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et il se plaint de l'obstination de Turgot « à écarter du commerce des grains toute espèce de surveillance ». Les fonctionnaires et officiers publics qui avaient jusqu'alors en effet exercé un contrôle jaloux sur les moindres entreprises et les plus menus détails du commerce des blés, n'avaient point pris leur parti de la perte de leurs prérogatives. Ils ne pouvaient se résoudre à voir entrer et circuler librement dans tout le royaume une denrée émancipée en vertu d'arrêts qu'ils eussent volontiers qualifiés de séditieux. A La Rochelle, les officiers de la sénéchaussée et lieutenants généraux de police n'avaient cru ni de leur devoir ni de leur dignité d'autoriser l'introduction et l'emmagasinement des grains étrangers dans leur ville, sans les soumettre à une visite sanitaire; et comme cette première inspection ne leur avait point paru suffisante, ils avaient suspendu la vente de ces mêmes blés pour quinze jours, afin de procéder, cette quarantaine terminée, à une visite nouvelle. Tel avait éié l'objet de deux ordonnances rendues par ces magistrats le 9 et le 10 mars.

Turgot fut informé de cet abus de pouvoir. Par arrêt du Conseil du 7 avril, il cassa ces ordonnances illégales et motiva fortement cette exécution : Les juges de police n'ont pas le droit de visiter des blés gardés en magasin. En quoi des blés gardés en magasin pourraient-ils nuire au public? C'est l'affaire du seul négociant de constater si son blé est avarié et s'il est opportun de réparer cette avarie. La vente même de grains avariés ne peut être interdite. Cette vente est souvent exigée par les contrats d'assurance, et du blé avarié peut, d'ailleurs, être remis en état; il est, en tout cas, toujours utilisable dans l'industrie. C'est uniquement sur la fabrication et la vente du pain que doit veiller la police. Il terminait en rappelant les ordres précis donnés par le roi, dans les lettres patentes du 2 novembre; et sans doute pour modérer à l'avenir le zèle exagéré des juges de police, il déclarait qu'il se réservait de statuer sur les dommages et intérêts qui pourraient être dus par lesdits magistrats aux négociants par eux lésés (1).

Le carême allait finir, et avec le carême allait également prendre fin l'action de la déclaration royale qui diminuait de moitié les droits établis sur le poisson frais et supprimait entièrement les droits établis sur le poisson salé. Turgot rendit définitives cette diminution et cette suppression (TM). Il eût fallu, pour compléter cette mesure, toucher aux droits de domaine et de barrage auxquels le commerce du poisson était assujetti. Mais la qualité domaniale de ces droits eût amené une contestation avec les Parlements et les chambres des comptes, et ce contrôleur général, qu’on accusa plus tard de précipitation et d'entêtement dans ses réformes, n'eut garde

(1) Eur. de T. Ed, Daire, II, 180.

(3) Evv. de T. Ed. Daire, II, 404; 13 avril 1775.

d'engager un tel débat. Les droits de domaine et de barrage furent donc provisoirement maintenus.

Turgot, en revanche, favorisa la création à Paris d'une industrie destinée à profiter et à faire profiter le public de l'abaissement des droits sur le poisson. Il était surpris que pendant le carême les prix de cette denrée n'eussent pas fléchi un instant, en dépit de l'adoucissement des tarifs. Cela tenait-il à l'empressement des consommateurs, qui avait relevé les prix au moment où ils commençaient à descendre? ou bien encore à une coalition des marchands, qui s'étaient entendus pour ne pas céder ? Il n'y avait qu'un remède à cette situation, c'était de susciter aux marchands une sérieuse concurrence. Un négociant, du nom de Lamothe, offrait de faire venir directement de Saint-Malo, ou autres ports, de la morue sèche, dite merluche, de la faire cuire, et de la vendre toute préparée, « aux maneuvres, maçons et autres ouvriers artisans » qui seraient fort aises de se procurer cet aliment à bon compte. Turgot accueillit ce projet et le recommanda au lieutenant de police Lenoir, lui enjoignant d'accorder à Lamothe toutes les permissions nécessaires, ainsi que ́sa protection contre les difficultés que pourrait lui opposer la communauté des traiteurs (1).

Ici se place, dans l'histoire des réformes de Turgot, le premier incident qui puisse trahir l'existence d'une ligue occulte dirigée contre lui. Une sédition éclata en Bourgogne. La cherté des grains en était la cause ou le prétexte.

