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plantes les plus communes. Nous n'avons point le coup d'ail de la nature (1). »

On voit que le rudiment des Jésuites de Louis-le-Grand lui avait laissé de mauvais souvenirs. Il n'aimait pas davantage les amplifications de rhétorique auxquelles on condamnait les jeunes gens de son temps. Aujourd'hui même n'en abuse-t-on pas ?

« Rien n'est plus propre, disait-il, à fausser l'esprit et même à détruire la vérité du caractère; un cœur honnête ne s'échauffe pas à froid. L'éloquence est un art sérieux, et qui ne joue point un personnage..... On n'est point éloquent lorsqu'on n'a rien à dire (4). »

Il faut voir sur quel ton, et avec quelle élévation de pensée, dans une de ses lettres à Condorcet (3), il réfute la doctrine d’Helvétius et établit que la morale est fondée sur la justice. Il faut lire aussi, dans sa lettre à Mme de Graffigny (4), avec quelle sévérité il juge les travers et les vices de la société de son temps. En rappelant ses contemporains à l'observation des lois de la nature et du devoir, il a devancé Jean-Jacques Rousseau, et dix ans avant lui, il a résumé dans quelques pages ce qu'il y a de meilleur dans l'Émile (*). Aujourd'hui encore, il n'y a presque rien à ajouter à ce qu'il pensait de l'éducation des enfants, du mariage et des égards réciproques que l'on se doit entre époux.

Il va sans dire qu'il avait étudié l'histoire, et d'abord il était allé comme d'instinct aux problèmes les plus élevés de la science historique. Tout le monde connaît ces discours de Sorbonne (*) qui offrent la première exposition raisonnée et suivie qu'on ait donnée de la théorie du progrès, ce dogme populaire des peuples modernes. Il avait un instant formé le projet de refaire dans un esprit nouveau, et avec une autre méthode que Bossuet, le discours sur l'histoire universelle. Nous avons le plan et quelques fragments de l'æuvre qu'il méditait(). Nous possédons également, en partie du moins, le plan d'un grand ouvrage de géographie politique (*) qu'il avait rédigé, sur la demande d'un de ses condisciples décidé à entreprendre ce travail. Celui-ci recula devant un tel sujet, effrayé de l'étendue que Turgot aurait voulu lui donner.

A son entrée dans le monde, Turgot avait étudié le droit. Mais il ne l'avait pas appris seulement dans les livres (). Comme substitut du procureur général, comme conseiller du Parlement, puis comme maître des requêtes, et enfin comme intendant, il avait dû mettre le droit en pratique, instruire des procès, trancher des différends, régler dans leurs moindres détails les affaires les plus compliquées. L'étude des codes n'avait point desséché son âme. Il n'avait point adopté commeévangile le texte d'une législation, tantôt puérile et tracassière, tantôt odieuse et barbare, rarement conforme à la justice ou même aux mæurs de l'époque. Il s'efforçait de suivre en tout l'équité.

(1) Lett. à Mme de Graff.; Euv. de T. Ed. Daire. II, 786-787.

(2) Disc, sur l'hist. univ.; Eur. de T. Ed. Daire, II, 658.

(3) Id., II, 795.
( ld., II, 785.
(5) Turgut philosophe, économiste et adminis

tratew, par A. Batbie, in-8°, 1861, p. 103,
d'après une notice de Dup. Nem. (Euv. de T.
Ed. Daire, II, 785.

(6) Eur. de T. Ed. Daire, II, 586.
(7) Id., II, 626.
(8) Id., II, 611.
) Cond. Vie de T., 18.

« Forcé de juger une de ces causes, dit Condorcet, où la lettre de la loi semblait contraire au droit naturel, dont il reconnaissait la supériorité sur toutes les lois, il crut devoir le prendre pour guide de son opinion. » Il faisait les fonctions de rapporteur. Les conclusions de son rapport furent repoussées comme contraires à la loi écrite. Mais, quelques jours après, il eut la satisfaction de voir les deux parties venir à lui pour adopter une transaction conforme à ces mêmes conclusions. On préférait sa sentence à celle des juges (TM).

