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ce privilége. L'épidémie entrave les transactions commerciales, il est vrai, mais « c'est une raison de plus, dit-il, pour ne point restreindre l'émulation de ceux qui voudront entreprendre des charrois par des mulets ou des chevaux, cette espèce étant affranchie de la maladie dont il s'agit. » La liberté du roulage existe d'ailleurs pour les ballots ne dépassant pas 50 livres. Le sieur Verdalle peut user de cette liberté. Quant aux ballots plus lourds, le transport en est réservé aux fermiers des messageries (1).

Sur ces entrefaites, Turgot était devenu contrôleur général. Le premier de ses actes relatifs à l'épidémie est une lettre du 8 septembre adressée à l'intendant Journet. Les généralités d’Auch et de Bayonne étaient encore séparées, et M. d'Aine était intendant de Bayonne. Le ministre déclare qu'il approuve les mesures prises par les deux intendants contre l'invasion de l'épizootie (?).

Le 17, l'intendant de Bordeaux Esmangard adresse un rapport au ministre Bertin. Il s'est efforcé d'empêcher l'introduction de la maladie dans sa généralité. Cependant, le mal a pénétré dans le Condomois par deux endroits à la fois. La mortalité est également considérable aux environs de Saint-Émilion. Il a envoyé à ses subdélégués deux élèves de l'école vétérinaire. Il a fait rendre un arrêt par le Parlement de Bordeaux et en a distribué partout des exemplaires. Ila chargé la maréchaussée d'en surveiller l'exécution (3).

On put craindre à plusieurs reprises, pendant le cours de l'épizootie qui désola le Midi, que le mal ne se déclarât en même temps sur plusieurs autres points du territoire français. C'est ainsi que le 30 septembre Turgot écrivait à M. de Cypierre, intendant d'Orléans, pour approuver les mesures qu'il avait adoptées contre la propagation d'une épidémie semblable à celle de Guienne, dans l'élection de Romorantin (*). Nous aurons l'occasion de citer d'autres exemples analogues. Cette épidémie de Romorantin n'eut pas d'ailleurs de suites, comme le prouve une lettre de Turgot du 22 novembre suivant.

Cependant Esmangard avait adressé à Turgot les mêmes renseignements qu'à Bertin. Turgot lui répondit le 6 octobre. Un passage de cette lettre mérite d'être cité textuellement : « Vous n'auriez pas dû engager le Parlement à rendre un arrêt. Les ordres à donner en pareilles circonstances étant de pure administration, doivent émaner de l'autorité du roi, et ne peuvent regarder les cours uniquement destinées à rendre la justice (TM). » Cette déclaration, faite au moment même où il était question de rappeler l'ancien Parlement, est caractéristique.

Esmangard en voya bientôt (le 13 octobre) des renseignements qui

(1) Arch. dép. Gir., C. 71. - Pour les messageries, voir liv. II. chap. XII.

(2) Arch, nat., F. 12, 151.

(3) Arch. dép. Gir., C. 71,
(9) Archi, nar., F. 12, 151.
51 V. Pièc. just, no 8.

prouvaient les nouveaux progrès de l'épizootie. Le fléau, après avoir désolé le pays de Labour (Bayonne) et toute la généralité d’Auch, a pénétré définitivement dans la Guienne. Des juridictions entières de l'élection de Condom sont atteintes. Le mal résiste à tout. « On a épuisé sans succès tout ce qu'a prescrit M. Bourgelat (commissaire général des Haras, directeur général de l'école royale vétérinaired’Alfort et de celle de Lyon). Les élèves de l'école vétérinaire conviennent qu'ils ignorent absolument et la cause du mal et le traitement qui lui est propre. » Si le mal continue à s'accroître, il est fort à craindre que dans beaucoup de cantons de la Guienne les terres ne restent en friche et sans culture, « Cette perspective est vraiment effrayante. » Il termine en proposant d'accorder des indemnités aux agriculteurs les plus malheureux (1).

Esmangard, qui était alors à Condom en tournée de département, répète à Bertin les mêmes détails. Il ajoute que le comte de Fumel (colonel de régiment en Guienne) a établi des sentinelles pour cerner les pays infectés et empêcher toute communication. Il prie le ministre de joindre ses sollicitations aux siennes auprès du contrôleur général en faveur de sa malheureuse province. Il ira bientôt lui-même à Paris faire connaître la situation.

Le 22, Esmangard, revenu de sa tournée, écrit de nouveau à Bertin. La maladie ne sévit pas seulement aux environs de Condom, elle s'est déclarée à Nérac, à Libourne, à Bordeaux et en Agenois, à Dommevie près de Valence. Des troupes ont été distribuées dans tous les postes où il est le plus important de garder les passages. Les brigades de maréchaussée ont ordre d'empêcher les transgressions. Les préservatifs indiqués par les gens de l'art ont été publiés. Des remèdes sont essayés par les élèves de l'école vétérinaire. La gratuité pour l'emploi de ces remèdes a été accordée aux pauvres (?).

