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l'excitation physique produite par un bon repas. Il ne travaillait bien, dit-on, que lorsqu'il avait largement diné (1).

Ce sont là des minuties. Par la réflexion et la méditation, sa raison s'était formée, mûrie, fortifiée. Son esprit, se complaisant aux recherches patientes, aux analyses rigoureuses, avait gagné en exactitude, en étendue, en profondeur. Il s'était nourri d'une foule de notions qu'il s'était assimilées pleinement, cherchant partout son bien et en composant sa substance. « Les caractères dominants de cet esprit que j'admirais, dit Morellet, étaient: la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l'étendue, qui en lie un grand nombre en un corps de système (*). » – « Il paraissait minutieux, dit Condorcet, et c'était parce qu'il avait tout embrassé dans de vastes combinaisons, que tout était devenu important à ses yeux par des liaisons que lui seul avait su apercevoir (3). » — « Peu de ministres, dit Montyon, ont eu des idées plus vastes, des conceptions aussi hardies. Son esprit tenait de la nature du génie; il apercevait toutes les affaires sous les plus grands rapports, en sondant les éléments, en pénétrant l'essence (*). »

Sans cesse replié sur lui-même, pensant pour lui tout en pensant aux autres et au bonheur de l'humanité, Turgot n'avait peut-être pas assez éprouvé le besoin de classer des idées qu'il comprenait très nettement lui-même. Il s'était plus occupé de chercher la vérité que d'en présenter une exposition claire, ordonnée et méthodique. « La clarté n'était pas son mérite, dit Morellet. Quoiqu'il ne fut pas véritablement obscur, il n'avait pas les formes assez précises ni assez propres à l'instruction; souvent un trop grand circuit, trop de développements nuisaient à ses explications. » Je n'ai pas trouvé non plus qu'il rangeât toujours les idées dans leur ordre le plus naturel, ni qu'il en suivît toujours la gradation, dont la force de son intelligence lui permettait de se passer (5). Toutefois, ces défauts, graves chez un écrivain proprement dit, sont d'une importance secondaire chez un penseur ou un homme d'État.

On ne s'étonnera point qu'avec une intelligence si robuste, des jugements si fortement motivés pour lui-même, des idées si intimes et si personnelles, Turgot ait eu d'inébranlables convictions et une confiance parfois exagérée en ses propres théories. On ne s'étonnera pas davantage, qu'habitué à penser, à juger, à raisonner par lui même, il ait eu peu de souci des opinions d'autrui, du mépris même pour les opinions du vulgaire, que, par conséquent, il ait été porté moins que personne à entrer dans l'esprit des autres, à les étudier, à les connaître, à les ménager. C'est ce que des observateurs superficiels

(1) Em. Deschanel, Physiologie des écrirains et des artistes.

(9) Morell., Mém., 1, 14.

(3) Cond., Vie de T., 286.
(4) Mont., Part. sur 99. Min. des Fin., 190.
(5) Morell., Mém., 1, 14.

prendraient aisément pour de l'orgueil. Il tenait d'ailleurs de son tempérament et de sa race une certaine rudesse de formes qui pouvait aussi tromper.

De là certains reproches adressés fréquemment à Turgot par ses contemporains, et sur lesquels il est bon de s'expliquer. Citons en premier lieu les témoignages qui lui sont le plus défavorables.

Voici d'abord son portrait d'après un pamphlet du temps, euvre de Monsieur, frère du Roi (plus tard Louis XVIII), un de ses ennemis les plus acharnés :

« Il y avait en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact, charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l’une, pour dégoûter de l'autre; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique qu'il avait toujours mal aperçue. Il s'appelait Turgot (1). »

D’Allonville, qui n'est pas un ami de Turgot non plus, tant s'en faut, reprend sous une autre forme les mêmes accusations.

« Turgot, dit-il, fut un philosophe, un savant, un homme de bien; mais, nourri d'une invincible vanité théoricienne, il se montre dur et faible, présomptueux et sans connaissance du coeur humain... [Il fut bientôt] environné d'ennemis, dont l'âpreté de son caractère accroissait journellement le nombre..... Il ne recevait qu'avec dédain, qu'avec mépris, ceux qui lui faisaient quelque représentation. [Il était] entêté parce qu'il était vertueux, médiocre parce qu'il était entêté; totalement étranger à la connaissance des hommes..., etc (3). »

Montyon décrit en ces termes sa manière de discuter : « Souvent [il] se refusait à la discussion..... Son silence avait une expression de dédain : on entrevoyait qu'il ne répondait point à l'objection, parce qu'il estimait qu'elle ne méritait pas de réponse et qu'on n'était pas à la hauteur de ses conceptions (3). Lorsqu'il défendait ses principes, c'était avec une aigreur offensante, et il attaquait le contradicteur plus que l'argument (*).

Besenval, non moins sévère pour Turgot que Montyon, l'appelle « un philosophe arrogant ». Il parle de sa « dureté », du « laconisme » et du « farouche de ses réponses » (*).

