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ce soit, c'est bien celle-ci : « Beati estis cum... direrint omne malum adversum vos mentientes propter me. Bienheureux, quand on accumulera sur vous tous les mensonges, à cause de moi » (Mat. V. 11).

L'histoire de la Compagnie de Jésus, c'est, pour une bonne moitié, l'histoire des calomnies au milieu desquelles il lui faut marcher. Pendant quelque temps elle les réfuta sans se lasser. Puis elle se fatigua de ce labeur stérile. Aujourd'hui, la plupart du temps elle laisse dire, sourit pour elle-même de ces inventions grotesques et méchantes; elle en gémit pour les autres.

De là vient qu'une littérature envahissante et malsaine a pullulé autour d'elle. Les bibliothèques sont encombrées de livres et de brochures pour ou contre les Jésuites, surtout contre. Dans celle du British Museum, l'article Jésuites du Catalogue est si riche que l'administration, - honneur assez rare, — l'a fait imprimer à part et mettre en vente. Pamphlets et romans, drames et discours, chansons et histoires, vers et prose, in-folios et brochures : productions éphémères le plus souvent et qui ne sont guère la joie que du bibliophile, mais parfois productions durables. Il en est qu'on réimprime périodiquement, chaque fois qu'un certain public est repris de ses accès de jésuitophobie : et l'on voit alors reparaître dans les gares de chemin de fer, ou au rez-de-chaussée des journaux à un sou, le Juif Errant et les Monita secreta. Tel autre de ces ouvrages est devenu classique : tant qu'il y aura des Français, les fins lettres dégusteront les Provinciales, et si quelque malavisé a le mauvais goût de s'y ennuyer, comme Mme de Grignan, c'est tant pis pour lui : Bossuet n'était pas si difficile.

On aura beau s'insurger maintenant, le pli est pris; le préjugé est dans le sang; Pasquier et les Arnauld, Pascal et d'Alembert, Michelet, Quinet, pour ne parler que des chefs de file, ont tant fait, et si bien, que les plus impartiaux des livres, les dictionnaires, ne peuvent que le constater : « Jésuite... pris en mauvaise part, famil. hypocrite dont il faut se défier; Jésuitisme, conduite, langage hypocrite... (Darmesteter) ». Nous n'y pouvons plus rien, dans le langage européen, Jésuite, Jésuitique, Jésuitisme, ces mots impliqueront toujours une idée fâcheuse.

Et voilà qui n'est pas pour aplanir la tâche de l'historien. Le scrupule d'impartialité qu'on appelle aujourd’hui « point de vue objectif » est, en face de la Compagnie de Jésus, terriblement difficile. — Quel que soit le sujet qu'il aborde, s'il touche à l'Institut des Jésuites, aux @uvres, aux doctrines, aux hommes, immédiatement la polémique est là qui s'impose.

Car on a tout attaqué chez eux. Ils ont des saints, on a essayé de les leur enlever : saint François Xavier n'était pas de la Compagnie, saint François Régis est mort chassé de son Ordre, et saint Stanislas congédié du noviciat (1).

Saint Ignace n'est pas, ou est à peine l'auteur des

(1) Sur S' F. Xavier, voir Bartoli, Vie de saint Ignace, t. II, ch. VI (Trad. Michel, t. I, p. 175); sur S F. Régis, voir Cros. St F. Régis, Documents nouveaux, 1894, p. 182; sur St Stanislas, Analecta Bollandiana, t. XI, p. 451.

Exercices. Ce n'est pas sur ses Constitutions que vivent les Jésuites, mais sur les Constitutions modifiées et dénaturées par Lainez (1).

Ils ont eu de nombreux théologiens, mais de second ordre, et plus brouillons que penseurs. Molinistes et probabilistes, Dieu sait quels flots d'encre ils ont fait couler pour le plus grand mal de l'Eglise. Leur éducation? une école de vertu superficielle et d'esprit mondain. On lui reproche aujourd'hui, de trop se défier de la nature humaine et de ne rien voir au-delà d'un certain idéal de discipline extérieure; - Sainte-Beuve, lui, discernait dans leur éducation du xvile siècle un Semi-pélagianisme déclaré, tendant au Pélagianisme pur, c'est-à-dire une confiance outrée en la bonne nature (2). Ils ne font pas maintenant assez de concessions à l'esprit du siècle; ils en faisaient trop jadis.