Le 25, Turgot écrit à d'Aine, intendant de Bayonne. Il regrette qu'il ait emprisonné le sieur Lafitte, négociant au Bourg-Saint-Esprit, pour contravention à l'arrêt relatif à la maladie des bestiaux. Il le prie de le remettre en liberté. Il ne veut pas, dit-il, de ces « voies de rigueur » (3). Turgot ne se rendait pas encore exactement compte de la gravité du mal. Il fut obligé d'en venir lui-même plus tard aux voies de rigueur.

Pendant ce temps, la maladie était étudiée sur place, notamment à Bordeaux, et l'on commençait à la connaître. Elle se trouve décrite tout au long dans un Mémoire sur la maladie épizootique régnante présenté au collége des médecins agrégés de Bordeaux par Doazan (1), premier syndic de cette ville et docteur en médecine de l'Université

(1) Arch. dép. Gir., C. 64.
(2) Id.
(3) Arch. nat., F. 12, 151.

(4) L'intendant déclare dans une de seg lettres que Douzan est un médecin estimé, zólé, désintéressé. (Arch. dép. Gir., C. 65.)

de Montpellier (1). Doazan raconte d'abord qu'il a été chargé par les jurats de Bordeaux et par ses confrères de présenter un rapport sur l'examen des bêtes malades mortes au faubourg Saint-Seurin, derrière le palais Gallien. Il a reçu de l'intendant communication de divers mémoires qui lui sont parvenus : d’un médecin de Bayonne, de La Routure; de Dufau, médecin à Dax; de Vigne, médecin à Sos; de Guyot, élève de l'école vétérinaire, envoyé à Dax. Deux autres élèves de cette école sont chargés par l'intendant d'étudier la maladie, l'un à Bordeaux, l'autre à « l'hôpital des boufs » de Saint-Sulpice, dans la juridiction de Saint-Émilion. Doazan recommande d'empêcher toute communication entre les bêtes saines et les bêtes malades; il prescrit les lavages, les fumigations, etc. Il énumère enfin les symptômes de la maladie, et en décrit la marche. Les premiers signes sont: la sensibilité de l'épine dorsale et de la peau du ventre, la fièvre, l'abattement, l'enfoncement des yeux dans leur orbite et le larmoiement, la sécheresse du museau, l'abaissement des oreilles, l’immobilité de la queue. Peu à peu l'appétit diminue; l'animal cesse de ruminer; il passe par des alternatives subites de chaud et de froid; son poil devient rude, se hérisse. Le troisième jour, refus de manger, mauvaise odeur de la bouche; la tête s'abaisse, les yeux s'obscurcissent. Il faut tuer, tout espoir de guérison est perdu. Si on laisse vivre le moribond, une morve purulente s'échappe de ses naseaux; des mouvements convulsifs l'agitent; il se couche; sa peau boursouflée crépite sous la main; la gangrène se déclare; il meurt vers le sixième ou le huitième jour.

Telle est l'horrible maladie qui décimait les bêtes à cornes dans le Sud-Ouest de la France. Il était temps de prendre des résolutions énergiques. Le 5 novembre, Esmangard, envoyant à Bertin un exemplaire de sa dernière ordonnance, déclarait que le seul moyen d'arrêter les progrès du mal était d'abattre toutes les bêtes malades. Le même jour, il adressait au contrôleur général un projet d'arrêt ordonnant ce douloureux sacrifice au nom du roi et dans l'intérêt commun. Il ajoutait que « pour en adoucir l'amertume », il y avait inséré une clause par laquelle le roi promettait des secours à ceux dont les bestiaux auraient été tués ou qui seraient hors d'état de supporter cette perte. Il envoyait en même temps une carte de sa généralité sur laquelle il avait pris soin de marquer les lieux où la maladie s'était manifestée (3). Voici l'analyse du projet d'arrêt d’Esmangard qui paraît avoir inspiré une partie des mesures adoptées par Turgot pour combattre l'épizootie :

ART. 1. Dans tous les lieux atteints par la maladie, les propriétaires

(1) Impr. broc'. 10-16, 32 p., chez M. Racle, Bordeaux, 1774.

(2) Arch. dép. Gir., C. 64. – Nous n'avons pu retrouver cello carte.

devront faire aussitôt la déclaration des bêtes qu'ils possèdent, en désignant celles qui sont dejà malades.

Art. 2. Les bêtes malades seront isolées.
ART. 3. L'état exact des bêtes saines sera vérifié par les vétérinaires.

ART. 4. Les bêtes malades seront marquées MM, abattues et enfouies dans des fosses de 8 pieds.

ART. 5. Des visites auront lieu deux fois par semaine dans les étables des bêtes saines, jusqu'à l'expiration d'un délai de 40 jours, pendant lequel aucun cas de maladie ne se sera présenté.

ART. 6. Les états des bêtes saines ou mortes seront dressés par les officiers municipaux, etc. (1).

