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rivalité qui passionna et divisa en deux camps ennemis tous leurs contemporains.

Necker avait abandonné le commerce à quarante ans. Il s'était lié avec les gens de lettres et avait ouvert un salon qui fut bientôt très couru, mais resta toujours un peu pédant. Mme Necker, grande, maigre, sèche, étrangère aux mæurs de Paris, vertueuse d'ailleurs, bienfaisante et bonne, très attachée à son mari, instruite, savante même, protestante orthodoxe, faisait les honneurs de ce salon avec un empressement qui sentait l'effort, et un esprit qu'elle ne réussissait pas à rendre aimable; elle manquait de grâce et de naturel. « Ce n'était point pour nous, ce n'était point pour elle qu'elle se donnait tous ces soins, dit Marmontel, c'était pour son mari. Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde et commencer sa renommée : tel fut le principal objet de la fondation de sa société littéraire (1). » Là venaient, avec Marmontel, Buffon, Raynal, l'abbé Arnaud, Thomas, Mme du Marchai (depuis, d'Angivillers), Chastellux, quelquefois aussi Morellet (%). Ce monde, on le voit, n'était pas précisément hostile à Turgot; toutefois les ennemis des économistes avaient aussi leurs entrées dans le salon de Necker, et ils y devinrent peu à peu prépondérants.

C'est en combattant les principes de la secte que Necker acquit bientôt la réputation d'un écrivain. Son Éloge de Culbert fut couronné par l'Académie française. Il s'y montrait le partisan du système protectionniste. Encouragé par cet heureux début, il reprit contre les économistes les attaques de Galiani et se prépara à publier un livre sur ou plutôt contre la liberté du commerce des grains (). A cette époque justement, l'arrêt du 13 septembre venait de fixer l'attention. Necker alla trouver Turgot. Voici, d'après Morellet, le récit de leur entrevue : « M. Necker offrit à M. Turgot de lire son ouvrage manuscrit et de juger si on pouvait en ordonner l'impression, M. Turgot répondit un peu sèchement à l'auteur, parlant à sa personne, qu'il pouvait imprimer ce qu'il voulait, qu'on ne craignait rien, que le public jugerait, refusant d'ailleurs la communication de l'ouvrage, le tout avec cette tournure dédaigneuse qu'il avait trop souvent en combattant les idées contraires aux siennes. Et ce que je rapporte là, ajoute le véridique abbé, je ne le tiens point d'un autre, car je l'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles; j'étais alors chez M. Turgot; M. Necker y vint avec son cahier; j'entendis les réponses que l'on fit à ses offres, et je le vis s'en allant avec l'air d'un homme blessé sans être abattu (TM). » M. H. Martin ajoute fort justement : « La hauteur était de trop ici, c'était le défaut de Turgot, défaut qui procédait d'une conviction intolérante à force d'énergie et de sincérité; mais c'était pourtant une grande scène et un grand exemple que ce pouvoir se désarmant lui-même et ouvrant la lice à ses adversaires devant la raison publique prise pour juge (*). »

(1) Marm., Mém., X, 113.
(9) Morull., Mem., 1, 148 149.

(3) Marmonlel pretoud que Necker conçut I idee d'ecrire son livre à la suite d'une sorte de défi que lui aurait adresse Turgot. C'est une erreur. Marmontel confond d'ailleurs sou

vent les dates. Ne prétend-il pas aussi que Turgot avait accorde la liberte du commerce des grains, a non seulement de province à province, mais ar dehors et dans tous les temps ? » L'auteur de Bélisaire ne fut jamais ni très précis ni très prufuud.

D'après les Mémoires secrets de Bachaumont, Turgot aurait fait tout ce qu'il aurait pu pour empêcher la publication du livre de Necker. Il aurait essayé en vain d'obtenir que le lieutenant-général de la police (c'était encore Lenoir à cette époque) consentit à interdire l'ouvrage. Il se serait même adressé au censeur Cadet de Senneville, exigeant qu'il ne donnât pas son approbation; celui-ci lui aurait demandé un ordre par écrit, et sur son refus, il aurait passé outre et aurait accordé à Necker l'autorisation suivante : « J'ai lu par ordre de Mer le garde des sceaux un ouvrage intitulé : Sur la Législation et le Commerce des grains. Quoique les principes qui y sont contenus me paraissent différer de ceux annoncés par le gouvernement sur cet objet, cependant l'auteur s'étant restreint dans les bornes d'une simple discussion, sans personnalité ni déclamation, et la vérité me paraissant ne pouvoir que gagner à la discussion d'une question si importante, j'ai pensé que l'impression de cet ouvrage ne pouvait être qu’utile. – Paris, ce 18 avril 1775 (). » Autant de calomnies. Il n'y a de vraisemblable dans ces assertions malveillantes pour Turgot que la teneur de l'approbation qui ne prouve rien. Il n'est pas exact en tout cas qu'il ait tenté de faire obstacle à la publication du livre de Necker. Morellet ne laisse subsister aucun doute à cet égard. Ami de Turgot, mais lié avec Necker, assidu chez l'un, et librement admis chez l'autre, il était à la fois admirablement informé et placé dans d'excellentes conditions d'impartialité. Voici ce qu'il affirme : « Les feuilles de l'ouvrage furent soumises, à mesure qu'elles s'imprimaient, à la censure de M. Cadet de Senneville, avocat au Parlement, censeur royal, attaché à M. Trudaine de tout temps et dévoué à M. Turgot. Senneville, un peu méticuleux de caractère et d'opinion, avertit que le livre pourrait nuire à la cause de la liberté du commerce des grains. — M. Turgot qui ne voulait pas faire reculer le principe... et qui d'ailleurs était très attaché à un autre principe, la liberté de penser, dit au censeur qu'il pouvait approuver (TM). »