Il entendait le droit en philosophe plutôt qu'en juriste. Il entendait la politique en législateur plutôt qu'en administrateur. Il était vivement frappé de l'énormité des abus et de la nécessité de les réformer. Peut-être n'y a-t-il pas de question importante, relative à la constitution de l'État et à l'organisation de la société, à laquelle il n'ait pensé longuement, et sur laquelle il ne soit parvenu à se former une opinion raisonnée. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette partie capitale de l'œuvre de Turgot; elle ne saurait être traitée avec fruit qu'après l'étude de son ministère (TM). Rappelons seulement qu'il appartenait à une famille dévouée dès l'origine à la monarchie, et qu'il avait été dès sa jeunesse royaliste convaincu. Une anecdote rapportée par Mme du Hausset mérite d'être citée à ce sujet :

« Un jour que j'étais à Paris, dit-elle, j'allai dîner chez le docteur Quesnay, qui s'y trouvait aussi; il avait assez de monde, contre son ordinaire, et entre autres un jeune maître des requêtes, d'une belle figure, qui portait un nom de terre que je ne me rappelle pas (de Laulne), mais qui était fils du prévôt des marchands Turgot. On parla beaucoup d'administration, ce qui d'abord ne m'amusa pas; ensuite il fut question de l'amour des Français pour leur Roi; M. Turgot prit la parole et dit : « Cet amour n'est point aveugle, c'est un sentiment » profond et un souvenir confus de grands bienfaits. La Nation, et je » dirai plus, l'Europe et l'Humanité doivent à un roi de France (j'ai » oublié le nom) la liberté; il a établi les communes, et donné à une » multitude immense d'hommes une existence civile. Je sais qu'on » peut dire avec raison qu'il a suivi son intérêt en les affranchissant, » qu'ils lui ont payé des redevances, et qu'enfin il a voulu par là » affaiblir la puissance des grands et de la noblesse; mais qu'en » résulte-t-il? Que cette opération est à la fois utile, politique et » humaine. » Des rois en général on passa à Louis XV, et le même

(1) Conil., Vie de ., 20.

(2) V. la Conclusion.

M. Turgot dit que ce règne serait à jamais célèbre pour l'avancement des sciences, le progrès des lumières et de la philosophie. Il ajouta qu'il manquait à Louis XV ce que Louis XIV avait de trop : une grande opinion de lui-même; qu'il était instruit, et que personne ne connaissait mieux que lui la topographie de la France; qu'au conseil son avis était toujours le plus juste ; qu'il était fâcheux qu'il n'eût pas plus de confiance en lui-même, ou ne plaçat pas sa confiance dans un premier Ministre approuvé par la Nation. Tout le monde fut de son avis. Je priai M. Quesnay d’écrire ce qu'avait dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame [de Pompadour]. Elle fit à ce sujet l'éloge de ce maître des requêtes et en parla au Roi. Il dit : « C'est une bonne race (1). »

Ce récit est curieux et instructif à divers titres. Turgot louant Louis XVI l'éloge de Turgot fait par Mme de Pompadour à Louis XV! voilà d'étranges associations de noms et d'idées. Retenons seulement deux points : le dévouement avéré des Turgot au roi, affirmé par ce mot du roi lui-même : «C'est une bonne race (°), » On peut s'en rapporter à Louis XV. Il connaissait les familles de sa noblesse (3). Constatons en même temps le respect de Turgot pour l'autorité royale. Il en donna des preuves manifestes. Il « méprisait le Parlement, pour sa mesquine opposition » autant que pour « ses préjugés, sa haine contre les philosophes, et son ignorance » (*). En 1753, il refusa de s'associer à sa résistance et à son refus de rendre la justice. Il fit partie de la Chambre royale qui remplaça pendant quelque temps les magistrats exilés. Dès que le roi eut interdit l'Encyclopédie, il cessa d'y écrire (1756) (5).