Voici encore, d'après Montyon, comment Turgot considérait les hommes : « Aux yeux de M. Turgot, toute l'espèce humaine était divisée

(1) Le songe de M. de Maurepas ou les Machines du gourernement français; le 1er avril 1776. Soulavie, III, 107. Inutile de relever les ca lomnies qui se trouvent mêlées, dans ce portrait, à des traits exagérés mais très réels du caractère die Turgol.

(9) D'Allonv., Mém., 83-84.

(3) Ce silence ne pouvait-il venir aussi de la limidité naturelle de Turgol? Comme il

éprouvait quelque embarras à développer ses idees en public, il est possible que, dans bien des cas, il se dérobài à la discussion en se réfugiant dans un mutisme complet. Ce silence lui posait cependant et donnait à sa physionomie l'expression de la contrainte et de l'ennui.

(*) Mont., Part. sur 99. Min. des Fin., 177. (5) Bescov., Mém., 171-172.

en trois classes : la première, qui en composait la masse et presque la totalité, était formée de tous ceux qui ne s'occupaient point de spéculations économiques; il n'y voyait que le résidu de la société, et lors même qu'il s'y trouvait des esprits ou des talents d'un ordre supérieur, il n'y donnait que peu d'attention, parce qu'il n'apercevait en eux qu'un mérite secondaire et hétérogène à l'objet de ses méditations. Les contradicteurs de ses opinions, qui formaient la seconde classe, lui paraissaient ou des hommes stupides ou des esprits faux; il était même assez ordinaire qu'il leur refusât la probité et la bonne foi; et c'était dans leur perversité qu'il croyait trouver la cause de leur dissentiment. La troisième classe, très peu nombreuse et à ses yeux la classe d'élite, était composée de ses sectateurs; ils lui paraissaient des êtres supérieurs en intelligence et en morale; il les croyait capables de tout, leur confiait les fonctions auxquelles ils étaient le moins propres, et si quelquefois il a eu sujet de se plaindre de leur infidélité, leur croyance l'a disposé à l'indulgence, parce qu'il portait, en administration, la superstition et le fanatisme qu'il reprochait aux sectes religieuses (1). » Tout ce développement de Montyon tend clairement à prouver que Turgot ne connaissait nullement les hommes. Evidemment exagérées, ces accusations proférées contre Turgot par des ennemis plus ou moins déclarés contiennent pourtant quelque chose de vrai. D'autres témoignages d'ailleurs, moins suspects, les confirment en partie.

Marmontel, qui se fait l'écho des attaques dont Turgot fut l'objet sans les réfuter très chaudement, dit qu'on lui trouvait de la «roideur, l'orgueil de Lucifer, et dans sa présomption le plus inflexible entêtement » (9).

Le marquis de Mirabeau (l'ami des hommes) qui ne trouvait pas Turgot assez étroitement économiste, et lui reprochait des liaisons avec les administrateurs et les philosophes, mais savait au besoin lui rendre justice, parle de sa manière « opiniâtre et dédaigneuse » de conduire ses plans de finance (3).

Dans les Mémoires du duc d'Aiguillon, que l'abbé Soulavie rédigea d'après des notes, des extraits et des réflexions du comte de Mirabeau (l'orateur), Turgot est accusé de « ne connaître les hommes que dans les livres » (*).

Malesherbes a reproduit la même appréciation dans les mêmes termes. Il a dit de Turgot et de lui-même : « Nous ne connaissons les hommes que par les livres (5). »

Laharpe, un de ses partisans, avoue qu'il y avait peut-être dans son

(1) Mont., Part. sur 99. Min. des Fin., 178. (2) Marm., Mém., X11, 17-176.

3) Leltre inedite du mrquis ou bailli de Mirabeau, 29 août 1778. Mém. de Mirab., par M. Lucas de Montigny, III, X, 158.

(4) Mémoires de Mirabeau, par Luc. de Mont., III. x, 185.

(5) Paroles dites par Malesherbes à de Vaines en 1794, en prison, et conservées par l'abbó Morellet. Mém., II, 36), note.

caractère une sorte de roideur (1). Il ajoute que cette roideur « nuisait au bien qu'il voulait effectuer ». Il eût voulu mener les affaires et les hommes par l'évidence et la conviction; mais il lui arrivait de manquer les affaires et de révolter les hommes, tandis qu'en cédant sur de petites choses, et ménageant de petites vanités, il eût pu parvenir à son but. » — « Terray fait bien le mal, » disait-on plus tard, « Turgot fait mal le bien. »

Toutes les critiques mentionnées plus haut se ramènent à deux principales, qui ont entre elles des rapports étroits : lo orgueil, présomption, roideur, dédain de l'opinion d'autrui et de l'opinion publique; 2° ignorance du caur humain, des passions et des vanités humaines, inexpérience des hommes.

