu doit demander compte à chacun de celle qu'il aura crue et pratiquée..., comment a-t-on pu imaginer qu'aucune puissance sur la terre ait droit d'ordonner à un homme de suivre une autre religion que celle qu'il croit vraie en son âme et conscience ? »

Un évêque strictement orthodoxe aurait pu répondre à Turgot : - La seule vraie religion est la religion catholique. Peu lui importent les autres religions de la terre. En France, elle domine; elle a le roi pour elle, un roi élu de Dieu et sacré par elle. Il est du devoir de ce roi d'assurer le bonheur éternel de ses sujets en les préservant de toute hérésie, et le meilleur moyen de les en préserver est d'abord d'extirper l'hérésie de ses États. — Telle était la pure doctrine de saint Louis, d'Innocent III, de Louis XIV, de Bossuet. Au point de vue théologique, toute l'argumentation de Turgot nous semble porter à faux. Mais avec quelle noblesse, quelle éloquence grave et contenue, il sait revendiquer, sous le nom de la théologie, les droits purement humains de la conscience individuelle! « S'il y a une religion vraie, il faut la suivre et la professer malgré toutes les puissances de la terre, malgré les élits des empereurs et des rois, malgré les jugements des proconsuls et le glaive des bourreaux. C'est pour avoir eu ce courage, c'est pour avoir remplice devoir sacré qu'on propose à notre vénération les martyrs de la primitive Église. Si les martyrs ont dû résister à la puissance civile poursuivre la voix de leur conscience, leur conscience ne devait donc pas reconnaître pour juge la puissance civile. »

Distinction de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique, du spirituel et du temporel, séparation absolue du domaine de la politique et du domaine de la conscience, toute la question est là. Turgot le comprend. Il voit clairement que ce grand duel qui ir ensanglanté tout le moyen âge est loin d'être terminé; il pressent qu'il troublera même l'avenir. Il s'efforce de persuader au roi que l’Église n’a le droit de juger que des choses de la religion, qu'elle

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