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CHAPITRE IX

Le sacre de Louis XVI. – Intrigues de cour.

Mémoire au roi sur la Tolérance.

(Juin 1775.)

C'était, au commencement de l'année 1775, une question de savoir où et comment Louis XVI serait sacré roi de France. Divers ouvrages (1) concernant le cérémonial du sacre étaient lus avec empressenient et partout commentés. Les évêques insistaient pour que la cérémonie s'accomplît à Reims suivant l'ancien rit, et avec tout l'appareil accoutumé. S'emparer du roi, l'avoir dans leur dépendance absolue pendant plusieurs jours, confirmer la vieille croyance qu'il ne tenait sa couronne que de Dieu, et par conséquent de l'Église, affirmer solennellement, aux yeux d'une foule éblouie par la pompe d'un grand spectacle, leur suprématie politique dans l'État, leur paraissait d'une importance capitale pour les intérêts de leur ordre.

Ce n'est pas tout. Le formulaire traditionnel du sacre exigeait que le roi prêtât entre les mains des évêques, le jour de la cérémonie, plusieurs serments, dont la gravité n'échappait à personne : serment de protéger l'Église catholiqne; serment «d'exterminer les hérétiques »; serment de maintenir les prérogatives des ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis; serment, enfin, d'observer l'édit contre les duels.

Le serment d'exterminer les hérétiques était celui auquel le clergé attachait le plus de prix. Il était conçu en ces termes : « Je jure, disait le roi, les mains posées sur l'Evangile, de faire conserver en tout temps à l'Eglise de Dieu la paix pour le peuple chrétien; plus d'empêcher toutes rapines et iniquités, de faire observer justice et miséricorde dans les jugements; d'exterminer entièrement de mes États tous les hérétiques condamnés, nommément par l'Église (3). »

Il n'y avait pas là un pur archaïsme. Le clergé, en effet, ne négligeait pas une occasion d'appeler contre les protestants les rigueurs du bras séculier. L'assemblée du clergé qui se réunit un mois plus tard, adressait au roi les paroles suivantes, dans le texte de ses remontrances du 24 septembre 1775 : « Nous vous en conjurons, Sire, ne différez pas d’oter à l'erreur l'espoir d'avoir parmi nous des temples et des autels; achevez l'ouvrage que Louis le Grand avait entrepris, et que Louis le Bien-Aimé (Louis XV) a continué. Il vous est réservé de porter ce dernier coup au calvinisme dans vos États. Ordonnez qu'on dissipe les assemblées schismatiques des protestants... Excluez les sectaires, sans distinction, de toutes les branches de l'administration publique. Votre Majesté assurera ainsi parmi ses sujets l'unité du culte catholique... (1). » Et plus loin : « Qu'on vous dise, Sire, pourquoi des unions que toutes les lois civiles et catholiques repoussent, sont impunément contractées au' prêche sous la foi du mariage; d'où vient que contre la volonté du prince, on ravit tous les jours aux ministres de notre sainte religion de tendres enfants, pour les présenter aux maîtres de l'erreur, qui leur font sucer tranquillement son poison avec le lait (°)? » — «Ainsi, ajoute Daire (l'éditeur des Euvres de Turgot), qui cite ces passages des remontrances, le clergé regrettait officiellement que le progrès de la morale publique eût fait tomber en désuétude une législation qui condamnait les protestants à vivre en concubinage, ou à abjurer leurs croyances, puisque, la loi ne considérant à cette époque le mariage que comme un sacrement, il dépendait de l'Église seule de Jégitimer l’union des hérétiques (°). » Ainsi, pourrait-on ajouter, le clergé regrettait qu'il ne lui fût pas permis, comme aux temps des Dragonnades, de ravir les enfants à leurs pères et à leurs mères pour les séquestrer dans ses couvents et les convertir. Il est bon de se rappeler d'ailleurs qu'en 1762, à Toulouse, un pasteur protestant avait été juridiquement mis à mort, uniquement parce qu'il était pasteur (). L'extermination des hérétiques n'était donc pas un vain mot dans la pensée de l'Eglise.

