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La Correspondance Métra prête aux deux ministres le dialogue suivant. « Dans une explication entre M. de Maurepas et M. Turgot, le premier lui a dit : « Monsieur, occupez-vous de vos finances » actuellement; tâchez de pourvoir au présent sans vous casser la » tête à changer le fond des choses. Les faiseurs de projets sont une » espèce d'hommes qu’un ministre doit éloigner. » — « Monsieur le » Comte, lui a répondu l'honnête contrôleur général, si la machine ► de nos finances pose sur des bases pourries, et dont l'écroulement » peut se prévoir prochain, il paraît pourtant sage de consulter avec » des architectes pour former le plan du nouvel édifice (TM). » Ces paroles, qu'elles aient été prononcées ou non, répondent assez bien à l'idée qu'on peut se foriner des rapports de Turgot et de Maurepas à cette époque. Politesse, réserve d'un côté comme de l'autre, mais dans le fond, opposition réelle et divergence de vues. Au surplus Maurepas n'avait encore aucun intérêt à desservir un contrôleur général de son choix, qui était populaire, économe, bien vu du roi, et qui ne lui avait créé jusque-là aucune difficulté sérieuse avec personne.

La reine était restée longtemps indifférente à son époux. L'importance politique de ses moindres caprices ne se manifesta que par degrés. Le 17 novembre, la Correspondance Métra disait : « On croit que la reine influera peu sur le gouvernement, tous les ministres étant d'accord pour empêcher l'empire que la maison d'Autriche pourrait chercher à prendre (*). » Cette crainte ne pouvait subsister longtemps. Marie-Antoinette n'était passionnée que pour le bruit, les plaisirs et les fêtes. Il était difficile qu'elle se prêtât aux intrigues et aux savants calculs de l'ambition autrichienne. En revanche, elle devint bientôt toute-puissante sur la volonté débile du roi. Par là elle pouvait inquiéter le ministère. Aussi, entre elle et Maurepas y eut-il bientôt une sourde rivalité. « Je vois le comte de Maurepas, disait Mercy le 28 septembre, prendre journellement plus d'ombrage du crédit prépondérant que la reine pourrait se procurer; et si cet ambitieux vieillard ne s'observe pas dans sa conduite vis-à-vis de cette princesse, il est certain qu'elle le prendra dans une aversion aussi décidée que l'était celle qu'elle avait vouée au duc d'Aiguillon (*). »

Une telle division entre ceux qui furent plus tard les ennemis déclarés de Turgot aurait peut-être pu servir ses intérêts, si elle avait

duré, mais Maurepas était trop fin pour ne pas sentir le danger. Il > s'opposa à l'ascendant de la reine, tant qu'il le crut mal établi. Il

fut le premier à flatter sa souveraine et à prévenir ses moindres caprices dès qu'il eut des preuves irrécusables de la solidité de sa domination.

(1) Corr. Métr., I, 126.

(2) Corr. Métr., 1, 114.

(3) D'Arn. et Geff., Mari-Ant., 11, 239.

Turgot, sans tant de calculs, avait cherché à vivre en bons termes avec la femme de son roi. « Le contrôleur général, disait Mercy à cette même date du 28 septembre, soit du côté du caractère, soit du côté des talents, l'emporte visiblement sur ses collègues; il est très décidé à s'attacher à la reine et s'empresse à lui marquer son zèle. Ce ministre est l'ami intime de l'abbé de Vermond, et cette liaison peut dans bien des cas devenir utile au bien du service de Sa Majesté (1). »

Mercy ne tarde pas à donner des preuves de la bonne volonté du contrôleur général : « La reine, écrit-il le 20 octobre, à la prière de la princesse de Lamballe, s'était chargée de faire assurer la dot d'une demoiselle de Guébriant, fille de la dame de compagnie de la dite princesse de Lamballe. Ces sortes de grâces étaient très communes sous le règne précédent, et étaient devenues un abus coûteux, que le nouveau contrôleur général se hâte de faire réformer par une disposition très expresse du roi. Cependant il s'en suivit que la promesse de la reine était compromise; mais comme le sieur Turgot était de la meilleure volonté, et ne se trouvait en peine que sur la forme, je proposai pour expédient celui de donner à l'augmentation de la cassette de la reine un effet rétroactif, de prendre pour date de cette augmentation le mois de juillet passé, et de former de cinquante mille francs échus au mois d'octobre l'assurance de la dot de la demoiselle de Guébriant, ce qui fut d'abord adopté par le ministre, de façon que la parole de la reine se trouvera acquittée sans violer la disposition du roi sur l'abolition des assurances des dots (?). » :

Autre exemple, cité à la même date par Mercy : « Je me suis concerté avec l'abbé de Vermond, et par des démarches combinées nous nous sommes mis en devoir de faire connaître au controleur général que, vu le traitement pécuniaire dont jouissaient les frères du roi, les princesses leurs épouses et mesdames, il était contre toute décence et raison que la reine fût à cet égard moins bien traitée que le reste de la famille royale.

