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de fâcheux effets sur quelques esprits; mais ils ne voulaient ni l'un ni l'autre supprimer le livre, ni faire punir l'auteur, mesure injuste et contraire à leurs maximes. Je leur dis (c'est toujours Morellet qui parle) que je leur ferais justice du sieur Linguet; je tins parole ("). »

A en croire la Correspondance Métra, Turgot fit dire à Linguet « que sans vouloir gêner sa plume, il lui conseillait de respecter les vues du ministre et surtout les choses établies en conséquence de ces vues (2) ». Il se serait donc borné à un simple conseil. Combien d'autres eussent envoyé Linguet à la Bastille!

Quant à Morellet, il acheta toutes les œuvres du fougueux avocat, y recueillit tout ce qu'il y avait de plus ridicule, et en fit la Théorie du paradoxe. « Dès que mon manuscrit fut en état, dit-il, c'est-à-dire au bout d'environ quinze jours (on voit que l'abbé allait vite en besogne), je le lus chez Mme Trudaine, à MM. de Malesherbes, Turgot et Trudaine de Montigny. Cette lecture réussit, excepté auprès de M. de Malesherbes qui, avec tant de lumières et de vertus, n'était pas ennemi des opinions singulières... » il n'approuvait pas une attaque dirigée contre Linguet, au moment où celui-ci allait être rayé du tableau des avocats par le Parlement. N'en déplaise à Morellet, le scrupule était d'une âme loyale et généreuse. Il se rendit d'ailleurs de bonne grâce à l'avis de Malesherbes. Il consentit à attendre, et lorsque Linguet eut été rayé du tableau, il fit paraître son livre (°). Il est probable que Turgot lui-même s'était rangé à l'opinion de Malesherbes.

La Théorie du paradoxe eut le plus grand succès. Une première édition fut rapidement enlevée. Une seconde fut tirée à deux mille exemplaires. « On prétend qu'en Italie, disait Morellet au début de cette facétie, lorsque les Capucins reçoivent un novice, ils le mènent au haut d'un clocher, et lui montrent de là tout le pays qui va être désormais le champ de ses pieuses courses et de ses quêtes pour le couvent; ils lui disent : Faccia tosta, e tutto è tuo : De l'effronterie, et tout cela est à toi. » Sous prétexte d'enseigner aux auteurs modernes une ressource d'éloquence négligée par les anciens, l'ingénieux publiciste montrait de même à son lecteur toute l'étendue du domaine du paradoxe, et prenant tous ses exemples dans les æuvres de Linguet lui-même, il avait beau jeu pour tourner en ridicule ses erreurs et ses contradictions.

Linguet fut beaucoup plus sensible à ces plaisanteries qu'à l'arrêt du Parlement qui ordonnait sa radiation (). Par la plus forte de toutes ses contradictions, il avait trouvé moyen de déplaire également

(1) Morell., Mém., 1, 226. (2) Corr. Métr., 1, 163.

(3) Morell., Yém., 1, 228-929.
() Anc. l.fr., XXIII, 138; 4 fév. 1775.

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à l'administration et à la robe, aux économistes et à Messieurs (le Parlement) (1).

Il n'était pourtant pas homme à se tenir pour battu. « On l'avait cru terrassé, dit la Correspondance Métra, il se releva furieux. » Sa réponse était intitulée : La Théorie du libelle ou l'Art de calomnier avec fruit; dialogue philosophique pour servir de supplément à la Théorie du paradoxe. Sachant que l'abbé Morellet était l'auteur de la Théorie du paradoxe, il avait pris pour épigraphe :

Eh! quoi... d'un prêtre est-ce là le langage? Il parlait ainsi de Morellet et des économistes : « Cet illustre proxénète de la Science, ce champion invincible du Produit net, ce respectable archimandrite des frères de la doctrine économique, s'est élevé au-dessus de tous les éloges en forçant son cæur à outrager un homme renversé, et son pied de derrière à se lever pour lui donner le dernier coup. Si on nous demande quel est l'ordre dont il s'agit, nous dirons, pour épargner des tourments aux commentateurs des siècles à venir, que c'est un ordre nouveau fondé aux environs de 1760 sous le nom de frères économistes, par le père Quesnay, qui eut pour fils ainé spirituel le frère Mirabeau, qui a engendré en esprit le frère Baudeau, qui a engendré l'abbé M[orellet], qui a engendré la Théorie du paradoxe, etc. » Ce passage donne une idée du reste de l'ouvrage.