Le 30 mars, on lit dans les Mémoires secrets de Bachaumont : « M. le contrôleur général persistant toujours dans son système sur la liberté du commerce des grains, ne s'émeut point de la cherté qui s'élève de toutes parts. Il assure qu'elle ne sera pas plus forte qu'elle ne l’était du temps du monopole; mais que cette calamité n'aura qu’un temps, et que les accapareurs, punis de leur cupidité, perdront pour toujours le désir de garder leur blé (?). »

Le 18 avril, des paysans envahirent la ville de Dijon. Les émeutiers se trouvèrent bientôt au nombre de 4 ou 500. Ils saccagèrent des maisons, démolirent le moulin d'un propriétaire qu'ils accusaient de monopole, arrachèrent des pavés des rues pour s'en faire des armes. Ils jetérent 200 setiers de blé à la rivière, tout en protestant qu'ils manquaient de pain. Ils allérent ensuite attaquer la maison d'un magistrat, Sainte-Colombe, ancien conseiller du Parlement Maupeou, qui était resté en place; on le soupçonnait d'avoir pris part atrpacte de famine, et de recéler un approvisionnement de bié. Il fut obligé de se cacher, dit-on, sous un tas de fumier, dans son

(1) Pièc. just. 0° 27.

(2) Bach., Mém. secr., IV, 369.

écurie, pour échapper aux recherches de ces furieux. Ceux-ci, furetant partout, ne trouvèrent point de blé, mais une cave bien garnie de vins; ils en burent outre mesure; leur rage s'en accrut (1). Ils voulurent mettre à mort le gouverneur, La Tour du Pin, qui avait répondu à leurs plaintes : « Mes amis, l'herbe commence à pousser; allez la brouter (*) .» Ce propos ne témoigne pas d'un désir bien vif d'apaiser l'émeute, et La Tour du Pin n'aurait rien trouvé de mieux à dire, s'il avait voulu l'exaspérer. Le blé jeté à la rivière ne prouve pas clairement, d'autre part, que tous ces gens criant famine fussent en réalité affamés. « Sans l'évêque de Dijon (TM), dit une relation anonyme, qui est sorti de son palais épiscopal pour haranguer ces malheureux et les ramener à la douceur, il eût été fort à craindre que le désordre n'eût augmenté, au lieu de diminuer. Un frère de l'évêque, militaire, inquiet de ce prélat, étant allé à sa rencontre, a été pris pour M. de La Tour du Pin. Déjà un homme, derrière lui, avait le couteau levé pour le frapper, lorsqu'un autre lui a retenu le bras, en lui faisant observer qu'il se trompait.

« Le commandant se disculpa, en disant que Sa Majesté lui avait écrit qu'elle approuvait tout ce que faisait son contrôleur-général, et*. ses principes établis concernant la législation et le commerce des grains; qu'il eût à faire exécuter les nouveaux règlements avec le plus de douceur qu'il serait possible, mais qu'il employat la rigueur et la force, si elles devenaient nécessaires. Mais il n'en résulte pas qu'il soit en droit de tenir son propos inhumain et atroce (1). »

M. Henri Martin va peut-être un peu loin en affirmant que toute l'émeute est facile à expliquer par des causes ordinaires (*). Assurément l'origine en est assez naturelle; l'ignorance et la misère trop réelles des paysans suffisent à en rendre compte. Mais la suite en paraît moins simple. N'y aurait-il pas là une question d'histoire locale à éclaircir ?

Quoi qu'il en soit, Voltaire semble avoir soupçonné dans cette affaire quelque machination des ennemis du ministre. « Le premier point de mon sermon, écrivait-il quelques jours après à Condorcet, est l'abominable superstition populaire qui s'élève contre la liberté du commerce des blés et contre la liberté de tout commerce. Vous voyez les horreurs qu'on vient de commettre à Dijon. Dieu veuille que les fétiches n'aient pas excité sous main cette petite Saint-Bar

(1) La Correspondance Métra à laquelle nous empruntons plusieurs details de ce récit, le fait suivre des réflexions suivantes, qui prouvent une fois de plus combieu on etait peu habitué à la liberté rommerciale : « Il est cruel, en verité que cette fatale police des grains, clont le gouvernement s'orcupe depuis quelques années, soit si diflicile à établir et occasionne tant de désordres. Je crois qu'après avoir épuisé tous les moyens et tous les

expédienis que les lumineux modernes ont
im ginés, nous serons obligés de recourir au
seul que nos pères avaient jugé le plus sûr,
d'avoir des magisins pour chaque ville ou
chaque district. » (Cor. Métr.,1,338; 23 iv. 1775.)

(2) Soulavie, II, 290.
(3) Claude-Marie-Jutoine d'Apchon.

(6) Extrait d'une lettre de Dijon, du 20 avril : Relat. hist. à la suite des Mém. sur Terr., 255-256.

(5) H. Marlin, Hist. de Fr., XVI, 345.

thélemy! Il semble qu'on prenne à tâche de dégoûter le plus grand homme de France d'un ministère dans lequel il n'a fait que du bien. La nation des Welches est indigne de lui. Mais il y a des Français à qui sa gloire sera toujours chère, et qui combattront sous ses étendards, qui sont ceux de la vertu et du bien public... Je dirais volontiers à celui que vous aimez: Tu ne cede malis, sed contra audentior ito. Mais il se le dit à lui-même (1). » Un mois après, Voltaire, mieux informé sans doute, était beaucoup plus affirmatif. « Si vous aviez été à Dijon, écrivait-il à Mme de Saint-Julien, vous auriez prévenu l'émeute criminelle qui a été excitée sous main par les ennemis de M. Turgot (:). »