» Je dois rendre au contrôleur général la justice qu'au premier mot il prévint de lui-même les raisonnements qu'on aurait pu ajouter sur cette matière, et qu'avec le plus grand zèle il se chargea de faire sentir au roi, comme de son propre mouvement, la nécessité de l'arrangement en question. En conséquence, il fut convenu avec le ministre que la cassette de la reine, qui était de 96 mille livres, serait portée à 200,000 fr. annuellement, et au moment où j'écris j'ai lieu d'être assuré que ceci sera approuvé et décidé dans un travail que le contrôleur général aura dans la journée avec le roi. La reine a parfaitement ignoré cette petite négociation; elle n'en apprendra

(1) D'Arn. et Guff., Mar.. Ant., II, 211,

(2) D'Arn. et Gefl., Mar.-Ant., II, 250.

l'issue que par le roi qui le lui annoncera et qui aura par conséquent vis-à-vis d'elle le mérite d'y avoir pensé de lui-même (1). »

En présence de telles concessions, on n'accusera point Turgot de s'être montré tout d'abord une sorte de Caton intraitable et inflexible.

Il est temps de nous occuper d'un événement qui, bien qu'étranger à l'administration de Turgot, eut sur le succès de ses opérations et le sort de tout son ministère la plus décisive influence : il s'agit du rappel du Parlement.

On sait qu'en 1770 Maupeou avait détruit l'ancien Parlement et l'avait remplacé par un corps de magistrats désignés par le roi et qui est connu dans l'histoire sous le nom de Parlement Maupeou. On sait aussi quelle avait été l'impopularité de la justice nouvelle. A l'avénement de Louis XVI, on s'attendait généralement au rappel prochain de l'ancien Parlement. Le roi hésitait encore, mais il était circonvenu et très fortement touché des arguments qu'on faisait valoir en faveur des magistrats cassés jadis par le chancelier Maupeou. On lui disait qu'en le rappelant il se rendrait populaire, qu'il effacerait une des taches les plus honteuses du régime de Mme Dubarry, qu'il réparerait la plus criante des injustices, qu'il donnerait une satisfaction légitime aux demandes de réformes, en restaurant une institution destinée, comme en Angleterre, à servir de contrepoids à la monarchie pure.

Le plus vif sentiment de la liberté éclatait partout et passionnait jusqu'aux femmes. Il est vrai que c'étaient des femmes comme M" de Lespinasse. « Comment n'être pas désolé d'être né dans un gouvernement comme celui-ci? s'écriait-elle. Pour moi, faible et malheureuse créature que je suis, si j'avais à renaître, j'aimerais mieux être le dernier membre de la Chambre des communes, que d'être même le roi de Prusse; il n'y a que la gloire de Voltaire qui pourrait me consoler de ne pas être né Anglais... Ah! le président de Montesquieu a raison : le gouvernement fait les hommes. Un homme doué d'énergie, d'élévation et de génie, est, dans ce pays-ci, comme un lion enchaîné dans une ménagerie, et le sentiment qu'il a de sa force le met à la torture : c'est un Patagon condamné à marcher sur les genoux (*). »

On confondait volontiers les deux Parlements, celui de France et celui d'Angleterre. Le roi croyait travailler pour la liberté, la sage liberté compatible avec une monarchie, en rétablissant le Parlement proscrit. Mais, comment revenir sur le passé et sur une décision royale?

« On ne sait comment s'y prendre, écrivait Mercy, pour remettre à cet égard les choses à peu près dans l'état où elles étaient avant que

(1) D'Aro. et Gefl., Mar.-Ant., II, 240.

(9) Lell. à Guib., 7 nov. 1774.

le chancelier Maupeou eût tout bouleversé. Cette opération est également difficile et nécessaire, parce que d'une part il faut rétablir la justice et l'ordre, et que d'un autre côté il s'agit, dans ce grand ouvrage, de ne point compromettre l'autorité de la Couronne (1). »

En réalité, cette question du rappel des Parlements mettait aux prises trois grands partis qui ont rempli de leurs querelles tout le XVIIIe siècle : le clergé, le jansenisme parlementaire et les philosophes. Mais derrière ces trois partis se cachaient, comme toujours, des rancunes ou des ambitions privées et des intrigues de toute sorte.

