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Il reçut le lendemain une nouvelle lettre de Vicq d'Azyr, qui avouait une fois de plus l'inutilité de tous les remèdes, insistait pour « le massacre général de toutes les bêtes infectées », parlait de ses recherches, de ses observations, de ses travaux de dissection, des dangers qu'ils pouvaient offrir (-).

Turgot agissait de son côté. Il gourmandait le zèle des intendants de Bayonne et d’Auch. Il avait appris, disait-il, par une lettre d'un élève vétérinaire à Bourgelat, que les ordonnances relatives à l'épizootie étaient journellement éludées (4). Il faisait casser par le Conseil les arrêts du Parlement de Pau concernant l'épizootie, comme contraires à l'arrêt du 31 janvier 1771 (3).

Enfin, par arrêt du 18 décembre, il renouvelait les principales prescriptions de l'arrêt précité, afin d'établir une complète unité entre les mesures adoptées séparément par chaque intendant. Il décidait que les vétérinaires désignés par eux seraient chargés de visiter toutes les bêtes à cornes des villages voisins de ceux où la contagion avait été constatée; que les dix premières bêtes reconnues malades dans les villes ou les villages nouvellement atteints seraient immédiatement abattues et enterrées avec leurs cuirs; que les propriétaires recevraient, pour chaque bête abattue, une indemnité égale au tiers de ce qu'elle eût valu, si elle avait été saine. Enfin, pour être exactement renseigné sur la marche et l'étendue de l'épizootie, il prescrivait aux intendants de lui envoyer chaque mois un état des villes et villages où la maladie aurait pénétré, du nombre et de la qualité des animaux abattus, des sommes dépensées en indemnités (6).

On voit par cet arrêt que Turgot n'adoptait pas complètement les propositions de Vicq d'Azyr. Il ordonnait, non un massacre général. mais seulement la mort des dix premières bêtes reconnues malades. De même, pour le tarif des indemnités, il accordait le tiers au lien de la inoitié de la valeur des bêtes immolées. Il avait cru voir peut-être quelque exagération dans le ton et les avis du commissaire de l'Académie des Sciences. N'était-ce pas plutôt Vicq d’Azyr qui avait raison?

Mais Turgot était avant tout ministre des finances, et il redoutait l'excessive dépense qu'aurait entraînée l'exécution du plan de Vicq l’Azyr. La méthode qu'il adoptait avait d'ailleurs fait ses preuves : elle avait réussi dans la Flandre autrichienne, où avait éclaté une épidémie du même genre; il en attendait, en Guienne, le même succès. La lettre explicative qu'il écrivit à Esmangard le 20 décembre, en lui adresant l'arrêt du 18, prouve que tels étaient bien ses véritables sentiments (3).

0 Pièc. just. n° 13. – Plusieurs des lettres du Vieq d'Azyr sont ecrites de sa main.

(2) 6 decembre 1774. - Arch. nat., F. 12, 131.

(3) 13 décembre 1774. – Arch. nat., F. 12 151.
* Eur, de T. Eu, Dairu, II, 477.
8 Pièc. just. 10 14.

Le ridicule se mêle à toute chose : un subdélégué de Dax, nommé La Fargue, eut l'idée de composer un poëme au roi à l'occasion de l'épizootie. Turgot, en le remerciant, l'engagea à faire exécuter ponctuellement les ordonnances, « ce qui, disait-il, est le plus important (-). »

Turgot n'avait pas moins de sagesse que de bon sens. Le médecin de Bordeaux Doazan s'était plaint à Esmangard que le sieur Faure de Beaufort eut publié une brochure absurde sur l'épizootie, et qu'il fût en même temps à Paris, sous un nom emprunté, l'inventeur et le vendeur d'un remède absolument inefficace, l'Eau antiputride. Le savant Bourgelat, par une faiblesse que les préjugés du temps expliquent s'ils ne la justifient point, joignit ses instances à celles de Doazan, et invoqua l'autorité du contrôleur général contre Faure de Beaufort. Turgot se contenta de répondre : « Il est vrai que ce médecin passe pour un charlatan, mais je ne vois pas qu'il y ait un grand mal à ce qu'il prescrive des préservatifs et des remèdes antiputrides qui, s'ils ne sont pas utiles, ne peuvent faire un grand mal (?). »

C'était déclarer, contrairement à l'opinion courante alors, que le gouvernement n'est pas universel, et qu'il n'est pas forcé de tout savoir, même la médecine. C'était peut-être avouer en même temps que la médecine n'est pas plus infaillible que le gouvernement.