Turgot répondit à l'émeute de Dijon par la concession de nouvelles , franchises au commerce des blés. L'arrêt du 13 septembre était loin

d'avoir aboli tous les droits qui l'entravaient. A l'entrée des villes et des marchés subsistaient soit des droits d'octroi, soit des droits de minage, aunage, hallage et autres. Les supprimer partout eût été trop onéreux pour l'État, parce qu'il eût fallu de toute justice en rembourser le principal, ou payer une indemnité à ceux qui en étaient propriétaires ou fermiers. Turgot voulut au moins donner à la province de Bourgogne une leçon de philosophie économique, et tirer de la sédition une noble vengeance. Il supprina tous les droits qui subsistaient encore sur les marchés de Dijon, Beaune, Saint-Jeande-Losne et Montbard. En même temps, dans le préambule de l'arrêt portant cette suppression, il opposa aux préjugés répandus dans le public les plus solides arguments en faveur de la liberté du commerce des grains. Il montra que les droits établis à l'entrée des villes et dans les marchés devaient rendre forcément le grain plus cher, « le marchand devant trouver dans le produit de la vente le paiement du droit »; que ces droits éloignent l'abondance des denrées et qu'ils inquiètent le commerce, au plus grand détriment des consommateurs Ces vérités, élémentaires aujourd'hui, étaient de hardiez nouveautés alors (?).

Par les mêmes motifs, Turgot prononça quelques jours après la suppression du droit de minage dans la ville de Pontoise. Les propriétaires et fermiers de ce droit, toujours disposés à l'étendre, avaient fini par le percevoir, non seulement dans le marché, mais sur les ports, dans les greniers, les moulins, et jusque dans les maisons. Ces prétentions avaient donné lieu à de telles contestations et lassé à ce point la patience des laboureurs et des marchands, que la plupart avaient fini par déserter le marché de Pontoise. L'arrêt du 30 avril était destiné à rouvrir au commerce un centre d'approvisionnement très important pour la province d'Ile-de-France (*).

(1) Cond., Eur., 1,76: Volt. á Cond. (?) Lettre du 5 mai 1775.

(3) (Euc. de T. Ed. Daire, II, 183; 22 av. 1775. (*) Id., 188.

Cependant la cherté des grains augmentait. Le liberté, succédant à un long régime de prohibitions et d'entraves, était impuissante à y apporter du premier coup un prompt remède, soit parce que cette liberté était encore incomplète, soit parce que les maneuvres occultes des membres du pacte de famine détruit jetaient la perturbation dans le commerce, soit enfin parce que le blé était réellement peu abondant cette année-là. La récolte de 1774 avait été médiocre en effet; s'il n'y avait pas eu en France de déficit, il n'y avait pas eu non plus d'excédant. Tous les grains étant nécessaires pour subvenir aux besoins, les prix s'étaient peu à peu relevés, au fur et à mesure des progrès de la consommation. Dans le reste de l'Europe la récolte avait été moins bonne qu'en France; presque partout le blé y était plus cher. Aussi l'importation des blés étrangers avait-elle été fort peu considérable. Cependant cette importation était le seul moyen de faire fléchir les prix. Turgot qu'on a souvent accusé d'un attachement aveugle aux principes de la secte économique, ne craignit pas en cette circonstance de laisser de côté les enseignements de ses maîtres pour prendre d'urgence la décision la plus propre à activer l'importation. Par arrêt du 25 avril il accorda une véritable prime aux négociants qui introduiraient des blés étrangers en France, et principalement dans les villes de Paris et de Lyon. Ce genre d'encouragement au commerce ne peut guère se justifier au point de vue de l'économie politique pure. C'était, dans la pensée de Turgot, une mesure d'assistance publique. Il eut soin de rappeler en effet, en l'expliquant, que le gouvernement ne négligeait aucun moyen de soulager le peuple. Travaux publics multipliés dans les pays où les besoins se font sentir; ouvrages en filature, en tricot et autres genres établis dans plusieurs paroisses de la ville de Paris; admission même des femmes et des enfants à tous ces travaux: telles sont les ressources qu'il avait mises à la disposition des indigents pour les aider à supporter l'augmentation dans le prix du pain. Les gratifications accordées au commerce devaient concourir à la même cuvre de charité (1).

La Correspondance Métra disait à ce sujet : « L'émeute de Dijon par rapport aux grains, l'intelligence établie entre nombre de gros fermiers de diverses provinces pour faire monter le prix des blés à un taux si haut qu'on spécule que dans deux mois le pain coûtera cinq à six sols la livre, et l'espèce de fermentation qu'on remarque à ce sujet dans plusieurs grandes villes, telles que Rouen, Lyon, etc., viennent de déterminer M. Turgot à promettre une prime de 18 sols par quintal de froment importé de l'étranger. Ce sera l'objet d'une déclaration du roi, qu'on enverra ce matin à l'imprimerie royale.

(1) Buo. de T. EJ. Daire, II, 185; 25 av. 1775.

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