(1) Cérémonics anciennes et nourelles du sacre des ois de France, ele. (annon vme). l'aris, 1775, in-89. – Ceremonial du sacre des rois de France, avec une ideu de sucre et du couronnemnt des reines de France. Paris, G. Desprez, 1775, in-8°, -- Formule de cérémonies et pières pour

le sacre de S. M. Louis XVI, etc. Paris, 1775.

Il ne faut pas confondre ces brochures avec un pamphlet très harui, le Sacre royal, qui parul secrètement à la même epoque.

(2) Cérémonial du Sacre. - Fréron, Ann. litt., lett. vii, 20 mai 1775.

Turgot ne pouvait accueillir favorablement le projet de faire sacrer le roi à Reims. Cependant il n'était pas en son pouvoir d'empêcher l'accomplissement de la formalité du sacre, qui semblait indispensable au maintien de la monarchie; il eût voulu du moins modifier le caractère de cette cérémonie. Il proposa qu'elle eut lieu à Paris (TM).

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(1) V. Proces-verbais de l'assein) léc du Clergé de 1775, vol. in-ful.

() Id.
3) (Euv. de T. Not. hist. xcix.

Il se nommait François Rochelle. – Voir
G. de Félire, Hist. des protest, de France, 539;
Haag, la F ance protestante, 463.

(0)". Quelque ecouo ie que M. Turgot ait pu mettre dans les dépenses inséparables de celle cérémonie, elles seront toujours très considerables, et bien des gens regrettent qu'elle n'ait pas été faite à Paris; un plus grand nombre d'étrangers y aurait paru, et l'argent qu'ils auraient répandu aurait couvert la dépense, D'autres pensent encore qu'il eut mieux valu

abolir cette absurde cérémonie, etc. » (Corr. Métr., 1, 393: 28 mai 1775.)

C'est pourtant à Turgolqu'on s'en prit d'une décision contraire a ses vues aussi bien qu'aux veux de la majori!é. « Voici une circonstance qui n'aurailiù avoir, ce semble, aucun rapport avec cet événement (l'émeute de mai), et qui pourtant a servi en quelque façon aux sedilieux pour animer la popu ace. Les Parisiens avaient ardemment souhaite que le roi se sit sicrer dans sa capitale; los fermiers generaux avaient offert un don gratuit de deux millions et les corps de marcuands d'un million. Le roi a néanmoins résolu d'aller à Reims..... » (Corr. Métr., I, 346.

C'eût été une grande économie; c'était aussi à ses yeux un moyen de détruire la tradition qui attribuait à la métropole de Reims et à l'huile de la sainte ampoule des vertus miraculeuses. Il représenta en même temps au roi toute l'horreur de ce serment d'exterminer les hérétiques qu'on exigeait de lui. Louis XIII et Louis XIV avaient dû l'éluder en publiant dans une déclaration qu'en jurant d'exterminer les hérétiques, ils n'entendaient pas comprendre parmi eux les calvinistes. Ce subterfuge paraissait puéril à Turgot et incompatible avec la dignité royale. Il préféra rédiger des formules nouvelles de serment que le roi pourrait prêter sans violenter sa conscience d'une part, et de l'autre sans manquer d'une manière trop éclatante aux anciens usages (1). Voici ces formules :

Promesse du roi aux évêques. – « Toutes les églises de mon royaume doivent compter sur ma protection et ma justice. » C'était proclamer le principe de la tolérance, de la liberté ét de l'égalité des cultes.

Serment du sacre. – « Je promets à Dieu et à mes peuples de gouverner mon royaume par la justice et par les lois; de ne jamais faire la guerre que pour une cause juste et indispensable, d'employer toute mon autorité à maintenir les droits de chacun de mes sujets; de les défendre contre toute oppression, et de travailler toute ma vie à les rendre aussi heureux qu'il dépendra de moi. » — On remarquera cette expression : les droits de chacun de mes sujets. Le principe de la souveraineté nationale est impliqué dans ce simple mot. Louis XVI se déclarait lui-même roi constitutionnel.

