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CHAPITRE III

Les amis et les ennemis de Turgot pendant les premiers mois

de l'année 1775.

(De janvier à mai 1775.)

Avant d'aborder le récit des émeutes dont la cherté des grains fut l'occasion en avril et mai 1775, qu'on nous permette de jeter un coup d'oeil sur les mouvements de l'opinion publique, sur la polémique engagée entre les défenseurs et les adversaires de Turgot, sur les intrigues ourdies autour de lui pendant les premiers mois de l'année.

Le principal protecteur de Turgot dans le monde des lettres était Voltaire. Cette amitié des deux philosophes leur fait mutuellement honneur. La question de la liberté du commerce des grains passionnait toujours le public. Voltaire jeta dans la mêlée un léger pamphlet, intitulé : Petit écrit sur l'arrêt du Conseil du 13 septembre 1774. Il traçait le tableau des vexations qu'entraînaient les règlements antérieurs à l'arrêt : le seigneur et son vassal contraints de faire quatre lieues pour aller au marché, sous l'ail. des officiers royaus, traiter une affaire qu'ils auraient pu fort aisément négocier chez eux; le commerce entravé, les commerçants suspects; les valets du bourreau ambulants, en quête de contraventions. Il constatait qu'à la nouvelle de l'arrêt « la province avait versé des larmes de joie ». Il se plaignait de voir « des citoyens pleins de talent condamner dans l'heureux loisir de Paris le bien que le roi venait de faire dans les campagnes » (1). Il n'avait pas de peine enfin à réfuter les contradicteurs de Turgot. Son bon sens avait nettement compris de quel côté était la vérité, et, comme toujours, il s'empressait de mettre son esprit au service de son bon sens. Il n'appelait plus Turgot que M. de Rosni-Colbert. Il disait à Condorcet, à propos du Petit écrit : « Raton (c'est lui-même qu'il désignait ainsi) avait adressé quelques exemplaires d'un écrit à MM. Bertrand (d'Alembert et Condorcet); il avait envoyé ce chiffon sous l'enveloppe de M. Rosni-Colbert. Il ignore si M. Rosni-Colbert l'a fait passer à MM. Bertrand. On soupçonne que sa modestie l'en aura empêché; on

(1) Ce pamphlot parut dans le Mercure de France de janvier 1775.

ose croire, pourtant, que ce chiffon était très vrai et très raisonnable. Il répondait par des faits incontestables aux sophismes de Linguet contre la liberté du commerce des blés, liberté à laquelle la province est très intéressée (1). »

Soit modestie, soit indifférence, Turgot ne se pressa point de communiquer le Petit écrit à ses amis. Le 6 février, Voltaire écrivait de nouveau à Condorcet pour lui signaler cet envoi, n'en ayant encore aucune nouvelle (*).

Voltaire et sa nièce Mme Denis professaient l'un et l'autre une sorte de culte religieux pour le grand ministre. « Mme Denis et moi, écrivait Voltaire le 21 janvier, nous avons l'un et l'autre au chevet de notre lit le portrait de M. Rosni-Colbert (Turgot). Je n'ose croire que nous le tenions de ses bontés, mais enfin nous l'avons, » Et il ajoutait, en faisant allusion à l'édit sur la vente de la viande pendant le carême : « Si nous allions à Paris ce carême, nous n'enverrions pas chercher nos poulardes à l'Hôtel-Dieu (?). »

Plus tard, de Vaines envoya à Voltaire un autre portrait de Turgot, au bas duquel Laharpe avait écrit des vers. Voltaire remercia de Vaines en ces termes : « Vous me faites, Monsieur, un présent qui m'est bien cher. J'avais déjà le portrait de M. Turgot; mais j'ai fait encadrer celui que je tiens de vos bontés, et je l'ai mis au chevet de mon lit, à cause des vers de M. Laharpe. Non seulement ces vers sont fort bons, mais ils sont vrais, ce qui arrive fort rarement à messieurs les contrôleurs généraux. J'ai placé cette estampe vis-à-vis'celle de Jean Causeur. Ce n'est pas que Jean Causeur vaille M. Turgot; mais c'est qu'on l'a gravé à l'âge de cent trente ans. Quoique je me sois confiné au pied des Alpes, entre la Savoie et la Suisse, j'aime encore assez la France pour souhaiter que M. Turgot vive autant que Jean Causeur (4) ». Voici les vers de Laharpe :

Ses talents, son courage et sa raison profondo
Sont dignes de sa place et du choix de Louis.
Le pauvre et l'opprimé sont ses premiers amis,
Et le veu de son cæur serait de faire au monde

Le bien qu'il fait à son pays.