Cependant la foi monarchique de Turgot était une foi raisonnée. Elle s'appuyait sur des témoignages historiques. Ajoutons qu'elle n'était pas entièrement pure de tout alliage. Turgot, à défaut d'un bon roi, se serait contenté d'un bon ministre, d'un ministre « approuvé par la nation ». La nation dans sa pensée comptait donc, et si elle devait être appelée à approuver, c'est qu'elle avait à ses yeux le droit d'être consultée. Le royaliste Turgot était donc bien près de devenir sans le savoir un pur constitutionnel. Nous verrons, en effet, que ses idées politiques subirent avec le temps quelques modifications.

En 1774, Turgot, par ses réflexions, ses écrits, ses travaux administratifs, son expérience et sa sagesse précoce, avait les droits les plus incontestables à diriger les affaires publiques.

Il s'était trouvé aux prises dans son Intendance (6) avec toutes les

11) Mme du Hausset, Mém., 114-115.

. Plusieurs des ancélres directs de Turgot furent intendants et se transmirent avec le voul de l'administralion la tradition monarchiste.

3) « Il n'y a pas une seule famille litroe dont le roi (Louis XV) ne connaisso l'ancico.

neté et l'origine; il n'y a pas une seule famille de ministre qu'il n'ait présente à sa mémoire. , Maurepas, Mém., IV, 22.

1 Cond. (5) Dup, de Nem., Mém., I, 20. 10 D'Hugues. Turgot intendant de Limoges, Thusu pour le doctoral.

le de 7., 20-21.

difficultés que créaient à l'ancien régime une foule de lois ou d'usages détestables, et la nécessité d'y porter des remèdes partiels, sans employer le seul et unique remède décisif, qui était une réforme générale de l'État. Il s'était efforcé d'améliorer la répartition de la taille (1), ne pouvant changer le système de l'impôt; d'adoucir la corvée (*), ne pouvant la supprimer. Il s'était ingénié à rendre moins injuste le recrutement de la milice (), moins onéreux le régime des octrois ($). Il avait, pendant une affreuse disette (*), soulagé la misère d'une foule d'indigents, tout en gémissant de ne pouvoir atteindre la cause même de leur misère, c'est-à-dire l'écrasante inégalité des charges publiques et les mille entraves dont souffrait l'activité naturelle de la nation.

Politique, administration, finances, industrie, commerce, il n'avait dans ses études rien négligé de ce qui peut enseigner lart d'être utile à ses semblables; il n'avait cessé dans ses écrits, dans son Intendance, de mettre cet art difficile en pratique. Il avait rédigé pour l'Encyclopédie l'article Fondation (6), destiné à combattre les donations perpétuelles et incommutables qui enchaînent la volonté des générations futures, alors même que le veu du testateur demeure sans objet ou fait obstacle à l'intérêt général. Il avait réclamé en toute occasion la liberté industrielle (). Il avait cherché à éclaircir les principes qui doivent fixer la législation difficile de la propriété des mines et des carrières (©). Il avait plaidé avec éloquence auprès de l'abbé Terray la cause de la liberté du commerce des grains (*). Il s'était énergiquement prononcé en faveur de la liberté du commerce avec les colonies (10). Il avait contribué de son mieux à éclairer l'opinion publique sur cette grave question de la liberté commerciale en donnant à l'Encyclopédie l'article Foires et Marchés (11), en traduisant le pamphlet de Josias Tucker intitulé : Questions importantes sur le commerce (1%), mais surtout en appliquant au commerce les données d'une science nouvelle : l'Économie politique.

C'est principalement comme économiste, en effet, que Turgot lais. sera un nom dans l'Histoire. La plupart de ses ouvrages se rapportent à un objet unique : rechercher l'origine de la richesse, trouver les moyens de l'augmenter, de la distribuer équitablement, et en même temps de rendre les hommes meilleurs et plus heureux. De ses opinions en économie politique découlent tous les principes qui l'ont guidé dans ses opérations administratives. Elles expliquent à la fois l'admirable unité logique de tous ses actes comme intendant ou

(1) Eur. de T. Ed. Daire, I, 389 et suiv.
(2) Id., II, 98.
(3) Id., II, 115.
4) Id., II, 111.
(5) Id., il, 1 ol suiv.