(1) 28 déc. 1774. — Arch. nat., F. 12, 151.

(2) 28 déc. 1774. – Arch. nat., F. 12, 151.

CHAPITRE XI

Détails d'administration. – La Milice. - Fin de l'année 1774.

(Décembre 1774.)

Il n'est pas rare de rencontrer dans les écrits du temps la trace de cette opinion, que le ministère dont Turgot faisait partie formait une sorte de personne morale responsable, dans son ensemble, des actes de chacun de ses membres. On disait déjà alors « le ministère » pour désigner le gouvernement. Cette manière de parler, propre aux régimes parlementaires, était peut-être incorrecte sous un régime absolu. Il y avait toutefois, entre le roi et ses ministres, comme entre les ministres eux-mêmes, un lien commun, et dans les actes du pouvoir une certaine unité d'action. Ministres et roi comprenaient la nécessité des réformes. Comme Turgot les voulait plus énergiquement et avec une conviction plus raisonnée que personne, il exerçait sur ses collègues et sur le monarque un véritable ascendant. Le ministre de la guerre Muy devait y échapper moins que tout autre. Il y avait entre Turgot et lui quelque conformité d'humeur et de caractère : même austérité, même désintéressement, sinon mêmes principes. Aussi M. Henri Martin a-t-il eu raison d'attribuer à l'influence personnelle de Turgot plusieurs dispositions des ordonnances du 1er décembre concernant, l’une la milice, l'autre les régiments provinciaux et le mode de recrutement de l'armée (1).

Dans son intendance de Limoges, Turgot avait vu de près les vices du système de recrutement alors en vigueur, et il avait écrit en 1773 une lettre au ministre de la guerre sur la milice (?). Voici les abus qu'il avait signalés, les réformes qu'il avait proposées :

Il était, disait-il, extrêmement difficile de faire entre les communautés la répartition du nombre d'hommes demandés. Si la quantité à livrer était toujours la même chaque année, connaissant le rapport de la population des différentes communautés, rien ne serait plus simple que de répartir entre elles, à proportion de cette population, le nombre d'hommes demandé à toute la province. Si les communautés étaient trop petites pour qu'on ne pût pas leur demander un homme sans excéder leur proportion, on en réunirait plusieurs ensemble qui

(1) H. Marlin, Hist. de Fr., XVI, 339.

(3) Eur. de T. Ed. Daire, 1!, 115.

ne formeraient pour la milice qu'une seule communauté, et cette réunion serait constante comme la charge qui l'aurait occasionnée. Mais la variation dans le nombre des hommes dérange toute proportion, oblige chaque année à de nouveaux calculs, à de nouveaux groupements de communautés, à une nouvelle répartition qui, faite à la hâte, sans règle fixe, sans précision possible, ne peut jamais être juste.

Il se plaignait qu'aucune des ordonnances rendues sur la milice n'eût décidé ces difficultés, qu'on parût même les avoir ignorées, et que chaque intendant, dans sa généralité, fût obligé de suivre le parti que les circonstances paraissaient exiger. Le système qui consistait à ne demander de miliciens qu'à une partie des paroisses, en se réservant de s'adresser aux autres l'année suivante, et ainsi de suite, lui paraissait particulièrement mauvais, parce qu'il encourageait la désertion, l'émigration des jeunes gens d'une paroisse à une autre étant presque impossible à empêcher. Il proposait donc de faire chaque année une levée dans chaque paroisse, et de laisser chez eux et d'y retenir par une demi-solde, ces miliciens, pour en former au besoin, disait-il, des troupes réglées, « peut-être les meilleures de toutes. »