Serment du grand-maître de l'ordre du Saint-Esprit. – «Je promets de maintenir l'ordre du Saint-Esprit dans l'éclat que lui ont conservé mes prédécesseurs. Il est de mon intérêt que l'admission dans cet ordre continue d'être un objet d'émulation pour ma noblesse; cette admission est une récompense de ses services d'autant plus flatteuse que l'honneur en fait tout le prix, et qu'elle attache ceux qui en sont décorés d'une manière plus spéciale à ma personne par une sorte de confraternité qui m'est chère, et qui assure à jamais à l'ordre toute ma protection. » — Cette rédaction ne manquait pas d'habileté. Le roi ne parlait ni de priviléges, ni de droits particuliers à l'ordre. Il insistait sur le caractère purement honorifique de l'institution.

Serment du grand-maître de l'ordre de Saint-Louis. – « Je maintiendrai l'ordre de Saint-Louis dans toutes ses prérogatives; j'en porterai toujours la croix comme symbole de l'honneur; elle me rappellera la reconnaissance que je dois aux braves qui l'ont méritée au prix de leur sang. » — Les prérogatives de l'ordre de Saint-Louis

(?; Cond., Vie de T., 134 et suir.

étaient de celles qu'on peut s'engager à maintenir sans inconvénient.

Serment sur les duels. -- « Je promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour abolir la coutume barbare des duels, condamnée par la religion et proscrite par les lois de mes prédécesseurs (1). »

De tels serments étaient trop conformes à l'esprit nouveau et la translation du sacre à Paris était trop opposée à l'esprit ancien pour que le clergé admìt de tels changements. Il représenta Turgot comme un oppresseur de la religion. Maurepas, qui tenait à rester ministre, ne voulut pas encourir la haine des évêques; Louis XVI se défendit d'abord mollement et finit par céder. Ce fut un grand triomphe pour tous les adversaires du contrôleur général. Le clergé n'en profita pas seul. Les princes, Choiseul, le Parlement, applaudirent à un coup qui frappait leur ennemi commun.

Le 8, le roi quitta Versailles avec toute la cour. Le sacre eut lieu le ll, le jour de la Trinité; mais les cérémonies préliminaires ou accessoires, telles que Te Deum, revue et manoeuvre, guérison des écrouelles, processions, repas de gala, indiquées par le rituel, occupèrent toute une semaine, et le roi ne fut de retour que le 17 dans son château (o). Il n'est pas de notre sujet de raconter le détail, curieux du reste, de cette chevauchée du roi de France en plein moyen âge. Il nous importe cependant de retenir quelques incidents. D'après le cérémonial traditionnel, les évêques, à un certain moment, devaient demander le consentement du peuple pour l'élection du roi : on retrancha cette scène comme trop hardie, bien que le peuple, par le fait, à peu près absent de la basilique toute pleine de monde officiel, n'y jouât aucun rôle. Cette suppression fit très mauvais effet (3).

Pour qu’on vit bien que tout était commandé et d'emprunt dans cette fête archaïque, la police mit dans l'ordre de la marche et des cérémonies, que le roi serait reçu dans les villes « au son des cloches, au bruit de l'artillerie et aux acclamations des peuples » ().

Lorsqu'on posa la couronne sur la tête du roi, il dit : « Elle me yêne (6). » Lorsqu'il fallut prêter le serment d'exterminer les hérétiques, il crut, dit-on, sortir d'embarras en balbutiant quelques paroles inintelligibles (R).

(1) Eup. de T. Ed. Daire, II, 501. (2) Merc. Fr., juillet 1775

(3) « Ce qui a indigné les patriotes, c'a été la suppression de cette partie du cérémonial. où l'on semble demander le consentement du peuple pour l'élection du roi. Quelque vainc que soit cette forinule, dérisoire aujourd'hui, on trouve très mauvais que le clergé, pour qui semble surtout tait ce pieux spectacle, se soit avise de retrancher de son che l'autre partie, et de ne conserver que ce qui le concerne spécialement. - (Bacle, Mém. secr., VIII, 100; 29 juin.)