Id., I, 299.

17) Ev. de T. Ed. Daire, I, 353 et suiv.
(8) II., II, 130.
(9) ld., 1, 154 et suiv.
(10)10., 1,370.
(11) Id., 1.291.
(12) Id., 1, 322.

comme ministre, et aussi les quelques erreurs qu'il a pu commettre. Vauban, Boisguilbert, avaient deviné l'économie politique; Quesnay et Gournay l'avaient ébauchée; Turgot l'organisa. Dès la Sorbonne sa lettre à de Cicé sur le papier monnaie (1) révélait en lui l'économiste. Ses mémoires sur les valeurs et monnaies (*) et sur les prêts d'argent (o), mais surtout ses réflexions sur la formation et la distribution de la richesse (TM), admirable traité qui est resté classique, nous montrent son génie parvenu à sa robuste et virile maturité. Neuf ans avant Adam Smith, il avait eu l'honneur d'élever définitivement l'économie politique au rang de science positive. Il peut en être considéré comme le fondateur.

Il avait, avec quelques travers, toutes les qualités d'esprit qui conviennent à l'économiste. Il avait le goût des détails, il aimait l'exactitude. « J'aime l'exactitude, » écrivait-il à Condorcet, et il ajoutait modestement, « bien qu'elle soit le sublime des sots (*). » Comme il « s'était élevé tout seul » ()suivant l'expression de Morellet, et qu'à la maison paternelle il avait d'abord vécu dans une sorte d'isolement, il avait de bonne heure pris l'habitude de la méditation et de la réflexion. Il éprouvait aussi une certaine peine à débrouiller et à éclaircir ses idées. « Lorsqu'il se mettait au travail, lorsqu'il était question d'écrire et de faire, dit Morellet, il était lent et musard. Il perdait du temps à arranger son bureau, à tailler ses plumes, non pas qu'il ne pensat profondément, en se laissant aller à ces niaiseries, mais à penser seulement, son travail n'avançait pas (1). » A force de creuser ses idées, il était devenu difficile jusqu'à la minutie, parce qu'il voulait donner à tout un degré de perfection tel qu'il le concevait. « Il cherchait à corriger, dit Dupont de Nemours, là où les autres ne voyaient point de défaut... Il se plaisait à retoucher sans cesse l'expression de sa pensée. Il ne s'en lassait jamais, plus sévère encore pour lui-même que pour ses amis » (R). Aussi écrivait-il comme il parlait, avec une sorte de peine. La rédaction d'une simple minute de lettre était laborieuse pour lui. L'une d'elle, conservée aux archives de Limoges, est toute remplie de ratures et de surcharges ©). Peut-être est-ce pour vaincre cette paresse naturelle, qu'il recherchait, avant de se mettre au travail,

(1) Eur. de T. Ed. Dairo, I, 94.
(2) Id., 1, 72.
3 Id., 1, 106.

Id., 1, 7.
5) Eur. de Condorcet. Ed. Arago. Turg. à
Cond. Liwoges, 23 nov. 1773.
(6) Morell., Mém., 1, 12.
Ő Morell., Mém., 1, 15.
(8) Dup. Nein., Mém., 1, 59.

(9) D'Hugues, T. int. de Limoges. Lettre de T. à La Valette, du 4 janvier 1762. — Cependant l'écriture de T. était « fort nette », dit Dup. Nem. Euv. de T. Ed. Daire, II, 501, nole.

Nous avons pu vérifier nous-même aux Archives nationales l'exactitude de celle assertion. L'écriture de Turgot ost d'une régularité, d'une fermelé remarquables, d'ailleurs très simple, et sans exagération d'aucune sorte.

Il n'est pas indifférent de mentionner ici l'opinion de Lavater. « Je l'ai vu, dit lo docteur Moreau, pénétré d'une espèce do respect religieux, en parcourant l'écriture de Turgot qu'il n'avait jamais vue. » L'Art de connaître les hommes par la physionomie, par Gasp. Lavater, pub. par le doct. Moreau, 10 v. in-8°, 1820, III, 126.

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