Voltaire, en avril, revint à la charge, en faveur de la liberté du commerce des blés. Il publia sa Diatribe à l'auteur des Éphémérides du citoyen (l'abbé Baudean). Il n'y parlait pas seulement de grains, mais aussi de corvées. «S'il y a jamais eu quelque chose de prouvé, disait-il, c'est la nécessité d'abolir pour jamais les corvées. Voilà deux services essentiels que M. Turgot veut rendre à la France, et

(1) Cond., Eur., I, 61. (2) Id., 68.

(3) Cond., (Eur., 1, 64.
in Lett. de Voli. a du Vaines, 18 mars 1775.

en cela son administration sera très supérieure à celle du grand Colbert... Que la France soit administrée comme l'a été la province de Limoges, et alors cette France sortant de ses ruines sera le modèle des plus heureux gouvernements (4). »

Les économistes, avec plus d'ardeur encore que Voltaire, publiaient sous mille formes l'apologie des doctrines ou des æuvres du ministre et la critique acerbe des doctrines de ses adversaires. Parmi ces publications, « il faut distinguer de la foule, disait la Correspondance Métra, un petit écrit du sieur Bernard, ci-devant intendant des postes du roi de Prusse. Cet écrit annonce de bonnes vues sur la nécessité d'un cadastre général de la France, et sur les avantages qui en résulteraient (?) », – « La secte des économistes, écrivait Pidansat de Mairobert, le 8 janvier, trouvant les circonstances favorables pour sa propagation sous un ministre qui se fait gloire d'en être membre, vient de recommencer son journal, sous le titre de Nouvelles Ephémérides économiques, ou Bibliothèque raisonnée de l'histoire, de la morale et de la politique. On annonce que M. l'abbé Baudeau en sera le rédacteur, et que M. de Saint-Leu, colonel au service du roi et de la république de Pologne, se charge de traduire ou d'analyser les écrits en langue étrangère. – On donne pour essai un petit volume extraordinaire, gratuitement. Il ne contient rien de bien neuf, de bien piquant. Il revient même sur des choses rebattues, telles que les Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole, de Quesnay, publiées en 1768. On y lit au surplus, avec plaisir, le Discours économique au roi de Suède et à son Académie des Sciences, sur le bonheur des peuples et les lois fondamentales des États, par M. le comte de Scheffer, sénateur et chancelier des ordres. Cet ouvrage, traduit par M. Baër, secrétaire et aumônier de l'ambassade suédoise à Paris, est merveilleusement bien écrit, et porte, quant au fond, un grand intérêt avec lui (*). »

Quelques jours après, paraissait une épître en vers adressée à Turgot, et qui décrivait d'avance tout le bien qu'il devait faire : c'était l'oeuvre de quelque économiste (*).

L'avocat La Croix, chef de bureau au contrôle (-), publiait un petit livre sur la Prospérité du Commerce; il y proposait au roi de recevoir l'impôt en marchandises, en denrées ou en monnaie, suivant le choix du contribuable. L'impôt, en argent ou en nature, était fixé au dixième du revenu. Il devait être recueilli dans de vastes magasins construits dans les principales villes du royaume. C'est de là que les troupes devaient tirer les objets nécessaires à leur vètement, à leur nourriture, à leur équipement. C'est là que les fournisseurs, les entrepreneurs devaient se faire payer en telle matière qu'il leur plairait de choisir. C'est ainsi que l'État devait solder ses dettes, acquitter ses engagements (1). De telles chimères rédigées en style économique n'étaient bonnes qu'à discréditer la secte, et à compromettre Turgot lui-même.

(1) Merc. de Fi., mai 1715.
(2) Corr. Metr. 1, 157-158: 2 ja?y. 1775.

3 Baca., Mém. secr., VII, 297. - rreron, Ann. litt., 1, 136; 18 lev. 1775.

( Baca., Mém. secr., IV, 302. - On peut citer

aussi a écrit intitulé : Mémoire sur les ques. tions importantes de droit public. Induisupprime par irret du Conseil du 4 janv. 1775. (Anc. l. fr. IXTII, 13).

15) Dejä сile liv. I, chap. iv, 7).

Il y a plus d'esprit et de bon sens dans un pamphlet qui fit alors quelque bruit, la Lettre de l'abbé Terray à M. Turgot (destinée à faire suite à la correspondance de MM. Maupeou et Sorhouet). Le prédé. cesseur de Turgot y était ingénieusement bafoué. En lui prêtant une apologie fantaisiste de ses opérations financières, on lui faisait dire qu'elles avaient pour but secret « de soulever les peuples, et d'amener ainsi la France à se donner elle-même une forme de gouvernement sous laquelle ses habitants fussent moins malheureux ». Désespéré de la docilité des sujets du roi, Terray n'y trouvait plus qu'un remède, c'était «d'envoyer, dans toutes les maisons des particuliers, des soldats, la baïonnette au bout du fusil, leur demander la vie ou la moitié de leur argent, et les huit sols pour livre de la totalité (*). »