(6) Une ordonnance de police prescrivit aux
habitants de Paris d'illuminer la facade de
leurs maisons à l'occasion du sacre. (Anc. I.
fr., XXIII, 193.) Cependant le roi prevint la
ville qu'il ne voulait pas de fête, « attendu les
circonstances ». On devait employer l'argent
« à indemniser les pauvres malheureux victi-
mes des pillages occasionnés par les émeutes. »
(Bach., Mém. secr., VIII, 103.) - Voir, ci-dessus,
page 242, la Lellre de Louis XVI au duc de
La Vrillière.

(5) Mme Camp., Mém., 109.
(6) Eur. de T. Ed. Dáire. Not. hist. c.

La joie du peuple, son empressement, ses acclamations étourdirent et enivrèrent le roi et la reine. Leur attendrissement fut extrême, et pendant la cérémonie, Marie-Antoinette ne put contenir ses larmes. « C'est une chose étonnante et bien heureuse en même temps, écrivait-elle à sa mère, d'être si bien reçu deux mois après la révolte (elle oubliait que la révolte avait eu lieu le mois précédent), et malgré la cherté du pain qui malheureusement continue... » Et après avoir décrit le sacre, elle ajoutait qu'elle ne l'oublierait de sa vie, «dut-elle durer cent ans » (TM).

Turgot devait considérer tout autrement ces bruyantes manifestations de la foule; il devait gémir de voir gaspiller tant d'argent en scènes d'apparat, lorsqu'une partie du peuple écrasée d'impôts souffrait de la faim. On ne peut lire sans d’amères réflexions ces quelques lignes des Mémoires de Bachaumont : « Pour donner un échantillon de la dépense énorme du sacre, il suffira de dire que la reine devant assister à la cérémonie décidément, comme elle sera longue, on bâtit dans l'église un appartement complet pour S. M., si complet qu'il y aura jusqu'à une salle des gardes, et quant aux petites recherches, on parle de lieux à l'anglaise. — On a abattu à Soissons une porte de la ville où le carrosse du roi n'aurait pu pénétrer à cause de sa hauteur de dix-huit pieds, et l'on a également reconstruit sur la route les divers ponts qui s'y trouvent, par où S. M. doit passer. Tout cela se rétablit par corvées. Les malheureux habitants qui y travaillent, dès qu'ils voient de loin un voyageur, s'agenouillent, lèvent les yeux au ciel et les ramènent vers leur bouche comme pour demander du pain (TM). »

Un événement inattendu marqua le séjour à Reims et préoccupa les courtisans bien autrement que la couronne impériale de Charlemagne, la main de justice, la tunique, la dalmatique, et autres ornements royaux qui furent exhumés de Saint-Denis pour le sacre du roi : Choiseul obtint à la cour ses grandes et petites entrées. Déjà, grâce à la reine, au commencement du règne, il avait vu son exil levé. Cette fois, grâce à la reine encore, il reprit avec éclat possession de la faveur royale. Toutefois cette faveur n'alla point jusqu'à sa rentrée au ministère. Mais s'il ne remplaça pas Maurepas et Turgot, ce ne fut point la faute de son parti, ni celle de MarieAntoinette, qui le protégeait.

Le parti Choiseul grandissait tous les jours, en audace du moins. It avait obtenu l'acquittement du comte de Guines et la condamnation de son secrétaire Tort de La Sonde, comme calomniateur (*). La reine,

attribuant au duc d'Aiguillon les accusations dirigées contre le comte me de Guines, l'avait fait exiler dans ses terres, en Guienne (). Le

(1) D'Arn. et Geff., Mar.-Ant., II, 343, 347.
2) Bach., Mém. secr., VIII, 44; 19 mui 1775.

(3) Voir précédemment liv. II, ch. mi, 18.
(6) D'Aro.et Gell., Mar.-Ant., II, 345 et passim.

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