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Parini et d'Alfieri fût reprise par Manzoni, Leopardi et autres, et elle le fut avec un vrai succès. On ne saurait, en France, comparer ce privilége heureux de l'Italie (1) à nos efforts estimables et incomplets d'archaïsme studieux. Les Grecs avaient Homère à l'horizon, les Italiens ont Dante : voilà des marges immenses. Notre lointain horizon, à nous, ce n'est qu'une ligne assez plate. Nous ne remontons guère par la pratique au delà de Rabelais ou de Ronsard, et encore que d'efforts et de faux pas pour y arriver! Aussi le siècle de Louis XIV reste aisément, pour l'aspect de la langue, notre bout du monde; la colline est admirable de contour, mais elle est bien prochaine; entre elle et nous il n'y a guère d'espace pour ces évolutions que présente l'Italie, qu'accomplissait la Grèce, que l'Angleterre elle-même se peut librement permettre moyennant son Shakspeare.

Le caractère technique et la qualité des vers de Leopardi seraient à déterminer: il emploie assez volontiers, mais non pas du tout exclusivement, ni même le plus habituellement, les sciolti : à quelle école appartiennent les siens? Les critiques italiens en distinguent de deux sortes et comme de deux familles : ceux qui datent de Frugoni, plus fastueux, plus pompeux, plus redondants et colorés, et ceux de Parini, plus sobres,

(1) Ce point de vue, où l'on fait ressortir certains avantages de l'Italie quant à la langue poétique, a besoin d'être balancé et un peu rabaissé par la considération de quelques inconvénients trèsréels. (Voir, dans nos Portraits contemporains, tome II, les discussions de Fauriel et de Manzoni à ce sujet, pages 540, 550.)

plus châtiés, d'une élégance plus discrète. A la première espèce on rapporte, comme variétés, les sciolti de Cesarotti et ceux même, si perfectionnés, de Monti; dans la seconde se rangent ceux d'Alfieri, de Foscolo, de Manzoni. On me fait remarquer que ceux de Leopardi, en se rattachant à cette dernière école pour la netteté, paraissent avoir gardé de la facilité de l'autre: les connaisseurs diront le degré exact et à quel point ils les jugent bien frappés.

La rime joue d'ailleurs un rôle très-savant et compliqué dans les couplets des canzones de Leopardi; elle reparaît de distance en distance et correspond par intervalles calculés, comme pour mettre un frein à toute dispersion. Elle fait bien l'effet de ces vases d'airain artistement placés chez les anciens dans leurs amphithéâtres sonores, et qui renvoyaient à temps la voix aux cadences principales. Qu'il nous suffise de signaler cette science de structure et d'harmonie dans les strophes de Leopardi, en réponse à ceux qui croiraient encore qu'il a dédaigné la rime.

C'est aux environs de l'année 1820, et probablement avant son premier voyage à Rome, que dut s'opérer un changement complet dans les croyances intimes de Leopardi : il passa de la première soumission de son enfance à une incrédulité raisonnée et invincible, qui s'étendait non-seulement aux dogmes de la révélation, mais encore aux doctrines dites de la religion naturelle. On a cherché à expliquer par des circonstances accidentelles cette révolution morale dans un homme d'une pensée supérieure et d'une sensibilité exquise, comme

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si l'esprit humain, quand il s'élève et que l'orage du cœur s'en mêle, avait un si grand nombre de chances entre les solutions. Leopardi, sous plus d'un aspect, semblait primitivement destiné par la nature à la force, à l'action, à la beauté virile : le feu de son regard, son accent vibrant, le timbre pénétrant de sa parole, une sorte de fascination involontaire qui s'exerçait d'ellemême sur ceux qui l'approchaient, et dont la nature a fait l'une des prérogatives du génie, tout semblait le convier à l'expansion de la vie, au charme des relations partagées (1). Mais de bonne heure son organisation délicate s'altéra, son corps fréle ne réussit point à triompher du travail de la puberté; avant même que sa santé fût totalement perdue, une inégalité d'épaule se prononça, et on a cherché à expliquer en lui par un douloureux ressentiment cette amertume incurable qui se répandit dès lors sur les objets et qui, en toute occasion, s'en prenait au sort. Byron a ressenti non moins amèrement un inconvénient beaucoup moindre. On a parlé aussi d'une autrecirconstance. L'abbé Gioberti, à qui l'on doit cette justice que, chrétien et prêtre, il n'a jamais parlé de Leopardi qu'en des termes pleins de sympathie et d'une admiration compatissante (2), a raconté