L'économie politique pénétrait jusqu'au théâtre. Un auteur, nommé Leblanc, dont la femme, disait-on, avait été la maîtresse de Trudaine, faisait représenter, le 5 février, un drame intitulé Albert Premier, histoire très médiocre d’un trait de bienfaisance de ce prince. Il avait mis dans la bouche de son héros plusieurs des maximes chères aux écononnistes. Aussitôt la secte de prôner la pièce, de vanter l'auteur. Il paraît même que Trudaine fit distribuer une multitude de billets aux jeunes gens de l'école des ponts et chaussées, « avec des instructions sur la manière d'applaudir et de demander l'auteur à la fin ». L'honnête Trudaine avait donc aussi ses faiblesses (3).

Malheureusement pour Turgot, presque tous ses amis avaient les leurs et prêtaient ainsi au ridicule. Tel qui respectait le maître, se permettait volontiers une malice contre les disciples. Ainsi Laharpe, dans ses Vers à deux amis qui étaient allés le voir à la campagne, leur demandait sur le ton sérieux des nouvelles de la cour : ,

Monsieur Turgot a-t-il dans quelque bel édit
Fait entrer la Raison discrètement ornée
Et de se trouver là justement étonnée?

Mais il ajoutait avec une pointe d'ironie :

Le prélat polonais, M. l'abbé Baudeau,
Soumet-il la finance à quelque plan nouveau ?
Serons-nous enrichis par les économistes ("\?

1) Corr. Métr., I, 167; 17 janv. 1775.
12) Bach., Mém. secr., VII, 305; 18 janv. 1775.

(3) Bach., Mém. scc., VII, 318-32).
(*) Corr. Méti , I, 281: 18 iul's 1775.

Il serait trop long de suivre jour par jour la liste des ouvrages ou des simples brochures qu'inspira directement ou non la doctrine économique. On les trouvera mentionnés dans les Ephémérides, l'Année littéraire, le Mercure, et les autres recueils périodiques (1). Mais il est bon de se rappeler que Turgot, dès le début de son ministère (TM), avait contribué plus que personne à encourager ce genre de publications. Morellet semble avoir fidèlement reproduit sa pensée, lorsqu'il disait dans ses Réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire : « Toutes les grandes opérations, en matière d'administration, ont besoin d'être aidées de l'opinion publique, ou du moins ne peuvent réussir, si elles ont l'opinion publique contre elles. Or, il n'y a pas de moyen plus prompt pour diriger cette opinion que la voie de l'impression, surtout lorsqu'on ne veut montrer aux hommes que la vérité, et qu'on ne cherche que leur bonheur. Il n'y a point de projet utile qui ne rencontre des obstacles sans nombre. Or, la liberté d'imprimer aide le ministre à en triompher... — Il y a tel pays où l'on ne peut obtenir un dénombrement exact, parce que le peuple se persuade que cette opération se fait toujours dans la vue d'augmenter les charges publiques. La même crainte est un des plus grands obtacles à la confection d'un cadastre. » C'est un préjugé que la liberté d'écrire peut seule détruire. Elle ne lui semblait pas moins utile pour faire comprendre au public les avantages que procure à tous la liberté du commerce des grains, pour vaincre la résistance des corps privilégiés, pour stimuler le ministre lui-même, ou pour le justifier, pour imposer enfin les réformes financières que commande la justice, en faisant rougir de leur opposition les personnes intéressées au maintien des abus.

Cette liberté, Turgot ne la réclamait pas pour lui seul, ou pour ses amis, il l'accordait aussi à ses contradicteurs; il savait, quoique ministre, endurer la critique; il dédaignait ses adversaires personnels. Sa tolérance était d'autant plus méritoire qu'il sentait très vivement toute attaque dirigée contre ses lois ou ses projets; non point que son amour-propre en fût blessé; mais il tremblait que le succès de ses opérations n'en fût compromis.

L'un de ses ennemis les plus bruyants, sinon les plus dangereux, était l'avocat Linguet. Il avait publié un livre sur le pain et le blé, dans lequel il prouvait à sa manière, dit Morellet, « que le blé est un pcison, que le commerce du blé est un monopole, qu'il faut vivre de pommes de terre et de poisson, etc... M. Turgot et M. Trudaine furent indignés avec raison de cette extravagance, qui pouvait avoir

(1) Citons encore : De l'esprit du gourernement économique, par Boesnierde l'Orne. Ii definissal! (e gouvernement : « l'art de procurer aux sociétes la plus grande somme de bonheur possible. » - Lettre apologitique sur la corrée

analysée et réfutée par l'abbé Baudeau. -- Lettre sur les économistes, apoloxic et expose du systoine: etc. Ces publications parurent en mirs 1773)

. Iiv. I, chap. IV.

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