Leur direction? Pascal s'est-il assez moqué de la dévotion aisée ! On les blâme aujourd'hui, dans une certaine école mystique, d'être raides et systématiques, et de ne rien voir au-delà du combat contre soi-même. Leurs missions? Ils ont eu des martyrs; beau décor qui masque des entreprises politiques ou commerciales. Leur dévouement au Saint-Siège? en réalité, asservissement de l'esprit catholique. Leurs histoires de persécutés? Mais « le coeur a-t-il été à la hauteur de leur

(1) Sur les Exercices, voir l'opuscule où le P. Watrigant répond aux objections et raconte l'histoire du livre, La Genèse des Exercices de saint Ignace, Amiens 1897. Sur les Constilutions voir l'édition critique de Madrid, 1893, Introduction.

(2) Port-Royal, t. III, p. 482.

martyre? » (1). La vertu des individus? Qu'est-ce que cela prouve en faveur du corps entier? « Chaque Jésuite, écrivait l'abbé Galiani, était aimable, morigené, utile, et toute la société, qui n'était pourtant que la masse des individus, était odieuse, corrompue dans la morale, pernicieuse. Que d'autres expliquent cet étrange phénomène; pour moi, je m'y perds (2). »

La simple table des matières d'une Summa contra Jesuitas remplirait un volume; et s'il fallait réfuter, une bibliothèque n'y suffirait pas.

Un Jésuite allemand, le P. Bernard Dühr, dans son curieux et savant ouvrage, Les Fables Jésuitiques, a réuni un certain nombre de ces calomnies, et s'est donné la peine d'y répondre. Tout naturellement il a choisi celles qui sont les plus populaires en pays allemand. Par exemple : le confesseur de l'impératrice Marie-Thérèse a violé le secret de la confession, en communiquant à Rome les inquiétudes de sa pénitente sur le partage de la Pologne; les Jésuites ont empoisonné Clément XIV; Aquaviva est l'auteur des Monita Secreta; les Jésuites allemands sont responsables de la guerre de Trente Ans, et les Jésuites français, très influents – on l'ignorait aux Tuileries sur l'impératrice Eugénie, responsables de la guerre franco-allemande; le P. Petre, à la cour de Jacques II, a conspiré l'assassinat de Guillaume d'Orange; la Saint-Barthélemy est l'oeuvre des Jésuites français, comme aussi la Révolution fran

(1) Lacordaire, cité dans Le Canuet, Montalembert, t. II, p. 278.

(2) Lettres à Mme d'Epinay. T. II, p. 178. (St. Beuve, Port-Royal, t. III, p. 131).

çaise; un Jésuite au xviiie siècle s'est fait proclamer roi du Paraguay et empereur de Mamelouks, sous le nom de Nicolas Jer; le célèbre missionnaire de Chine, Adam Schall était marié; les richesses de la Compagnie sont scandaleuses, etc. Il y a ainsi trente-six chefs d'accusation. Et la liste est fort incomplète. L'auteur a laissé de côté ce qui intéressait moins ses lecteurs allemands. Mais quel est le pays d'Europe et d'outre-mer où l'on ne pourrait écrire un livre semblable?

Et ici je ne puis m'empêcher de me poser une question. Voilà trois cent cinquante ans qu'une atmosphère de défiance allant jusqu'à la haine entoure la Compagnie de Jésus. Le Jésuite ne peut ouvrir un livre d'histoire ou de littérature sans y trouver, sur le compte de celle qu'il aime à appeler sa « mère », les plus étranges récits. Le Jésuite sait qu'il est haï, méconnu, calomnié, qu'on se méfie de lui, qu'on travestit ses actes les plus innocents, que sa parole ne compte pas, qu'il lui suffit d'être ce qu'il est pour qu'on se tienne sur ses gardes. Il sait que beaucoup de gens qui lui sourient, affectent de le craindre et ne se gênent guère pour le mordiller par derrière. Il sait que toute initiative de sa part sera mal interprétée, et que, à tout le moins, on la traitera d'envahissement. Il sait encore qu'un écart de parole ou d'action, qui passerait inaperçu de la part d'un autre, venant de lui, sera grossi, et

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