(1) Voici le portrait, un peu plus doux et presque tendre, qu'a tracé de lui Ranieri dans la notice de l'édition de Florence (1845): « Il était d'une taille moyenne, courbée et frèle ; il avait le teint blanc tournant au påle, la tête grosse, le front large et carré, les yeux d'un beau bleu et pleins de langueur, le nez fin, les traits extrêmements délicats, la prononciation modeste et un peu voilée, le sourire ineffable et comme céleste. »

(2) Voir le livre intitulé Teorica del Sovrannaturale (1838), page

qu'ayant connu le poëte à Florence, en 1828, et l'ayant accompagné dans un petit voyage à Recanati, il entendit chemin faisant, de sa bouche, le récit de sa conversion philosophique, c'est ainsi que Leopardi la nommait: la première impulsion lui serait venue d'un personnage qu'il admirait beaucoup, littérateur influent par son esprit et par ses ouvrages. Mais, de quelque part que soit arrivée au jeune homme la première provocation au doute et à l'examen, et quand il en aurait reçu l'initiative dans la conversation de quelqu'un de ses amis philosophes, comme Giordani ou tout autre, il faut reconnaître que l'esprit seul de Leopardi fit les frais de cette nouvelle opinion dans laquelle il s'engagea, et qui lui devint aussitôt comme un progrès naturel et nécessaire de sa pensée, un sombre et harmonieux développement de son talent et de sa nature. Nous aurons assez d'occasions d'en étudier les traits et 1 forme tout originale entre les diverses sortes d'incrédulité et de désespoir.

Cette tournure décisive que prirent les opinions philosophiques de Leopardi, aussi bien que ces exhortations de réveil patriotique, eurent pour effet d'aliéner de lui son père, qu'on dit homme distingué lui-même, écrivain spirituel, mais qui ne pardonna point à son fils d'embrasser une cause contraire. Toute la suite de

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390. Il y rappelle à propos de Leopardi, ce beau mot de saint Augustin, au début de ses Confessions : « Fecisti nos, Domine, ad to, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te (Tu nous as faits en vue de toi, ô Seigneur, et notre cour est en proie une inquiétude sans relâche, jusqu'à ce qu'il trouve son repos en toil. »

l'existence du poëte en fut entravée et resta sujette à la gêne. Il ne put s'éloigner du gite natal, qui lui devenait insupportable, sans que les ressources domestiques lui fussent parcimonieusement marchandées, ou même totalement refusées à la fin. Les détails précis qu'on pourrait donner sur certains instants de détresse d'un si noble caur seraient trop pénibles.

Au mois d'octobre 1822, cédant aux instances de quelques amis, Leopardi quitta pour la première fois Recanati et se rendit à Rome, où ses relations s'étendirent. Il fut chargé de dresser le catalogue des manuscrits grecs de la bibliothèque Barberine. Il fit la connaissance de Niebuhr, qui l'apprécia dignement, et qui essaya même de lui faire donner un emploi par le cardinal Consalvi; mais on n'y consentait qu'à la condition que Leopardi embrasserait la carrière ecclésiastique. Niebuhr essaya encore d'attirer son jeune ami comme professeur à l'Université de Berlin. Dans sa seconde édition des vers retrouvés de Merobaudes, ayant profité de ses observations, il lui a rendu un éclatant hommage (1). En quittant Rome, il le recommanda vivement

(1) Parmi les érudits, dit-il à la fin de sa préface, dont les conjectures heureuses m'ont profité, est le comte Jacques Leopardi, que je me plais à signaler à mes compatriotes comme l'un des ornements actuels de l'Italie, comme l'une de ses futures et de ses plus certaines espérances. Mais il faut laisser à ce témoignage mémorable l'autorité de son texte tout à fait classique : « Comes « Jacobus Leopardius, Recanatensis Picens, quem Italiæ suæ jam a nunc conspicuum ornamentum esse, popularibus meis nuntio; a in diesque eum ad majorem claritatem perventurum esse, span« deo : ego, vero, qui candidissimum præclari adolescentis ingea nium, non secus quam egregiam doctrinam, valde diligam, omni

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