La correspondance Métra, qui semble ici impartiale, apprécie en ces termes cette polémique : « Il y a eu de part et d'autre dans cette querelle littéraire une adresse qui frise la mauvaise foi;. des mots interpolés, des citations tronquées ont souvent, sous la plume des critiques, défiguré les idées de M. Linguet, et celui-ci n'a pas de moindres reproches à se faire (9). »

C'était au tour des économistes d'être en colère, d'autant mieux que le garde des sceaux avait interdit trop tard, il est vrai, le pamphlet de Morellet (3). Ils obtinrent de leur côté un arrêt du Conseil qui supprimait celui de Me Linguet, tandis que l'infatigable abbé imprimait une réplique. Lorsque l'interdiction fut prononcée, quatre mille exemplaires de la Théorie du libelle étaient déjà vendus et tout Paris l'avait lue. Il n'y a aucune raison de croire que Turgot se soit associé à l'abus de pouvoir qui frappait ce petit volume. Une fois de plus, il se trouvait dépassé et compromis par ses amis.

Si la discorde régnait au camp des gens de lettres, il s'en fallait que la paix fût signée entre la cour et le Parlement. L'opposition des magistrats au lit de justice du 12 novembre 1774 durait toujours.

(1) Bach., Mém. seci., VII, 3:2-323; Corr. Métr., I, 209 219. – C'est pour une affaire absolumeut etrangère à l'economnie politique que

Linguet avait encouru la haine du Parlement.

(2) Corr. Métr., I, 273.
(3) Muroll., Mém., 1, 229.

C'est en vain que le roi s'était prononcé, et que dans sa réponse aux représentations de Messieurs, il avait dit : « Je ne veux plus qu'on agite des questions qui n'auraient jamais dû être élevées; elles sont tonjours nuisibles à la juste subordination sans laquelle les droits des souverains et des sujets ne peuvent être assurés ni respectés... (TM). » Messieurs n'avaient pas tenu compte de cette déclaration, et, par arrêté du 20 janvier, en réponse au roi, ils avaient maintenu toutes leurs réserves contre le lit de justice (?). "La lutte n'était donc pas finie.

Turgot pouvait compter moins que tout autre sur l'amitié des gens de robe. Au moment même où tous les arrêts du ministre visaient à l'économie, à l'adoucissement des charges qui pesaient sur le peuple, à l'amélioration des finances, le Parlement, loin de s'associer à ses efforts, ne trouvait rien de mieux que de reprendre ses antiques cloléances sur l'accroissement des impôts. C'était un moyen usé de se rendre populaire; malheureusement les impôts étaient si lourds et si mal répartis que ce moyen réussissait toujours. Ainsi, à en croire le Parlement, rien n'était changé dans l'administration; entre un Terray et un Turgot il ne faisait point de différence.

Le clergé était plus encore que le Parlement hostile au ministère et à Turgot. On lit dans les Mémoires secrets dits de Bachaumont : « Les prêtres et les dévots cabalent sans relâche contre M. de Maurepas, contre M. de Miroménil, contre M. Turgot, qu'ils accusent d'irréligion. Le dernier surtout est le plus exposé à leur rage, sur ses liaisons connues avec les coryphées du matérialisme et de l'athéisme (*). » Pour perdre Turgot dans l'esprit du roi, on lui avait fait remarquer que son ministre n'allait jamais à la messe. Et comme Louis XVI inquiet consultait Maurepas, celui-ci, qui ne manquait pas d'esprit et n'était jamais à court, répondit : « M. Turgot ne va point à la messe ?... Je l'ignore, Sire. M. Terray y allait tous les jours (4). » Le mot fut répété; Voltaire y applaudit (); on le mit en vers; peu s'en fallut qu'on ne le chantât.

Voici les vers :

DIALOGUE ENTRE LE ROI ET M. DE MAUREPAS.

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LE ROI.

Oui, c'est fort bien,
Mais jamais il n'entend la messe.

LE COMTE DE MAUREPAS.

Sire, je n'en sais rien. On tient tant de discours !
L'abbé Terray, dit-on, l'entendait tous les jours (1).

A la cour, l'influence de la reine ne faisait que s'accroître, et les ministres devaient compter de plus en plus avec la puissance nouvelle. Mercy qui se trouvait à la toilette de la reine le 1er janvier 1775, vit arriver successivement tous les ministres qui venaient la saluer. « Elle fit la conversation avec chacun d'eux et traita particulièrement bien le comte de Maurepas. » Cet accueil gracieux n'empêchait pas Marie-Antoinette de contrecarrer le ministère tout entier, lorsque bon lui semblait. On le vit dans l'affaire du prince de Carignan. La reine s'était mis en tête de procurer un établissement à ce jeune étranger, cousin de la comtesse d'Artois et frère de la princesse de Lamballe. « Les ministres, dit Mercy, étaient fort opposés à ce projet et en empêchaient le succès. » La reine promit à ses amis de réussir, et l'affaire fut décidée en huit jours. « Le roi y mit sa complaisance ordinaire pour tout ce que désire la reine, et sans consulter aucun ministre, il déclara qu'il accordait au prince de Carignan 30,000 livres de pension annuelle, avec un régiment d'infanterie nationale, mais qui sera tenu sur le pied étranger, avec toutes les attributions d'agrément et d'utilité que cette forme établit en faveur des propriétaires qui commandent ces corps (?). »

