Pages choisies des grands crivains

A. Colin, 1921 - 314
 

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31 - Les plus dsesprs sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
31 - Lorsque le plican, lass d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne ses roseaux, Ses petits affams courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Dj, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent leur pre avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
6 - C'tait, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune, Comme un point sur un i. Lune, quel esprit sombre Promne au bout d'un fil, Dans l'ombre, Ta face et ton profil ? Es-tu l'il du ciel borgne?
32 - Ils laissent s'gayer ceux qui vivent un temps; Mais les festins humains qu'ils servent leurs ftes Ressemblent la plupart ceux des plicans. Quand ils parlent ainsi d'esprances trompes, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert dilater le cur. Leurs dclamations sont comme des pes; Elles tracent dans l'air un cercle blouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
33 - Muse ! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long. L'homme n'crit rien sur le sable. A l'heure o passe l'aquilon, J'ai vu le temps o ma jeunesse Sur mes lvres tait sans cesse Prte chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
75 - Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misre Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ? Quel chagrin t'a dict cette parole amre, Cette offense au malheur ? En est-il donc moins vrai que la lumire existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit?
182 - Toute la maladie du sicle prsent vient de deux causes; le peuple qui a pass par 93 et par 1814 porte au cur deux blessures. Tout ce qui tait n'est plus; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.
29 - Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge; quelque chose a gmi dans ton cur; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
30 - Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie? * Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier? Suspendrons-nous l'amant sur l'chelle de soie? Jetterons-nous au vent l'cume du coursier? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison cleste, allume nuit et jour L'huile sainte de vie et d'ternel amour? Crierons-nous Tarquin : II est temps, voici l'ombre!
175 - Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frres taient en Allemagne, les mres inquites avaient mis au monde une gnration ardente, ple, nerveuse. Conus entre deux batailles, levs dans les collges au roulement des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un il sombre, en essayant leurs muscles chtifs.