Mais il faudrait que la cour s'engageât à ne jamais prendre des hommes de milice pour les incorporer dans d'autres corps. « Je suis persuadé, ajoutait Turgot, que ces corps de miliciens rendraient plus de services qu'on ne peut en tirer en temps de guerre de la faible ressource des incorporations, et je crois pouvoir annoncer que ces corps, ainsi rendus permanents, assemblés assez longtemps chaque année pour façonner les soldats aux exercices militaires, consolidés en tout temps par une demi-solde qui retiendrait le soldat dans sa paroisse, et employés en temps de guerre comme des troupes réglées, auraient un point d'honneur national de province et de commune qui en ferait d'excellents soldats, et ne formeraient pas à beaucoup près une charge aussi onéreuse aux campagnes que la milice, telle qu'elle se lève aujourd'hui par le sort. »

C'est ainsi qu'un siècle avant les douloureux événements qui nous ont appris à connaître la Landwehr allemande, Turgot proposait de créer en France ce que nous appelons aujourd'hui la réserve de l'armée active et l'armée territoriale.

Turgot n'était point partisan du tirage au sort; mais, le tirage au sort admis, il ne comprenait pas qu'on interdît le remplacement. L'ordonnance du 27 novembre 1765 s'y opposait formellement; il en demandait la inodification. « Le royaume, disait-il, a besoin de défenseurs sans doute; mais s'il y a un moyen d'en avoir le même nombre et de les avoir meilleurs, sans forcer personne, pourquoi s'y refuser? N'est-il pas préférable, par cela 'seul qu'il est plus doux ?** Pourquoi défendre aux garçons d'une paroisse de se délivrer de toutes les inquiétudes du sort par le sacrifice d'une somme modique pour chacun, mais qui, par la réunion de toutes les contributions, devient assez forte pour engager un d'entre eux à remplir librement ce qu'on exige d'eux ? Pourquoi s'opposer à ce qu'un homme, nécessaire à sa famille, mette à sa place un homme qui fera ce même service avec plaisir ? » Il ajoutait une raison bien forte, c'est que la tolérance des remplacements était le seul moyen de réconcilier les paysans avec la milice. A son arrivée en Limousin, « la répugnance pour la milice était tellement répandue..... dans le peuple....., que chaque tirage était le signal des plus grands désordres dans les campagnes, et d'une espèce de guerre civile entre les paysans, dont les uns se réfugiaient dans les bois, où les autres allaient les poursuivre à main armée pour enlever les fuyards, et se soustraire au sort que les premiers avaient cherché à éviter. Les meurtres, les procédures criminelles se multipliaient; la dépopulation des paroisses et l'abandon de la culture en étaient la suite. Lorsqu'il était question d'assembler les bataillons, il fallait que les syndics des paroisses fissent amener leurs miliciens escortés par la maréchaussée, et quelquefois garrottés. » Un des principaux moyens qu'il employa pour familiariser le peuple du Limousin avec la milice, fut d'autoriser les commissaires à se prêter aux engagements volontaires.

Turgot touchait en passant, dans cette lettre, un dernier point : les exemptions. Il en sentait toute l'injustice quand il disait : « Les exemptions du tirage qu'on a été forcé d'accorder et d'étendre depuis le gentilhomme jusqu'à son valet ne font que rendre le fardeau doublement cruel en le rendant ignominieux, en faisant sentir qu'il est réservé aux dernières classes de la société. » Mais il ajoutait : « Et cependant, ces exemptions sont d'une nécessité absolue; elles sont même en quelque sorte justes. Car, puisque le milicien est destiné à l'état de simple soldat, puisqu’un simple soldat, par une suite de la constitution des troupes et de l'espèce d'hommes dont elles sont composées, par la modicité de sa paie, par la manière dont il est nourri, vêtu, couché, par son extrême dépendance, enfin par le genre de sociétés avec lesquelles il peut vivre, est nécessairement placé dans la classe de ce qu'on appelle le peuple, il est nécessairement impraticable; il paraîtrait dur, injuste, barbare, de réduire à cet état un homme né dans un état plus élevé, accoutumé à toutes les douceurs attachées à la jouissance d'une fortune aisée, et à qui une éducation libérale a donné des mœurs, des sentiments, des idées inalliables avec les meurs, les sentiments, les idées de la classe d'hommes dans laquelle on le feraii descendre. »

Ne nous étonnons point de cette opinion de Turgot. Elle était conforme à l'état social du XVIIIe siècle. La raison et l'équité se révol

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