Le pamphlet de Necker sur la législation et le commerce des grains parut donc librement. Il était divisé en quatre parties. L'auteur essayait de prouver : dans la première, que la liberté ou la prohibition

(1) Morell., Mém., 1, 231.
(2) H. Martin, Hist.'de Fr., XVI, 34').

(3) Bach., Nim. secr., VIII, 18.
(5) Moreli., Mém., I, 232.

constante d’exporter les grains est contraire au bien public; dans la seconde, que la liberté illimitée du commerce des grains à l'intérieur réunit à la fois des avantages et des inconvénients; dans la troisième, que toutes les lois connues qui ont régi jusqu'ici le commerce des grains ne remédient qu'imparfaitement aux diverses difficultés qui l'accompagnent; dans la quatrième enfin, qu'il faut rejeter tout système absolu, toute loi fixe, à moins que celle-ci ne soit graduée de façon à s'appliquer à toutes les circonstances. Cinquante ans plus tard, Necker eût été probablement partisan de l'échelle mobile.

Dans un passage qui fut remarqué, Necker semblait se proposer lui-même comme ministre. Il examinait s'il serait utile de renouveler chaque année la loi sur le commerce des grains. Pour que ce parti lui parût préférable, il faudrait, disait-il, « qu'il y eût constamment à la tête de l'administration un homme dont le génie étendu parcourât toutes les circonstances; dont l'esprit moelleux et flexible sût y conformer ses desseins et ses volontés; qui, doué d'une âme ardente et d'une raison tranquille, fût passionné dans la recherche du bien et calme dans le choix des moyens; qui, juge intègre et sensé des droits des différentes classes de la société, sūt tenir d'une main assurée la balance de leurs prétentions; qui, se faisant une juste idée de la prospérité publique, la secondåt sans précipitation, et considérant les passions des hommes comme un fruit de la terre, proportionnat sa marche à cette nature éternelle, et ne se fit un tableau de la perfection que pour exciter son propre courage, et non pour s'irriter des obstacles... » Ce portrait du ministre futur pouvait passer aussi pour une satire du ministre présent. Ailleurs la critique n'était pas moins claire. « Dans tous les pays où le peuple, sans être abruti par l'esclavage, ne se mêle ni des lois ni des affaires, il est difficile de raisonner avec lui, et dangereux de lui commander sans ménagement. Il faut le conduire comme un enfant sensible, employer avec lui plus de dextérité que de force, l'habituer avant d'ordonner, l'amener et non le contraindre... » Ailleurs : « C'est la grande manière en économie politique, que de pousser les vérités à l'extrême pour les changer en erreur... » Et encore: « C'est une belle idée que d'appeler tous les hommes à la discussion des vérités utiles, et c'est un signe de grandeur que de la permettre; mais que tous ceux qui se présentent à ce noble concours, n'oublient jamais qu'il est des vérités qui se changent en erreurs selon la manière dont on les étudie; toutes celles de l'économie politique qui tiennent à l'administration, sont surtout faciles à travestir ainsi... » Comme on reprochait à Turgot trop d'ardeur, de précipitation, d'attachement à ses principes, d'amour pour les dissertations et les raisonnements, il y avait un blâme indirect enveloppé dans chacune des plirases vagues de Necker. En un certain passage, il semblait prédire la sédition. « L'agitation des esprits, disait-il, qu'il faut éviter partout, devient plus importante en raison de la grandeur des villes. Les mêmes impressions qui s'affaibliraient promptement ailleurs, acquièrent de la consistance dans une capitale de six cent mille hommes... Aussi est-ce aux murs de Paris qu'échoueront toujours la liberté indéfinie et l'indifférence sur les précautions en matière de subsistances. »

Du reste, « par une tactique habile, c'est P. Clément qui parle, il ne se prononçait en fin de compte, ni pour ni contre [la liberté du commerce), mais il en disait assez pour puire aux ministres ('). » Des jiiges même prévenus en sa faveur furent contraints de reconnaître qu'il ne concluait pas. «M. Necker, disait Pidinsat de Mairobert, est comme tous les écrivains qui combattent des systèmes; ils détruisent beaucoup plus facilement qu'ils n'édifient. Il discute savamment, profondément la matière, mais peut-être serait-il mieux de réduire à des éléments plus simples un traité qui devrait être à la portée de tout le monde (). » Comme ces derniers mots l'indiquent, on lui reprocha d'être obscur. Voltaire, qui est ailleurs beaucoup plus sévère, disait à Mme du Deffand : « Je voudrais savoir si vous avez lu le livre de M. Necker... Bien des gens disent qu'il faut une grande application pour l'entendre, et de profondes connaissances pour lui répondre (8). » La marquise écrivait de son côté : « J'ai lu quelques chapitres de M. Necker, j'ai trouvé que c'était un casse-tête. »