Turgot, accablé d’occupations de toute sorte et ignorant la gravité du fléau, n'avait prêté jusque-là qu'une attention un peu distraite, il faut le reconnaître, aux nouvelles qui lui venaient du Midi. Cette fois il fut ému, et on doit lui rendre cette justice que, pendant tout le reste de son ministère, il ne cessa de penser à l'épizootie et de la combattre par tous les moyens qui se trouvaient en son pouvoir. La plupart des lettres qui figurent dans le registre de sa correspondance officielle conservé aux Archives nationales, sont consacrées, à partir de la fin de novembre, à ce triste sujet.

Son premier soin fut d'appeler la science à son aide. C'était un signe des temps nouveaux que ce recours universel aux lumières scientifiques. Au premier danger, les jurats de Bordeaux s'étaient adressés à la Société de Médecine de cette ville; l'intendant avait fait venir des élèves de l'école vétérinaire. Turgot alla plus haut : il frappa à la porte de l'Académie des Sciences. Il écrivit le 18 novembre à Condorcet pour réclamer le concours de la compagnie. Il demandait ia nomination d'une commission dont Malesherbes, Trudaine de Montigny, Duhamel (), Lenoir () et Condorcet feraient partie. Il exprimait le désir qu'il fût possible à deux de ces commissaires de se rendre immédiatement dans le Midi ().

l'Académie des Sciences désigna au nombre des commissaires Vicq d’Azyr, un des médecins et des professeurs en médecine les plus remarquables de cette époque.

Il n'était que temps d'agir. Esmangard, écrivant le 26 à Ormesson (5) pour se plaindre des charges de la province, disait : « De jour en jour la maladie épidémique sur les bestiaux met le comble à la désolation. » Il joignait à sa lettre un mémoire du sieur Marquet, receveur général des finances de Bordeaux, qui proposait une diminution d'impôt sur les vingtièmes, à cause de la maladie des bestiaux.

(1) Arch. lẻp. Gir., C. 64.

(2) Inspecteur general des arsenaux de la Mirine, membre associé de la Société royale d'agriculture.

(3) Lieutenant de police.
(*) Pièc. jusl. no 9.

(5) Ormesson, intendant des finances, avait les épilemies dans ses altributions (V.ch. 1).

Le 29, Turgot annonçait à Esmangard que Vicq d’Azyr partirait pour Bordeaux le 2 décembre, et qu'il était chargé de faire des recherches « sur la cause et sur le véhicule de la contagion, sur les moyens de la détruire et d'en ralentir les progrès...; qu'il était autorisé à sacrifier des animaux sains pour découvrir les causes de la communication, à faire les expériences et les dépenses qu'il jugerait nécessaires...» Il le priait de l'aider de son mieux (1).

Esmangard se trouvait alors à Paris où il était venu rendre compte de l'état de sa province. Il remit à Vicq d’Azyr une lettre de recommandation pour Duchesne, son secrétaire à Bordeaux. Il enjoignait à Duchesne de mettre le commissaire de l'Académie des Sciences en rapports avec le médecin Doazan, le maréchal de camp Fumel, avec les élèves de l'école vétérinaire délégués en Guienne, avec les subdélégués de la province.

A peine arrivé à Bordeaux, Vicq d’Azyr s'empressa d'informer Esmangard de ses premières impressions. Il avait trouvé le port et les boucheries infectés. Il pensait que le seul préservatif serait « de tuer les bestiaux sur lesquels les premiers signes de la contagion se manifestent », mais il faudrait « payer le paysan », ajoutait-il. Et il proposait d'accorder 50 écus (150 fr.) par bæuf abattu valant 300 fr.; 90 fr. pour une vache; 48 fr. pour les animaux plus jeunes et plus faibles. Il adressait la même demande à Trudaine (?) et à Turgot (3).

Ce massacre de toutes les bêtes malades proposé par Vicq d’Azyr parut scandaliser le docteur Doazan; mais il le fut bien plus encore de voir que ses services ne paraissaient pas suffisants et qu'on avait cru nécessaire d'expédier à Bordeaux un membre de l'Académie des Sciences. Il exprima naïvement à Esmangard sa jalousie et son mécontentement dans une lettre que nous citons, à titre de curiosité, aux pièces justificatives (*).

Nous ignorons si l'intendant prit la peine de calmer l'amour-propre irrité du médecin bordelais. Il était en tout cas de l'avis de Vicq d'Azyr sur la nécessité d'abattre les animaux atteints. D'après sa lettre du 17 décembre, on voit qu'il avait pour ainsi dire prévenu l'opinion de Vicq d’Azyr en publiant dans sa généralité, avec l'approbation du Conseil, une ordonnance qui autorisait la destruction des animaux sur lesquels on aurait reconnu les premiers symptômes de la maladie. Quant au tarif d'indemnités proposé, il lui sembait inacceptable. « Vous pouvez néanmoins, ajoutait-il, assurer ceux qui se trouveront dans le cas de faire cette sorte de sacrifice, que la bonté du Roi pourvoira à tout, d'après les états qui doivent m'être adressés, et je ferai en sorte qu'ils ne soient pas longtemps en souffrance (TM). »

(1) Pièc. jusi, no 10.

(3) Trudainu avait les épidémies dans ses attributions.

(3) Pièc. just. no 11.
(Id. no 12.
(5) Arch. dep. Gir., C. 65.

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