L'entourage de la reine était loin d'être acquis au parti des réformes. Ses favoris, ses favorites qui s'efforçaient de lui faire jouer un rôle politique, auraient voulu à ce moment la rapprocher du prince de Conti et du Parlement. Le ministère n'eût pas tardé à être sérieusement menacé si pareille alliance avait été conclue. Mais l'intrigue n'eut pas de suite. L'impératrice Marie-Thérèse, qui de loin surveillait les démarches de sa fille, conseilla d’user de prudence avec Conti. «Il est bon de le ménager, dit-elle, mais il faut encore tâcher de le tenir dans les bornes (3). »

Marie-Thérèse montrait la même réserve dans les grâces qu'elle aurait pu obtenir en France pour ses protégés par l'intermédiaire de sa fille. Il est très rarement question d'affaires de ce genre dans sa correspondance avec Mercy. Par exception, elle s'intéressait au comte de Frossières, frère de deux religieuses de la Visitation Sainte-Marie établies dans le couvent de cet ordre au faubourg de Vienne. Le comte de Frossières désirait quelque avancement à la cour. Mercy répondit le 19 janvier 1775 : « Les grâces qu'il demande sont précisément au nombre de celles contre lesquelles le nouveau contrôleur général vient de faire adopter au roi un système qui les exclut toutes. Le comte de Frossières aurait voulu que je m'employasse à tâcher de lui procurer la protection de la reine; je lui ai répondu qu'en suite d'une défense la plus expresse de Votre Majesté, il m'était interdit de porter à la connaissance de la reine aucun objet de sollicitation ou demande particulière (1). » Toutefois Mercy offrait de parler aux ministres. Comme il n'est plus question du comte de Frossières dans la suite de la correspondance de l'impératrice avec son ambassadeur, il est possible que Turgot lui-même ait accordé à Mercy la charge que demandait son jeune protégé. Il n'en est pas moins vrai que l'influence autrichienne ne fut pour rien dans les libéralités excessives de Marie-Antoinette et dans les embarras que ses demandes d'argent causèrent maintes fois au contrôleur général.

(1) Bach., Mém. secr., VII, 362: 17 janv. 1775.

2) D'Aro. et Gelf., Mar.-Ant., 11, 281-282; 15 janv. 1773..

(3) D'Arn. ol Geff., Marie-Antoin., II, 292; 4 fev. 1775. – Marie-Thérèse cruiguait qu'il no prit trop a influence dans le gouvernement.

Encore si la jeune reine s'était bornée à visiter incognito le bal de l'Opéra, à parcourir les boulevards en traineau, à encourager les courses de chevaux récemment importées d'Angleterre par le comte de Lauzun, le duc de Chartres, le comte d'Artois et autres futiles personnages; si elle s'était contentée d'inventer de nouveaux costumes de bal, de varier sans cesse les amusements du carnaval, de surhausser les coiffures de plumes et de panaches, ce n'eût été que demi-mal (?). Mais elle commmençait à se mêler des affaires de l'État; elle épousait les rancunes, les espérances, les ambitions de ses courtisans; elle semblait présider à leurs intrigues. Elle ne voyait pas qu'à jouer ce rôle, elle ne serait bientôt plus la reine de France, inais seulement la reine du parti Choiseul.

Ce parti remuant n'avait pas renoncé au retour de son chef. Le salon de Mme du Deffand était à Paris son quartier général. Là, devant Choiseul, le chevalier de Boufflers, à souper, chantait ces couplets sur l'air de La Venue de Noël.

Ici que tout soit réjoui;

Lorsque jadis on l'exila,
Voici la fin de notre ennui :

Chez lui toute la France alla.
Quelqu'un nous revient aujourd'hui Il fallut qu'on le rappelat
Qui nous rendra gais comme lui.

Pour que Paris se repeuplåt.
Sait-on s'il se reposera
Ou bien s'il recommencera?
Mais bien fin qui s'en passera

Et plus fin qui s'en servira (?).
Lui, c'était Choiseul que ses partisans considéraient à l'avance

(1) D'Arn. et Gefl., Coir. Marie-Antoinette. II, 252-287.

(%) Bachi, Mém. sect., VII, 349; – Lauzun,

Mém.; -- Mme Campan, Mém.;- d'Arn. et Gefl.,
Mar.-Ant., II, 297-313."

(3) Corr. Métr., 1, 168-169; 17 janv. 1775.

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