Les panegyristes de Turgot, Condorcet et Dupont de Nemours, connaissaient ces critiques; ils se sont efforcés d’en justifier leur ami; mais ils laissent eux-mêmes échapper des aveux involontaires qu'il est bon de retenir.

« Tous les sentiments de M. Turgot, dit Condorcet, étaient une suite de ses opinions... Sa haine était franche et irréconciliable; il prétendait même que les honnêtes gens étaient les seuls qui ne se réconciliassent jamais, et que les fripons savaient nuire ou se venger, mais ne savaient point haïr... On le croyait susceptible de prévention parce qu'il ne jugeait que d'après lui-même, et que l'opinion commune n'avait sur lui aucun empire. On lui croyait de l'orgueil, parce qu'il ne cachait ni le sentiment de sa force, ni la conviction ferme de ses opinions, et que, sachant combien elles étaient liées entre elles, il ne voulait ni les abandonner dans la conversation, ni en défendre séparément quelque partie isolée... » Et Dupont de Nemours (): « N'aimant à développer ses pensées, et n'y réussissant bien qu'avec ses amis intimes, il n'y avait qu'eux qui lui rendissent justice. Tandis qu'ils adoraient sa bonté, sa douceur, sa raison lumineuse, son intéressante sensibilité, il paraissait froid et sévère au reste des hommes. Ceux-ci, par conséquent, se contenaient eux-mêmes ou se masquaient avec lui. Il en avait plus de peine à les connaître; il perdait l'avantage d'en être connu; et cette gêne réciproque a dû lui nuire plus d'une fois (R). »

Ainsi, Condorcet attribue à la fermeté de ses convictions le ton tranchant de ses paroles et son orgueil apparent; Dupont de Nemours, avouant qu'il avait quelque peine à connaître les hommes, n'est pas éloigné de penser que son ignorance et son inexpérience à cet égard étaient surtout la suite de sa timidité et de sa réserve naturelle. Il y a certainement beaucoup de vrai dans ces explications. Il y en a plus

(11 Corresp. littéraire de Laharpe, leitre CXLIV. II, 367, 1781.

(9) Cond., Vie de T.. 286.
(3) Dup. Nem., 1, 26-27.

encore peut-être dans cette appréciation nette et impartiale de Sénac de Meilhan :

« Il ne savait point composer avec les faiblesses des hommes et encore moins avec le vice. Incapable d'art et de ménagement, il allait à son but et n'avait pas assez d'égards pour l'amour-propre. M. Turgot agissait comme un chirurgien qui opère sur les cadavres, et ne songeait pas qu'il opérait sur des êtres sensibles. Il ne voyait que les choses, ne s'occupait point assez des personnes; cette apparente dureté avait pour principe la pureté de son âme, qui lui peignait les hommes comme animés d'un égal désir du bien public, ou comme des fripons qui ne méritaient aucun ménagement (1). »

Sénac de Meilhan nous parait avoir bien caractérisé Turgot.

C'était, comme l'a dit plaisamment l'abbé Baudeau, « un instrument d'une trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche (3). » Il n'était pas maniable, se rendait difficilement à l'avis d'autrui, n'admettait pas de transaction sur les principes.

Sénac de Meilhan comprit exactement aussi, ce nous semble, quel était « le principe » de cette dureté apparente. Elle avait sa source dans l'opinion que Turgot s'était formée des hommes. Les uns étaient bons et excellents à ses yeux; les autres étaient des fripons qui ne méritaient «aucun ménagement ». C'est que Turgot appréciait les hommes en bloc pour ainsi dire et tout d'un trait d'après leurs opinions. C'est qu'il les jugeait d'après lui-même, d'après sa lumineuse et vaste intelligence. Comme la toute-puissance de la raison lui semblait irrésistible, il n'admettait pas qu'on se dérobât à son empire. Comme il croyait fermement à l'évidence de la vérité, et qu'il pensait posséder, sinon la vérité pure, au moins un bon nombre de vérités partielles, il ne pouvait comprendre qu'on refusât de se rendre à ses avis motivés et à ses démonstrations, ou aux enseignements de la science économique. Celui qui ne se laissait pas convaincre ne lui paraissait pas sincère. Il fallait choisir : être avec lui ou contre lui. Combien furent avec lui? A une époque éprise de grâce et d'esprit, de frivolité et de galanterie, passionnément attachée aux règles d'une exquise et futile politesse, la vertu sévère d'un Turgot n'était point de celles qu'on pût comprendre aisément.

On aurait grand tort, cependant, de se représenter Turgot comme un esprit farouche, comme un logicien rigide, perdu dans l'algèbre de ses calculs. Ce savant, ce philosophe, cet intendant sévère était doué d'une extrême sensibilité. Il la tenait, semble-t-il, de son père, le prévôt des marchands de Paris. Celui-ci, à ses débuts dans la magistrature, avait voulu appartenir à la deuxième chambre des requêtes du Palais, parce que cette chambre était exemptée du

(1) Son. de Meilli., Du G010., 15).

(? Chamfort, Caract. et ancc.

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