Cependant l'ouvrage eut le plus grand succès (la première édition fut rapidement épuisée) (TM) : d'abord, à cause du style : « Necker, moins spirituel, moins ingénieux que Galiani... était plus chaleureux et plus émouvant; son éloquence sentimentale, quoique effleurant parfois l'emphase et la recherche, était faite pour produire de vives impressions ('). » Necker, en outre, avait touché d'une main sûre quelques points faibles des doctrines économiques. Il critiquait, non sans justesse, l'esprit systématique et les formules algébriques, l'absolu de la Science. Il avait moins raison, lorsqu'il accusait la secte de sacrifier aux propriétaires la classe malheureuse des prolétaires et lorsqu'il affectait de prendre celle-ci sous sa protection. D'après lui « les propriétaires étaient des lions dont il fallait que le gouvernement fît la part, s'il ne voulait pas leur laisser dévorer le pauvre peuple (TM). » — « Presque toutes les institutions civiles, disait-il, ont été faites pour les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le code des lois, de n'y découvrir pourtant que cette vérité. On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois d'union et de garantie contre la multitude, comme ils auraient mis des abris dans les bois pour se défendre des bêtes sauvages. Cependant, on ose le dire, après avoir établi les lois de propriété, de justice et de liberté, on n'a presque rien fait encore pour la classe la plus nombreuse des citoyens. Que nous importent vos lois de propriété? pourraient-ils dire, nous ne possédons rien. Vos lois de justice? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de liberté ? si nous ne travaillons pas demain, nous mourrons. » Cette éloquente invective, souvent citée, s'appliquerait à Quesnay tout au plus, et à ses disciples immédiats. En aucune manière, elle ne saurait viser Turgot, qu'il ne faut jamais confondre avec le reste de la secte. On sait à quel point Turgot poussait l'amour de l'humanité, la sollicitude pour les malheureux, et combien sa charité était active, infatigable. Ce n'est pas lui qu'on peut accuser «de n'avoir rien fait pour la classe la plus nombreuse des citoyens ». Laissons ici la parole à M. Henri Martin qui a su, mieux que personne, établir un juste parallèle entre les deux adversaires qui se partageaient alors l'opinion : « Chez Necker, il faut bien le dire, la protestation en faveur des prolétaires reste à l'état de sentiment; il n'a aucun plan général de protection pour eux... Chez Turgot, derrière toute idée, il y a un acte; chez Necker, l'idée ne sait pas prendre corps. L'un au pouvoir, est un grand homme d'État; l'autre n'y sera qu’un habile financier, et quand il essaiera quelque chose en dehors des combinaisons de crédit, il ne fera que reprendre quelques lambeaux du plan de son devancier ('). » Ce jugement nous paraît définitif.

(1) Ch. Louındro; P. Clément, Silhouette, Bouret et les dern. ferm. gen., 215.

2) Bici)., Mém, scrr., VIII, 22.
(3) Voll. á Vme du Dofl., 17 mai 1775.

(4) Un autre pamplileldu men temps dirigé contre les économistes est un Dialogue en vers

entre un philosophe et un homme de bien, dont Mairobert frit le plus grant éloge, et qu'il attribue à Pulisl.(Bichi., Mém, spor., VIII, 83.1

(6) H. Martin. Hist. de Fr., XVI, 341.

(6) On croirait lire un socialisto contemporain.

Il nous reste à parler d'un autre genre de succès qu'eut le livre de Necker. Non seulement il intéressa, il émut le public; mais il fit, pour ainsi dire, scandale. Il vit le jour un peu avant la guerre des farines. Les économistes ne manquèrent pas d'accuser Necker d'avoir excité l'émeute, de s'être entendu avec Conti, avec des gens du Parlement et quelques autres ennemis du ministre. Le sage Morellet n'admet pas ces imputations. «Je les ai, dit-il, toujoirs considérées comme calomnieuses... Si le livre avait pu contribuer à exciter le mouvement qui fit piller les boulangers, l'effet en eût été bien rapide; car les premiers exemplaires n'en furent mis en vente que le jour même de la sédition ('). » Morellet a raison de parler ainsi, il se trompe pourtant sur la date de la publication du livre. La Législation et le Commerce des grains était imprimée dix jours au moins avant le 2 et le 3 mai, puisque dès le 20 avril la Correspondance Métra en donne l'analyse; et ce n'est point d'après le manuscrit qu'elle en jugeait; car elle déclare expressément que « l'ouvrage

(1) H. Martin, Hist. de Fr., XVI, 341.

VI 34.

(2) Morell., Mém., 1, 231.

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