Le sentiment du clergé ne pouvait être douteux. Le Parlement avait toujours été entaché de doctrines jansenistes; le Parlement n'avait cessé de lutter contre le zèle orthodoxe de l'archevêque de Paris; le Parlement avait proscrit les Jésuites. Le clergé était énergiquement hostile au retour du Parlement. Avec le clergé étaient tous les débris de la cabale qui avait un instant gouverné la France pendant le triumvirat : d'abord, les tantes du roi : l'impérieuse et sèche Mme Adélaïde, la débonnaire Mme Victoire, l'intrigante Mme Louise, carmélite de Saint-Denis et agent secret de Rome; ensuite, le doucereux et violent d’Aiguillon; puis les vieux courtisans de Mme Dubarry, que le nouveau règne avait mis de côté; enfin Monsieur, comte de Provence, entraîné par une chaude amie des Jésuites, Mme de Marsan, son ancienne gouvernante, qui servait habilement sa haine contre la reine Marie-Antoinette. Ce parti du clergé n'était pas le clergé tout entier, sans doute, mais peu s'en faut. Les Boisgelin, les Brienne, partisans et amis de Turgot, n'étaient que de brillantes exceptions, et le bas clergé, quoique patriote et libéral en partie, par le fait ne comptait pas. Au fond, les Jésuites supprimés existaient toujours. Dépossédés du gouvernement ostensible de l'Église, ils le conservaient caché. Également ennemis du Parlement et des philosophes, opposés à toute innovation, ils ne tenaient aucun compte ni du changement des temps, ni du progrès des idées, et aspiraient à restaurer dans son intégrité l'absolutisme de Louis XIV.

Le Parlement, de son côté, avait pour lui de puissants alliés. Il avait Choiseul et les siens, Choiseul dont la chute avait accompagné la sienne, et qui, unissant sa cause à celle des magistrats disgraciés, espérait revenir au pouvoir avec eux. Autour de Choiseul se rangeaient tous ceux qu'avaient séduits sa bonne humeur, son esprit, son audace cavalière, tous ceux que menait en laisse la fougueuse et tenace duchesse de Gramont, sa seur, l'âme de son parti; un certain nombre de beaux esprits, beaucoup de ducs et princes, les Beauvaui, les Bauffremont, les Luxembourg, les Boufflers, les Biron,

(9) D'Arn. et Geff., Mar-Ant., II, 241.

le salon de Mme du Deffand, l'ancienne clientèle de Mme de Pompadour; le prince de Conti qui avait toujours affecté de protéger le Parlement, et avec lui toute la société du Temple; une noblesse hautaine et frivole qui avait pris aux philosophes leur scepticisme, aux gens de lettres une partie de leur esprit, à l'ancienne cour sa licence, qui faisait volontiers de l'opposition au roi, applaudissait aux chansons, aux épigrammes, aux pamphlets dirigés contre la monarchie, qui eût de grand ceur recommencé la Fronde, et approuvait tous les changements et toutes les nouveautés, pourvu qu'on ne touchât rien au fond des choses, c'est-à-dire aux abus dont elle profitait, aux priviléges dont elle vivait, et surtout à ses aises, à ses plaisirs et à ses fêtes. Avec Choiseul était aussi la reine, qu'il avait mariée; avec la reine, le comte d'Artois, la princesse de Lamballe, alors favorite, et une foule de jeunes courtisans admis aux fêtes de Trianon. Le Parlement pouvait compter également sur les sympathies d'une bourgeoisie honnête et sérieuse, fortement attachée aux coutumes de ses pères, et qui avait gardé la tradition des vieilles libertés locales et provinciales, ainsi que le plus vif regret de les avoir perdues. Cette bourgeoisie travaillait beaucoup et lisait peu. Elle se rappelait la Ligue, détestait les Jésuites et penchait vers le jansénisme. Elle était sincèrement royaliste, mais le luxe de la cour la scandalisait, le désordre des finances l'effrayait, et elle se défiait de tous les ministres. Depuis la suppression des États Généraux, elle avait pris l'habitude de considérer le Parlement comme le protecteur de ses intérêts et le défenseur des droits de la nation. Mille liens, d'ailleurs, l'unissaient à la noblesse de robe; tous les fonctionnaires et employés accessoires des tribunaux se recrutaient dans son sein. Elle était, d'autre part, comme la tête du peuple des villes et des campagnes, et c'est elle qui faisait l'opinion de la foule. Aussi ne trompait-on pas le roi, quand on lui disait que le rappel des Parlements le rendrait populaire. C'est Maurepas, surtout, qui le lui répétait, et Maurepas était presque du Parlement lui-même; sa femme, dont il subissait l'ascendant, appartenait comme lui à une vieille famille parlementaire, les Phelypeaux (1).

Par une rencontre étrange, la plupart des philosophes se trouvaient pour le moins aussi opposés au retour du Parlement que le clergé lui-même. Voltaire et ses amis se rappelaient le supplice de Calas, de La Barre, de Lally, les persécutions continuelles dirigées par le Parlement contre les écrits inspirés par les idées nouvelles. Ils détestaient la cruauté de nos lois pénales. Le Parlement était à leurs yeux la grande forteresse des abus, de la routine et du fanatisme. Le rappeler, c'était restaurer un passé funeste et opposer aux réformes

(1) Lévis, Sour. et Port., 253.

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